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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la deux
Dimanche, 18 Août 2019 00:00

Bd & écologie

Tirabosco: «Il y a de quoi être en colère!»

 

Avec Femme sauvage, l’auteur de BD genevois Tom Tirabosco hausse le ton. Son engagement humaniste en faveur d’une société solidaire et d’une écologie décroissante est alarmiste: il y a urgence à agir. Entretien sans langue de bois dans son atelier.

2019-33-10AOn connaît votre engagement écologiste de longue date. Il n’est pas le fruit vert d’une mode éphémère. Or, dans Femme sauvage, il devient sombre, voire rougeoyant. Vous êtes en colère?

Tom Tirabosco: – Oui. J’assume cet aspect militant même si Femme sauvage est d’abord une BD avec une histoire. Les raisons ne manquent pas.

Lesquelles?

– Le saccage de la planète. L’état dé­solant des mers et des forêts. Ces espèces qui disparaissent sans que l’on ait eu le temps de les répertorier. Ce que les multinationales brûlent, détruisent, pillent... Cette immense déshumanisation de nos sociétés. (Silence.)

Vous avez parfois envie de casser des vitres?

– J’ai la sensation qu’il y a dans l’air une envie d’en découdre. Cela me gêne, car je crois en la non-violence. Mais je suis ahuri face à l’inertie politique et civique. Dois-je rappeler une évidence? Sans eau ni air, l’être humain ne peut pas vivre! Or, tous les voyants sont au rouge. Il n’y a pas besoin d’être prix Nobel de biologie pour le constater.
Pendant que je dessinais Femme sauvage, j’ai été secoué par Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, sous-titré Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes.

La collapsologie? Qu’est-ce que c’est?

– C’est un néologisme, un mot nouveau, qui envisage sérieusement le phénomène de l’effondrement de notre système. Ce livre scientifique n’est pas une vue de l’esprit. Jamais je n’aurais pensé le dire à un journaliste, mais je suis contraint de le répéter...

2019-33-11AQuoi donc?

– La survie de l’humanité est en jeu, ni plus ni moins! Cette cause nous concerne tous. Nous devrions descendre dans la rue par millions, mais non: l’apathie domine. Les gens préfèrent songer à leur prochain joujou numérique (soupir). C’est sidérant!

Depuis le 29 juillet, l'humanité vit à crédit: elle a déjà consommé toutes les ressources naturelles qu'offre la planète. Cette date butoir est tombée deux mois plus tôt qu'il y a vingt ans, selon l'ONG Global Footprint Network.

– Un signal d’alarme de plus. Comment ne peut-on pas voir la réalité en face? Chaque année, nous repoussons ce jour du dépassement. Cette démesure est insoutenable. Nous vivons à crédit alors qu’il n’y a qu’une Terre. Cette logique est pourtant imparable, n’est-ce pas?

C’est même une question de bon sens.

– Notre maison brûle, mais nous restons les bras croisés. Pendant ce temps, la beauté du monde disparaît...

La beauté du monde?

– Le capitalisme déchaîné, le consumérisme technologique et la dévastation écologique sont liés. Ces trois phénomènes néfastes concourent à détruire la beauté sur Terre. Ce que j’aime – la peinture ancienne, le dessin, les liens entre humains, la nature, les animaux, la vie simple – n’est pas protégé par ce système qui favorise l’égoïsme, flatte les bas instincts et incite à la déshumanisation.

2019-33-11BVotre BD joue entre deux pôles qu’elle refuse. Elle n’appartient ni à l’écologie profonde qui préfère que la Terre demeure et tant pis pour l’humanité. Ni au survivalisme, qui croit que notre survie dépend de l’usage de la force individuelle dans une situation de chaos.

– Mon écologie est fondamentalement humaniste. Je ne suis partisan ni de la deep ecology ni des idées survivalistes. Je crois à la solidarité, au partage, à l’accueil, au respect, à la modestie, à la frugalité, au recyclage, à la redécouverte du lien avec le ­vivant, avec tout ce qui vit: humains, faune, flore. L’hyper-capitalisme nous a déconnectés de la nature et a atomisé la société, faisant des humains des individus coupés les uns des autres. C’est tragique. Cette analyse est réaliste. Ma vision n’est pas idéaliste.

L’idéalisme n’est pas un gros mot!

– C’est vrai. L’écologie n’est pas une affaire de grands naïfs. Les faits affirmés par les scientifiques ne sont pas des inventions. Je ne crois pas à la croissance verte, au capitalisme vert, au programme des Vert’libéraux. Ce qu’ils proposent n’est même pas de l’homéopathie. Oh, certains en sont revenus. Souvenons-nous de Nicolas Hulot il y a dix ans; aujourd’hui, il tient des propos bien plus radicaux. Bien sûr qu’il faut une économie, de l’argent, un revenu pour vivre. Mais quel que soit l’angle par lequel on aborde le capitalisme débridé, ça coince...

Comment ça?

– Le capitalisme sans pétrole ne marche pas. Sans matières premières, les nouvelles technologies ne vont nulle part. Et ces matières premières ne sortent pas du cerveau de Bill Gates, mais de la Terre ponctionnée par l’avidité des grosses compagnies.

Peu d’écologistes font le lien entre les dommages du capitalisme et les nouvelles technologies...

– C’est pourtant l’évidence: le progrès technologique va de pair avec le désastre écologique! Comment supposer que la 5G n’a pas d’effets néfastes sur les insectes alors qu’elle en a sur nous? Je ne crois pas aux sirènes du high-tech, à cette technologie qui aurait soi-disant réponse à tout. Encore une vaste mystification!

Que faire?

– Je n’ai pas réponse à tout. Mais nous avons chacun une responsabilité. Et une conscience. Qu’on le veuille ou non, nous serons mis devant l’évidence. Notre système s’effrite. Il s’épuise. Sans réaction radicale, nous courrons à la catastrophe. Actuellement, le pire scénario du célèbre rapport Les limites à la croissance du Club de Rome – paru en 1972! – est en train de se réaliser. N’est-ce pas une raison suffisante pour se mobiliser? Il faudrait un plan Marshall écologique... Mais, hélas, je vois que la société à 2000 watts n’est pas pour demain.

Vous seriez pour?

– Je signe tout de suite! Je crois à la solution de la décroissance. Je ne pense pas que l’on va nécessairement passer par des scénarios catastrophes. Y aura-t-il de la violence? Je ne le souhaite pas. Je n’imagine pas fatalement un avenir sombre, du genre post-apocalyptique. Plutôt quelque chose d’hybride, peut-être d’étrange. Nous pouvons être surpris. Comment? Je l’ignore.
Je n’ai plus de voiture, j’achète peu de viande, je me déplace à vélo et je viens de refuser deux déplacements en avion pour des festivals de BD: en Californie et au Cameroun pour une poignée de jours... Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons pas nous contenter de solutions réduites à un potager bio. Nous ne pouvons plus rester passifs collectivement. Nous sommes en danger.  

Recueilli par Thibaut Kaeser

Tom Tirabosco, Femme sauvage (Futuropolis, 240 pages).

 

2019-33-11CFemme sauvage

Femme sauvage commence dans une débâcle post-apocalyptique. Une jeune héroïne issue des rangs disséminés d’une rébellion écologiste fuit la civilisation défigurée par le chaos et la violence. A terre, brisé, un téléphone portable, mais les pontes de la Silicon Valley se terrent dans le Grand Nord. Là où elle s’aventure en quête d’une communauté redémarrant à zéro. Utopique?
Drones, pollution, périls, désespoir... De récit survivaliste et initiatique au ton adolescent, Femme sauvage vire progressivement à l’allégorie sans âge suite à une rencontre avec une créature maternelle, sorte de Gaïa, de Terre-Mère humanisée qui donne son sens au titre de la BD. La recherche de soi et de l’équilibre avec les autres passe par la redécouverte du vivant et des sens, murmure Tirabosco dans cet ouvrage sombre aux gris charbonneux non dénués d’espérance. Car la fin du monde est d’abord celle d’un monde. Avant d’être une renaissance.

Resacraliser la nature

Quel est votre rapport à la religion?

– Je ne suis pas un bouffeur de curés. J’ai fait mon caté chez les cathos. Ado, je me suis rapproché des évangéliques, très actifs dans mon village, Meinier, dans la campagne genevoise. Mais quand on m’a dit de choisir entre Jésus et la littérature fantastique (Lovecraft, Stephen King, etc.), j’ai refusé et je me suis écarté de ce chemin de foi.
Toutefois, je ne suis pas insensible à la religion. J’éprouve des émotions dans des églises face à des peintures sacrées. Mon père italien, bien qu’athée nietzschéen, confectionnait des crèches gigantesques pour Noël. Avec mes frères, nous allions chercher la mousse, regardions les lumières, suspendions les anges. C’était magique!

Vous avez évoqué l’art et le sacré...

– Le fantastique, le merveilleux, le sublime sont présents dans les églises. De ce point de vue, le catholicisme a fait énormément pour l’art. Imaginez Venise sans ses artistes et sa peinture: impossible! Quand je vais là-bas pour la Biennale, je me demande si ce n’est pas pour visiter des palais fermés le reste de l’année... Je peux rester plongé dans la contemplation d’une toile pendant longtemps. J’admire Le Titien, Brueghel, Holbein, Caspar David Friedrich, Füssli, Böcklin, le symboliste belge Léon Spilliaert, tant d’autres.
Le sens du sacré est probablement ce qui me reste de plus fort de mon éducation chrétienne. Tout comme le goût pour les allégories, les symboles et les mystères. Le sacré, dorénavant, je le vois dans tout ce qui vit, notamment dans la nature. Voilà ce qui relève du sacré à mes yeux: nous reconnecter avec le monde vivant.

 

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