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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la Une
Jeudi, 05 Décembre 2019 00:00

France

Ce n'est plus du maintien de l'ordre, mais de la répression

 

 

Cheminots, personnel aérien, étudiants, gilets jaunes... En France, la grève du 5 décembre va réunir de nombreux mécontents. Et promet d’être tendue, tout comme la police. Mais l’usage de la force n’est-t-il pas excessif dans la République de Macron?
 

2019-49-11b«Les violences émeutières existent. L’opinion publique a été choquée par les images tournées sur les Champs-Elysées et durant les manifestations des gilets jaunes. Qu’est-ce que vous dites de cela?»

A cette question, posée par une journaliste de France Info le 16 novembre, veille de l’anniversaire du début des manifestations des gilets jaunes, le journaliste indépendant David Dufresne, gagnant du grand prix du jury des Assises du journalisme de Tours pour son travail d’investigation sur les violences policières lors des manifestations de gilets jaunes, répondait ainsi: «C’est bien d’être choqué par des images, mais c’est aussi bien d’être choqué par des drames humains. 24 personnes ont perdu un œil, 5 une main, 2 sont décédées: une octogénaire, Zineb Redouane, qui a reçu une grenade lacrymogène en plein visage à Marseille alors qu’elle fermait les volets de son appartement; et Steve Maia Caniço, 24 ans, mort à Nantes (le jeune homme a disparu dans la Loire suite à une charge policière durant la nuit de la Fête de la musique le 21 juin, ndlr)».

«Aucun vitrine brisée ne justifie ça»

Le reporter de 50 ans, auteur de Dernière sommation, une autofiction publiée en mars chez Gallimard sur la révolte d’une partie des Français contre leur gouvernement, ajoute: «Aucune vitrine cassée, aucun magasin brisé ne justifient ces morts et ces drames. Quand vous perdez un œil, c’est pour la vie».
Des drames que les alertes postées systématiquement sur Twitter par David Dufresne depuis le début de la crise ont permis de répertorier. 861 signalements, selon Mediapart, qui héberge et soutient la démarche du journaliste. En plus des morts et des mutilations – 318 blessures à la tête! –, la liste comprend des téléphones portables de manifestants brisés par des agents de police, des gilets arrachés et des scènes filmées ou photographiées montrant des secouristes volontaires visés par des canons à eau. Tout cela étant, rappelle l’enquêteur qui étudie les violences policières depuis une trentaine d’années, illégal.
Parmi les victimes de l’année écoulée à Toulouse, Bordeaux, Nantes, Marseille et dans le reste de la France, pas d’extrémistes mais une majorité de manifestants ordinaires dont une cinquantaine de mineurs et lycéens, autant de secouristes et 115 journalistes. Sans oublier une trentaine de passants.

Grève et convergence des luttes

Ce qui amène à la question: l’usage de la force par les autorités françaises lors des manifestations, qu’elles soient autorisées ou non, est-il adéquat? Justifié? Efficace? Les Français se le demandent d’autant plus qu’ils s’apprêtent à vivre, ce jeudi, une grève massive contre la réforme des retraites défendue par le gouvernement d’Emmanuel Macron.
Menée par les syndicats des transports – les organisateurs annoncent «zéro métro, zéro RER et très peu de bus» –, la manifestation va drainer une foule de mécontents allant des gilets jaunes et étudiants précaires choqués par l’immolation à Lyon de l’un des leurs aux syndicats de policiers et de pompiers en manque de reconnaissance et épuisés en passant par les enseignants et avocats inquiets pour leur retraite.

Pas la faute des policiers

David Dufresne ne remet pas en cause la difficulté du travail des policiers (le ministère de l’Intérieur a dénombré près de 1800 policiers blessés entre novembre 2018 et mi-mai 2019). Il ne nie pas non plus la présence d’éléments violents dans les cortèges de manifestants. Ce que dit le lanceur d’alerte, c’est que son pays est à côté de la plaque en matière de maintien de l’ordre.
«La police ne s’est pas modernisée. En France, on en est resté au 19e siècle, avec comme référence la Psychologie des foules (1895) de Gustave Lebon, qui croyait en l’ ‘unité mentale des foules’... Alors qu’en Angleterre, en Allemagne et dans les autres pays comparables à la France, on préconise la désescalade, soit privilégier le dialogue tout en montrant sa force pour ne pas l’utiliser, chez nous on cherche systématiquement l’affrontement.»
L’utilisation d’une arme fabriquée en Suisse (voir encadré) symbolise ce décalage. En Europe, seule la France utilise le désormais célèbre lanceur de balles de défense (LBD) dans le cadre du maintien de l’ordre. Alors que les tirs au visage sont formellement interdits par le règlement, ce lance-grenades modifié est à l’origine de la majorité des mutilations endurées par les gilets jaunes.

Des grenades dans la foule?

L’ONG œcuménique Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), auteure d’une étude très approfondie sur «l’usage de la force par les représentants de la loi en France» publiée en 2016 et dont une nouvelle version sortira début 2020, exige depuis des années l’interdiction du LBD. Idem pour les grenades «de désencerclement» GLI-F4, dont la charge explosive a causé la majorité des arrachages de mains comptabilisés par David Dufresne.
Mais, loin de diminuer, l’usage du LBD et des grenades a augmenté entre 2017 et 2018 respectivement de 200% et 300%. Les professionnels du maintien de l’ordre, à savoir les gendarmes mobiles et les CRS, sont peu impliqués dans les cas de blessures graves causées par ces armes. A l’inverse d’autres agents, non formés à cette tâche, comme les «BAC», les membres de la Brigade anticriminalité dont l’apparence (casques et cagoules noires, lunettes de protection) et les méthodes musclées évoquent plus des paramilitaires que des policiers. Intervenant en priorité dans les banlieues, ces unités créées en 1994 (année de l’introduction du LBD) patrouillent d’habitude en civil dans des voitures banalisées, leur lanceur de balles défensives posé au pied du siège passager.

Pas du maintien de l’ordre

Le nœud du problème est là, selon David Dufresne. «Quand vous utilisez des policiers ni entraînés ni équipés pour faire du maintien de l’ordre, comme c’est le cas avec les membres de l’antigang ou des BAC, pas habitués à faire face à une foule; quand ces agents sont cagoulés, sans matricule, qu’ils masquent les plaques minéralogiques de véhicules de la police, on n’est plus dans le domaine de la police et du maintien de l’ordre. On va vers autre chose, vers la milice, la répression.» Un glissement qui a d’ailleurs conduit le Conseil de l’Europe, le Parlement européen et l’ONU a condamner la France.
«La police a blessé en quelques mois autant de manifestants qu’en vingt ans», résume David Dufresne. Qui rappelle d’ailleurs que ces méthodes et l’utilisation du LBD sont monnaie courante dans les banlieues depuis vingt ans.
Interviewé il y a peu sur TMC, l’enquêteur estime avoir mis du temps à admettre que le gouvernement avait fait le choix de la stratégie de la peur. «Tout est fait aujourd’hui en France – pays des  manifestations! – pour décourager les gens d’user de leur droit de manifester. On demande à la police de répondre à une crise sociale alors que la réponse ne peut être que politique.»

Cédric Reichenbach

Fabriqué en Suisse

Depuis une vingtaine d’années, les lanceurs de balles de défense (LBD) et les grenades explosives utilisées en France par la police causent de graves blessures: mains déchiquetées, yeux arrachés, mâchoires et crânes fracturés, voire mort. Ce sont ces armes de guerre modifiées et dites «non létales» qui sont à l’origine des blessures les plus graves recensées durant les manifestations des gilets jaunes contre la politique sociale et fiscale du gouvernement Macron.
Fusil d’épaule à un coup projetant des balles semi-rigides plus grosses qu’un oeuf, le LBD40 est l’œuvre de Brügger & Thomet, entreprise familiale d’une cinquantaine de collaborateurs basée à Thoune. Son chiffre d’affaires a fait un bond depuis que l’Etat français a décidé, en 2007, de se fournir chez elle plutôt que chez le fabricant français Verney-Carron. Selon Le Temps du 19 janvier, Karl Brügger, directeur de la fabrique d’armes, a été condamné l’an dernier pour avoir vendu des lance-grenades à la Nouvelle-Zélande en sachant qu’ils allaient ensuite être revendus au Kazakhstan.

CeR

Les policiers témoignent

2019-49-13a«Tu veux savoir ce que j’en pense? Je pense que vous, les journalistes, vous êtes des hypocrites. Ça fait des années qu’on utilise le LBD (voir encadré page 11) en banlieue et tout le monde s’en fout. Quand c’est un petit Noir ou un petit Arabe qui en prend une dans la tronche, ça fait jamais les gros titres. Quand c’est un Blanc par contre...» Voilà le genre de témoignages, sans filtre car anonyme, que l’on découvre dans le dossier exceptionnel publié par le journal français La Croix un an après le début des gilets jaunes.
Intitulée «Violences, bavures: des policiers racontent», l’enquête du quotidien catholique dont l’Echo Magazine reprend régulièrement des articles montre des agents épuisés par les manifestations hebdomadaires, souvent pas ou peu formés au maintien de l’ordre et sans consignes claires.
Certains policiers, dont ceux de la très controversée brigade anti criminalité (BAC), semblent pourtant avoir une idée précise de ce que les autorités attendent d’eux: «C’est vrai qu’on pourrait être mieux formés au maintien de l’ordre, mais notre métier ça sera jamais de barrer une avenue. Nous on va au contact, on interpelle. Et quand on nous envoie dans la mêlée, je peux te dire que c’est pas pour faire de la désescalade». La simple présence de ces policiers dans une manifestation suffit d’ailleurs à faire monter la pression. «Et la hiérarchie le sait très bien», note La Croix.

CeR

 

 

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