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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

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Articles 2019 - A la Une
Vendredi, 13 Décembre 2019 00:00

Abécédaires

Apprendre à lire: toute une histoire

 

 

Bernard Huber collectionne les livres d’enfant anciens avec un intérêt particulier pour les ouvrages de géographie et de voyage ainsi que les abécédaires. Sa bibliothèque raconte comment on enseignait la lecture aux petits.
 

2019-50-13ALes enfants abîment les livres, c’est bien connu. Et ce n’est pas nouveau. C’est pour cette raison qu’il existe une catégorie de livres anciens qu’il est particulièrement difficile de retrouver intacts: les abécédaires. Ces opuscules, destinés à un très jeune public, servaient jadis à l’apprentissage de l’alphabet et de la lecture. «Utilisés, réutilisés, déchirés, amputés, manipulés par de petites mains pas toujours très propres, ces objets ont disparu», explique Bernard Huber.

Ce bibliophile et chercheur, chargé d’enseignement en sciences de l’éducation à l’Université de Genève et instituteur à la retraite, a développé très jeune un intérêt pour les livres anciens: à onze ans, grâce à son père, un passionné, il a découvert la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall. Adulte, il s’est plus particulièrement intéressé aux livres d’enfant anciens; ceux ayant trait à la géographie et aux voyages et ceux relatifs à l’apprentissage de la lecture, dans les langues minoritaires notamment (le romanche par exemple), le passionnent.
La bibliothèque de sa maison, sur les hauts d’Ollon (VD), regorge de rares trésors auxquels s’ajoutent plusieurs centaines d’ouvrages de référence sur l’histoire du livre d’enfant.

Savoir renoncer

Bernard Huber couve ses livres d’un œil amoureux. «Je n’accumule pas, je sélectionne. Les livres que j’acquiers doivent remplir trois critères: l’intérêt, la rareté et la beauté. L’une des difficultés du bibliophile, c’est de savoir renoncer à un achat. Une tare comme l’absence d’un élément constitutif de l’ouvrage, un feuillet par exemple, est rédhibitoire. Au début d’une carrière de bibliophile, c’est difficile parce que l’on croit souvent avoir trouvé la perle rare.»
Bernard Huber écume les brocantes, les librairies anciennes et les marchés aux puces. «Quand on n’a pas de fortune particulière, il faut compenser cette absence par un minimum de culture (être capable de replacer un livre dans son contexte historique et social) et par beaucoup d’assiduité. Il faut en outre disposer de temps. Petit à petit, on apprend à voir, c’est-à-dire à repérer les documents intéressants et à laisser de côté les objets banals. On trouve des trésors dans les brocantes! Encore convient-il de savoir négocier les prix...».
Il ouvre un premier abécédaire et précise: «Celui-ci date de la fin du 18e siècle. C’est une croix de par Dieu, un abécédaire catholique; il commence par une croix qui indique à l’enfant qu’il doit se signer». Leurs homologues protestants en sont naturellement dépourvus. Après la croix viennent l’alphabet, imprimé en différentes polices de caractères, les syllabes, de petits mots et enfin, pour s’entraîner à la lecture, des proverbes moraux.

2019-50-12AComme les écoles coraniques

Les abécédaires sur papier commencent à apparaître peu de temps après l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles par Gutenberg, vers 1454. Dès le 16e siècle, leur nombre croît de manière exponentielle. A l’époque, tous sont liés à la religion: les textes qui entraînent à la lecture sont de nature religieuse. «On peut dresser un parallèle avec les écoles coraniques actuelles, où les enfants apprennent à lire dans le Coran, souligne Bernard Huber. Il y a 400 ou 500 ans, c’était la même chose en Europe.» Dans les régions protestantes, la nécessité d’avoir un accès direct aux textes saints favorise l’apprentissage de la lecture. A Genève, à la fin du 18e siècle, presque tous les enfants savaient lire; ce n’était pas le cas dans les régions catholiques.
A l’époque, les enfants ne lisaient pas vraiment pour le plaisir, mais par devoir. Les livres d’agrément destinés à la jeunesse n’apparaissent qu’à la fin du siècle des Lumières. Robinson Crusoé (1719) et divers contes constituent à cet égard de notables exceptions.
C’est à la fin du 18e siècle, justement, que la perception que la société a de l’enfant se modifie, avec notamment la publication d’Emile ou de l’éducation (1762) de Jean-Jacques Rousseau. Jusqu’alors «adulte incomplet», l’enfant acquiert un statut propre pour être bientôt idéalisé par les romantiques. Petit à petit, les abécédaires s’adaptent à cette nouvelle donne. On y ajoute des illustrations, parfois aquarellées.

Aquarelles à la chaîne

Bernard Huber extrait de sa bibliothèque les Elémens de géographie, un somptueux atlas de 1782 destiné à la jeunesse de haute extraction. Il est recouvert de plein maroquin, ses plats sont frappés aux armes du duc d’Aumont. Ses cartes sont aquarellées. «C’étaient des femmes et des enfants qui se chargeaient de la mise en couleur des planches. Ils travaillaient à la chaîne. Chacun était responsable d’appliquer une couleur en suivant un modèle», raconte Bernard Huber.
A mesure qu’il présente les livres de sa collection, quantité d’anecdotes surgissent. Chaque ouvrage possède son histoire dans le présent comme dans le passé. Celui-ci a été acheté pour rien au marché aux puces de Genève; après vérification dans les bibliothèques publiques, il s’est avéré être le seul exemplaire complet connu. Celui-là a été acquis pour une bouchée de pain à Florence par Bernard Huber alors que, lassé de perdre son temps dans l’immense file d’attente à l’entrée d’un musée, il avait été attiré par une librairie ancienne. D’autres lui ont été offerts par un riche collectionneur parisien en échange d’une édition veveysanne rarissime (1810) de Robinson Crusoé qu’il convoitait depuis des décennies. Bernard Huber, lui, l’avait trouvée chez un brocanteur de Genève.
Un signe du destin? «J’ai toujours eu beaucoup de chance dans mes recherches de livres rares, constate Bernard Huber. Je suis convaincu que ce n’est pas le bibliophile qui traque un livre; c’est le livre qui cherche un bibliophile compétent et partant susceptible de pérenniser son existence.» Il espère d’ailleurs pouvoir transmettre sa bibliothèque à l’un de ses enfants afin que sa collection ne se perde ni ne se disperse.

Aude Pidoux

 

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