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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la deux
Jeudi, 12 Septembre 2019 00:00

Alpes

Les glaces fondent, les frontières changent

 

Il n’y a pas que dans les régions en conflit que les frontières sont floues. Dans les Alpes aussi, il existe des zones litigieuses. Que ce soit à cause du changement climatique ou des aléas de l’histoire, certaines frontières sont contestées.

2019-37-13ALes frontières d’un Etat peuvent être tracées par des droites entre deux points matérialisés sur le terrain par des bornes, des chevilles, des croix, voire des pyramides. Elles peuvent aussi suivre le paysage naturel qui, avec ses formes variées telles une crête ou un cours d’eau, propose son tracé.

Cependant, la nature évolue, notamment sous l’effet du changement climatique. «De nos jours, grâce aux mesures satellitaires, tous les points sont définis avec une exactitude de quelques centimètres. Une modification d’épaisseur de glace peut donc engendrer des désaccords», confie Alain Wicht, préposé à la frontière nationale à Swisstopo. En Suisse, il existe actuellement un cas de frontière contestée: à Testa Grigia, au-dessus de Zermatt. «Suite à la fonte du glacier, nous sommes en discussion avec l’Italie pour redéfinir un tracé», ajoute-t-il. En 2010, un pareil cas avait déjà fait l’objet d’une modification de frontière au lieu-dit Furggsattel, à un jet de pierre de Testa Grigia. «Auparavant, l’arrivée du télésiège de Furggsattel se trouvait sur la commune de Valtournenche. L’évolution de la morphologie glaciaire a engendré un remaniement du tracé frontalier, accepté par le parlement italien en février 2010. Dès lors, l’entier de l’installation s’est retrouvé sur sol suisse.» La frontière a été déplacée en faveur de la Suisse: la Confédération a gagné jusqu’à 150 mètres de terrain sur environ 800 mètres de longueur.

Interpréter l’histoire

Au niveau historique, deux pays peuvent avoir une interprétation différente du tracé de leurs limites étatiques. Proche de chez nous, le cas  du Mont Blanc est emblématique. La France et l’Italie divergent sur le cheminement de leur frontière en son sommet. «Les deux Etats évoquent des documents historiques qui en partie se contredisent, d’où ce conflit», explique Alain Wicht. Les Italiens font passer leur frontière nationale sur la cime du massif. Quant aux Français, leur relevé topographique englobe la calotte sommitale, faisant du point culminant des Alpes un territoire intégralement français. En bonne diplomate, la Suisse affiche sur ses cartes un Mont Blanc hachuré de rouge flanqué de l’annotation «statut de territoire contesté».
Charlie Buffet, dans son livre Babel 4810, la mondialisation du Mont Blanc, cite l’historien français Charles Durier. «La question du Mont Blanc aurait été tranchée par une ‘offre gracieuse du gouvernement italien’ qui, en 1860, infléchit la frontière pour laisser le toit de l’Europe entièrement à la France. Cette ‘offre’ n’a laissé aucune trace sur les cartes italiennes, qui font toutes passer la frontière par le sommet même du Mont Blanc.» Aujourd’hui, malgré la demande italienne d’une étude au niveau mondiale, l’affaire n’est toujours pas réglée.

Lac sans frontière

Plus au nord, le lac de Constance présente lui aussi une caractéristique très particulière. Le troisième plus grand lac d’Europe n’a simplement... pas de frontière! On parle de «condominium». Ce terme latin désigne un droit de propriété partagé entre plusieurs Etats. L’Allemagne, l’Autriche et la Suisse gèrent en copropriété ce territoire depuis le traité de Vienne de 1815. Les droits de navigation, de pêche ou encore de gestion des graviers sont règlementés par des accords. «Mais aujourd’hui, toutes les données informatiques ont besoin de surfaces fermées. Une frontière technique a donc été définie d’entente avec les trois Etats», souligne Alain Wicht.

Nicole Berthod


Disputes au sommet

Jusqu’à la fin du 18e siècle, Savoie et val d’Aoste faisaient partie d’un seul pays, les Etats sardes (ou Etats de Savoie). En novembre 1792, les forces françaises annexent la Savoie. Pour la première fois, une frontière traverse le massif du Mont Blanc. Un acte d’abornement est rédigé, dont une des interprétations voudrait que la frontière demeure visible des communes de Chamonix et Courmayeur. Le sommet du Mont Blanc n’est cependant pas observable depuis le bourg valdotain, mais seulement depuis le val Ferret italien.
Cette première frontière est abolie par le traité de Paris de 1814 et l’exil de Napoléon sur l’île d’Elbe. Les Etats sardes retrouvent leur tracé originel. L’état-major sarde rédige alors une carte du massif du Mont Blanc faisant passer la limite administrative des duchés d’Aoste et de Savoie sur la cime de l’Europe.
Quelques années plus tard, alors que Victor Emmanuel II cherche à constituer l’unité italienne, il demande son aide militaire et diplomatique à la France. En échange, il cède en 1860 les Etats de Nice et de Savoie. Les commissaires chargés de délimiter le tracé frontalier admettent comme référence topographique la carte de l’état-major sarde, carte qui fait passer la frontière à 4810 mètres d’altitude.
Cependant, à mesure que le Mont Blanc devient célèbre, les Etats accordent de plus en plus d’importance à sa possession. C’est le capitaine Mieulet, chargé de dresser la carte d’état-major française, qui fait apparaître pour la première fois en 1865 la version alternative du tracé frontalier. Son relevé topographique attribue le toit de l’Europe entièrement à la France.
«J’ai pu voir en même temps, depuis l’aiguille du Miage jusqu’aux Grandes Jorasses, l’arête-frontière, qu’il me sera maintenant facile de retrouver dans la suite de ma reconnaissance. Après avoir pris la forme et cherché la limite entre la France et l’Italie, j’ai repris à regret le chemin de Chamonix.»
Cependant, selon certains spécialistes, la carte topographique du capitaine Mieulet serait sans valeur juridique et historique et violerait les traités de l’époque. Affaire à suivre...

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