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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la Une
Mercredi, 13 Novembre 2019 00:00

Lutte suisse

Quand les filles font parler la sciure

 

 

La lutte à la culotte n’est plus l’apanage de quelques costauds rustiques. Des filles et des femmes aiment aussi et pratiquent à leur façon ce sport national. Nous sommes allés à leur rencontre à Menznau (LU) en septembre à l’occasion de la Fête fédérale féminine. 

2019-46-20AUn sourire contagieux encadré de deux nattes illumine le visage de Mélissa Buchillier. On y lit de la joie et du plaisir même si la native du Pays-d’Enhaut transpire et est essoufflée. Son visage et ses cheveux sont couverts de sciure de bois. Elle vient d’effectuer une passe victorieuse. Comme 153 autres, l’athlétique vaudoise de 16 ans participe à la Fête fédérale féminine de lutte suisse à Menznau (LU). S’il est une discipline qui, vue de loin, ressemble à s’y méprendre à un imprenable bastion masculin, c’est bien la sienne. Et pourtant!

Ce sport national mettant le plus souvent aux prises deux solides gaillards vêtus d’une chemise edelweiss et d’une culotte en toile de jute dans un rond de sciure est aussi pratiqué selon les mêmes modalités par des filles et des femmes. Elles sont environ 200 en Suisse alémanique contre dix fois moins en Suisse romande. Cela peut sembler peu, mais leur enthousiasme est tel qu’une Association romande de lutte suisse féminine (ARLSF) a vu le jour ce printemps.

Les larmes aux yeux

C’est Marielle Tissot, femme de cœur et de caractère de 51 ans, qui l’a fondée avec d’autres. «J’avais à peine 15 jours quand j’ai assisté à ma première fête de lutte. Mon père était un lutteur, mon frère aussi. J’aurais aimé m’y mettre mais à l’époque, ce n’était pas pensable!», se souvient cette masseuse-rebouteuse entre deux vigoureux encouragements lancés à ses protégées. Aujourd’hui les choses ont changé en partie.
Les jurées féminines chargées de départager les lutteuses restent extrêmement rares, mais parmi un bon millier de spectateurs, les hommes apprécient. «J’ai surpris un ancien grand champion les larmes aux yeux devant sa petite-fille qui luttait dans le rond de sciure», relate Marielle Tissot.

2019-46-25ANi féministes ni soumises

Selon elle, «les lutteuses ne sont ni plus ni moins à l’aise avec leur féminité que les autres». Sa fille Emelyne confirme, comme les autres athlètes interrogées. Avant de s’essayer à ce sport, la solide jeune femme de 15 ans était persuadée que la lutte, c’était pour les «tracteurs», comme l’affirme sa grand-mère.
Le virus de la sciure a contaminé Emelyne au point de lui faire abandonner la natation synchronisée, qu’elle pratiquait à haut niveau. C’est notamment l’ambiance bon enfant qui lui a plu dans la lutte. Les traditions sont respectées. Ainsi, on se serre la main avant de combattre. A la fin, on essuie toujours le dos de celle que l’on a battue, qui est immanquablement recouvert de sciure, car il y a victoire lorsque les deux épaules ou les trois quarts du dos de l’adversaire sont plaqués au sol.
A l’instar de nombreuses autres lutteuses, Mélissa Buchillier apprécie surtout le côté «défoulatoire» de ce sport. «Mon père trouve que ça me canalise, raconte-t-elle, hilare. Quand je suis dessous, je me dis que je vais mourir et quand je suis dessus, j’ai la rage de vaincre. C’est génial!»
Plus loin, assise sur un banc, l’élégante Sonia Kälin apprécie le spectacle d’un œil de connaisseusse. Et pour cause: cette Schwytzoise de 34 ans est quadruple reine de lutte (championne fédérale). Ni Vera, le veau de sept mois récompensant la gagnante, ni le gigantesque toupin revenant à la reine 2019 ne seront pour elle. Cette institutrice s’est en effet récemment retirée du circuit suite à une blessure. Mais elle jouit toujours d’une belle popularité outre-Sarine.
Sa notoriété est cependant sans commune mesure avec celle de ses homologues masculins qui, une fois couronnés, enchaînent les passages dans les médias et les contrats de sponsoring juteux. Sonia, qui vient du monde paysan, s’est mise à la lutte comme les hommes de sa famille. Elle avait 16 ans.
Nicolas Blanchette, chef technique de l’ARLSF, donne son point de vue: «Les filles ont moins de force que les mecs mais elles sont souvent plus rapides, plus précises, plus souples et plus fluides. Cela rend leurs passes intéressantes».

Une tradition enracinée

La lutte est une école d’humilité et de dépassement de soi. Passé l’âge de 16 ans, il n’y a plus de catégories de taille ou de poids. Franziska Ruch, colosse de plus d’1,80 mètre, doyenne des lutteuses, peut ainsi se retrouver opposée à un poids plume de 16 ans. Et la gagnante n’est pas forcément celle que l’on croit. Tout cela s’inscrit dans un univers fleurant bon le folklore et la tradition.
La journée a commencé par un cantique suisse chanté avec cœur et écouté religieusement. Elle s’est poursuivie au son de l’accordéon, du cor des Alpes et des cloches. Elle se terminera  par une remise des prix dans laquelle les demoiselles d’honneur seront des damoiseaux.
«La lutte est un monde fascinant. Quand on tombe dedans, on n’en sort plus», commente Marielle Tissot. Un moyen étonnant de cultiver harmonieusement le yin et le yang en soi.

Laurent Grabet

 

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