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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la deux
Mercredi, 31 Juillet 2019 00:00

Mongolie

Le chasseur c'est l'aigle!

 

 

Les montagnes de l’Altaï, dont les plus hauts sommets dépassent souvent les 4000 mètres, sont le berceau des chasseurs kazakhs. Ces nomades de Mongolie utilisent leurs aigles dressés pour la chasse au renard qui commence au début de l’hiver.

2019-31-23BL’ombre devient plus précise sur les flancs de la montagne, elle tournoie et fond sur sa proie. L’aigle vient d’attaquer le leurre présenté par un chasseur sur son petit cheval. Au centre de l’hémicycle montagneux, la tension est à son comble parmi les spectateurs qui ne perdent pas une miette de la prestation. Une fois par an, dans le Nord-Ouest de la Mongolie, plus d’une centaine de cavaliers émérites se réunissent lors du Festival des aigles, qui marque l’ouverture de la chasse hivernale. Ils se mesurent  dans des épreuves d’adresse avec leurs aigles et perpétuent cette tradition dans une foison de cavalcades et de couleurs.
Parmi les 18 aigliers finalistes qui s’affrontent au deuxième jour de cette joute annuelle, Askavel Shaimourath, le meilleur aiglier kazakh du moment, se livre à une démonstration fulgurante. L’homme de 48 ans vient de battre tous les autres concurrents qui se mesuraient sur le plateau de Sayat Tolgoi, près de la ville d’Ölgiy. Askavel est fêté comme il se doit par des centaines de spectateurs venus assister à ces épreuves: «C’est la troisième fois que je gagne ce concours ici à Ölgiy. Ce n’est pas facile de le remporter. Cette médaille honore mon district et ma région».  

Chasse en solitaire

Sur son cheval, Askavel, tout sourire, est très vite englouti par la foule de supporters.
La chasse à l’aigle dans le Nord-Ouest de la Mongolie fait partie intégrante de la vie nomade des chasseurs kazakhs. A l’arrivée de l’hiver, le chasseur à l’aigle s’en va parcourir en solitaire sur son cheval les étendues enneigées et désertiques des hauts sommets de l’Altaï à la recherche de proies qu’il utilisera davantage pour se vêtir que pour se nourrir.
Hormis quelques rongeurs, lièvres et marmottes que le chasseur trouve à plus basse altitude et qui serviront de subsistance, le produit de cette chasse est généralement composé de renards, de loups et parfois de lynx. La fourrure de ces animaux ramenés à la yourte à dos de cheval permettra de vêtir les familles, qui pourront ainsi affronter le rigoureux hiver mongol.
«Une partie de chasse dure en général une journée complète, de l’aube à la tombée du jour. Il m’arrive de passer la nuit chez un autre nomade dans une yourte et de continuer le lendemain», explique Askavel.
La meilleure technique pour espérer ne pas rentrer bredouille consiste à se placer avec son aigle à bout de bras sur un promontoire rocheux. On enlève alors le masque qui obstrue la vue de l’aigle et on attend. «C’est très important de se mettre dans un endroit le plus haut et le plus escarpé possible, parce que lorsque l’aigle décolle, il plonge encore mieux sur sa proie», raconte le Kazakh. En contrebas, un renard apparaît. C’est ce moment que choisit le chasseur pour lancer le signal à son aigle qui fond sur sa proie... mais pas directement. Le renard a compris, il se retourne et voit l’aigle. Pour mieux ruser, l’aigle s’en va tournoyer ailleurs, le renard poursuit alors son chemin. Un défaut de vigilance et l’aigle s’abat sur l’arrière-train de la bête, ses serres l’immobilisent. Très vite, l’oiseau plante son bec acéré dans le cou du goupil.
Le chasseur se précipite pour libérer la proie des serres de l’aigle, évitant ainsi d’endommager la fourrure. Le chasseur embarque la dépouille du renard sur son cheval, récupère l’aigle, lui offre un morceau de viande de mouton et lui remet son masque. Il est prêt pour une seconde chasse.

2019-31-20BEn symbiose totale

Pour arriver à un tel résultat avec un animal réputé sauvage, les chasseurs vont eux-mêmes chercher un aiglon dans le nid. Ils le prennent à l’âge de quatre mois, au moment où il a déjà tout appris de ses parents et  seulement dans des nids abritant plusieurs petits.
L’apprentissage commence tout de suite pour le jeune aigle. Reconnaissance de la voix du chasseur, retour sur le bras d’un point toujours plus éloigné. L’aigle vit constamment à côté de la yourte familiale. Il se crée une véritable symbiose entre le chasseur et l’animal. En général, après dix ans de bons et loyaux services, l’aigle est relâché dans la nature et vit sa vie d’aigle en liberté.
«Pour moi, ça va être difficile de le relâcher, parce que tous les jours j’ai travaillé avec lui, il est comme un enfant pour moi. J’aurai de la peine à m’en séparer. Mais d’un autre côté, c’est mieux de le libérer pour le reste de sa vie», explique Askavel.

Un bastion masculin

En octobre 2014, grosse sensation dans ces montagnes de Mongolie. Une jeune fille arrive en tête devant tous les chasseurs chevronnés qui participent au Festival des aigles. Aisholpan, c’est son nom, 13 ans à l’époque, remporte cette épreuve traditionnellement réservée aux hommes. «J’ai ouvert la porte pour les suivantes», disait-elle lors de notre rencontre en octobre de l’année dernière, quelques jours après la fin des festivités.  
Le réalisateur et documentariste britannique Otto Bell a retranscrit son histoire dans La jeune fille et son aigle. Le documentaire raconte comment Aisholpan, avec l’aide de son père,
a dressé son aigle pour la chasse et le pour faire concourir au festival. Il met en avant la victoire d’une jeune femme sur l’ancestrale domination masculine dans ces populations kazakhs. Ce n’est probablement pas l’exact reflet de la vérité, dans la mesure où d’autres jeunes filles, dans le même temps et dans d’autres familles, pratiquaient déjà la chasse à l’aigle.
Aisholpan conserve toutefois le mérite d’avoir gagné cette année-là et d’être la première jeune femme à s’être imposée face au bastion masculin des aigliers locaux. Grâce à la vitesse et à l’habilité de son rapace, elle a battu tous les autres concurrents qui se mesuraient sur le plateau de Sayat Tolgoi. Les mentalités ont maintenant évolué. L’année dernière, il n’était pas rare de voir un de ces fameux pères aigliers dans le rôle de coach de leur fille.

Le retour au pays

Aisholpan a maintenant 17 ans. Elle termine sa dernière année d’études secondaires à Astana au Kazakhstan. Elle aimerait passer le concours d’entrée à l’université. Son rêve est de devenir médecin. Elle a pour but d’aller étudier la médecine aux Etats-Unis et de revenir exercer en Mongolie.
«Le jour où je me suis présentée au concours, beaucoup de monde était contre moi. Parce que dans l’esprit des hommes ici, les filles n’avaient pas la capacité de dresser un aigle et d’aller à la chasse avec lui. Pour eux, en hiver par moins 40 degrés, il était inconcevable qu’une fille travaille dehors avec un animal sauvage. Mais je suis très heureuse d’être arrivée à prouver le contraire. Après moi, six filles kazakhs qui se sont mises à dresser des aigles.»

Jean-Guy Python

 

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