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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la deux
Mercredi, 28 Août 2019 00:00

Nucléaire

Né sans bras dans la steppe kazakhe

 

Alors qu’on célèbre le 29 août la journée internationale contre les essais nucléaires, la Russie, les Etats-Unis et la Chine relancent la course aux armes atomiques. L’artiste kazakh Karipbek Kuyukov, né sans bras, témoigne de son combat pour le désarmement.

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«Monsieur Karipbek Kuyukov vient d’arriver. Il vous attend dans le hall de l’hôtel», annonce la réceptionniste au téléphone. L’appel interrompt ma frénésie. Comment le saluer en sautant la poignée de main habituelle? Dois-je lui proposer un café, et comment va-t-il fai­re pour le boire sans bras? Le trajet de dix étages en ascenseur me semble le plus court de ma vie. Pourtant, une fois devant Karipbek et sa sœur, mon malaise s’évapore comme par magie. En réponse à ma requête: «Racontez-moi, s’il vous plaît, votre histoire», l’homme se plonge, le visage paisible et l’attitude très digne, dans un récit bouleversant.
L’histoire de Karipbek commence non pas le 18 juillet 1968, jour de sa naissance, mais vingt ans plus tôt, le 16 juillet 1945, lorsque les Etats-Unis procèdent au premier test nucléaire au monde baptisé Trinity. L’explosion de cette bombe lance la course aux armements avec les Soviétiques, qui testeront la leur en 1949 au Kazakhstan.

Deux enfants morts

Pendant quarante ans, plus de 450 déflagrations feront trembler le polygone nucléaire de Semipalatinsk et ses environs. Parmi elles, l’explosion, en 1961, de la bombe à hydrogène, 1400 fois plus puissante que toutes les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki réunies. Le site d’essais nucléaires de Semipalatinsk, dont la superficie fait la moitié de la Belgique, est situé à 100 kilomètres de Yegindibulak, le village de la famille Kuyukov qui, dans ces années-là, fait face à des drames successifs.
Après un premier enfant mort-né et un deuxième décédé à l’âge de six mois, les Kuyukov sont impatients d’accueillir leur troisième bébé. Arrive alors Karipbek. Sans bras. Sa mère est effondrée. L’obstétricien propose au père d’euthanasier le bé­bé: «Cela évitera de la souffrance à tout le monde». Une pratique qui serait courante dans la région puis­que les cas de naissances avec des malformations graves n’y sont pas rares. Mais le père refuse. La famille rentre à la maison et pendant les deux premières semaines, la mère ne s’approche pas du petit.
Au même moment, les tests vont bon train aux Etats-Unis, en URSS et en Suisse. La Confédération, qui souhaite participer à la compétition atomique des grandes puissances, mène depuis 1962 des expérimentations dans la centrale nucléaire de Lucens (VD). Une ambition qui sera toutefois abandonnée après la catastrophe du 21 janvier 1969. La fuite de radioactivité qu’elle provoque dépasse les valeurs des instruments de mesure et classe cet événement parmi les huit accidents nucléaires les plus graves au monde. Face à la multiplication des cancers dus à la radioactivité, les scientifiques commencent à tirer la sonnette d’alarme un peu partout dans le monde. Parmi eux, le physicien russe Andreï Sakharov, qui parle ouvertement des effets dramatiques des radiations, affirmant qu’elles peuvent affecter cinq ou six générations. Conscients des risques de contamination accrus, de plus en plus difficiles à gérer, les cinq Etats à l’origine des essais atomiques – Etats-Unis, URSS, Royaume-Uni, Chine, France – négocient le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Il entre en vigueur en 1970, signé par les Etats-Unis, l’URSS et le Royaume-Uni. Les signatures de la Chine et de la France suivront en 1992.

2019-35-12ADes prothèses pour Karipbek

Alors que les politiciens discutent du principe de non-agression, Karipbek grandit. Sa mère l’a finalement accepté. Mais son père est de plus en plus inquiet pour son avenir: «Il se demandait comment j’allais pouvoir m’en sortir dans la vie sans bras. Puis, après avoir appris qu’il y avait un institut de prothèses à Leningrad (Saint-Pétersbourg), il m’y a conduit dans l’espoir que je puisse être outillé», se souvient Karipbek. Là-bas, le garçonnet est admis dans un internat spécialisé qui accueille des enfants souffrant de diverses malformations. Dans cette institution où, contrairement à ce qui se passait dans son village, personne ne le regarde comme une bête de foire, il apprend à lire, écrire et dessiner, mais aussi à prier. «Pas très loin de notre internat, il y avait une église. J’y allais souvent, à la recherche d’un apaisement spirituel que l’éducation athée du système soviétique rejetait en qualifiant la religion d’opium du peuple.»
Pendant que Karipbek suit une formation de comptable en Russie, le monde change avec l’arrivée à la tête de l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev en 1985, la chute du mur de Berlin en 1989 et le soulèvement, la même année, des victimes des essais nucléaires aux Etats-Unis et au Kazakhstan. De retour dans son pays, Karipbek participe aux mouvements d’indignation populaire aux­quels se joint Noursoultan Nazarbaïev, alors chef du Parti communiste du Kazakhstan. Devenu le premier président du Kazakhstan après la chute de l’Union soviétique, ce dernier interdit la poursuite des essais nucléaires, ferme définitivement le site de Semipalatinsk en 1991 et retourne à la Russie tout son arsenal nucléaire.
Au total, plus d’1,5 million de personnes ont directement souffert des essais de Semipalatinsk et 200’000 autres se battent actuellement contre des maladies dues aux radiations, d’après Roman Vassilenko, vice-ministre des Affaires étrangères du Kazakhstan.
Ce lourd héritage a transformé le pays en promoteur de la dénucléarisation et de la paix. «Il en a le droit moral et la crédibilité grâce à ses bonnes relations diplomatiques aussi bien avec la Russie qu’avec la Chine, sans oublier l’Union européenne et les Etats-Unis», confie l’ambassadeur Kairat Abdrakhmanov. Si les efforts du gouvernement kazakh ont acquis une large visibilité internationale, ceux d’activistes comme Alimzhan Akhmetov, ami de Karipbek et fondateur de l’ONG CISP, se concentrent davantage sur la jeune génération de diplomates. «Les emmener sur le site de Semipalatinsk est la meilleure dissuasion contre la tentation de persévérer, en tant que politiciens, sur la voie sans issue de l’armement.»

Chairs brûlées

L’interview est entrecoupée par les toussotements de Karipbek, qui attire ainsi l’attention de sa sœur afin qu’elle le fasse boire son thé ou éponge son front. Occupée par son Smartphone, cette dernière ne remarque pas toujours les signaux que son grand frère lui envoie. Je tente de prendre le relais. Très touché, le peintre confie: «Quand je suis venu à Genève pour l’exposition de mes tableaux aux Nations unies, je me suis senti à l’aise. Personne ne me dévisageait ou ne détournait le regard. J’étais une personne normale et non plus un handicapé».
A ma dernière question, à savoir ce qui le fait carburer, le peintre répond: «Même en imaginant l’odeur des chairs brûlées et celle des cendres de victimes pulvérisées que le vent disperse, vous êtes loin de réaliser à quel point l’apocalypse nucléaire serait terrible. Je me bats pour que cela n’arrive à personne sachant que la course à l’armement est  relancée». Un cri du cœur qui sonne comme un avertissement à la veille du 29 août, journée internationale contre les essais nucléaires.

Anna Aznaour, au Kazakhstan

Nouvelle course à l’armement

Le Traité de désarmement sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI), signé entre les Etats-Unis et l’URSS en 1987, n’est plus. Accusant la Russie de l’avoir violé, les Etats-Unis en sont sortis le 2 août. Les deux pays sont désormais libres de développer des programmes d’armement nucléaire d’une portée de 500 à 5500 km.
Les premiers lancements de missiles ne se sont pas fait attendre. Le 18 août, les Etats-Unis procédaient à un premier test de missiles de portée intermédiaire au large de la Californie. Bien que conventionnel, le missile testé par les Etats-Unis peut être équipé d’une tête nucléaire. Moscou et Pékin ont immédiatement dénoncé une «escalade des tensions militaires» et une relance de la course aux armements.
Leur retrait du FNI va permettre aux Etats-Unis de moderniser leur arsenal face à la Chine qui, n’ayant jamais été partie de ce traité, est puissamment dotée d’armes nucléaires à portée intermédiaire. Les Etats-Unis ont pour objectif de déployer leurs nouveaux missiles dans les îles du Pacifique et dans des pays asiatiques alliés afin de s’opposer à la mainmise de Pékin en mer de Chine méridionale.
Les Américains songent aussi à déployer de nouvelles armes en Europe pour y contrer l’influence russe. Ils doivent, pour ce faire, obtenir l’accord de leurs alliés européens de l’OTAN, qui semblent pour l’instant peu acquis à l’idée.
De son côté, la Russie a annoncé un programme de modernisation de ses forces nucléaires comprenant différents missiles, dont un missile intercontinental, ainsi que des drones sous-marins à têtes nucléaires.

AuP

 

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