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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la Une
Mercredi, 30 Octobre 2019 00:00

Cimetières

Nous avons besoin de chouchouter nos morts

 

 

Cet été, Genève scandalisait les familles des occupants d’un cimetière en interdisant les décorations «envahissantes». Les rituels funéraires sont ce qu’il y a de plus ancien dans l’humanité, dit une spécialiste.

2019-44-17AVendredi, 18h. Pas un chat dans la lumière rasante de cette fin d’après-midi au cimetière Saint-Georges à Genève. La paix des morts n’est pas un vain mot: seule une maman se promène au loin avec un pousse-pousse dans l’immense parc désert. Ah si, un monsieur fait des allers-retours avec son arrosoir. Un veuf? Un jardinier? «Je viens chaque semaine pour ma maman, dit l’homme de 72 ans au regard clair. Ses cendres sont là, sous ce tas de pierres du jardin du souvenir. J’arrose ses fleurs et celles des autres; et puis, ça permet de humer un peu le parfum de l’avenir», glisse le Genevois d’un air malicieux.

Comme sa maman, de plus en plus de personnes optent pour l’incinération. Mais cette dématérialisation de la mort n’empêche pas qu’on vienne se recueillir à l’endroit où reposent les cendres de l’être aimé, au jardin du souvenir ou au columbarium. Celui du cimetière Saint-Georges a fait l’objet d’une polémique cet été: jugeant, suite aux plaintes de certaines familles, que les décorations entreposées étaient envahissantes, débordant sur les cases voisines, la Ville a envoyé une circulaire à tous les locataires de cases pour qu’ils retirent les ornements non conformes avant le 1er septembre sans quoi elle s’en chargerait – aux frais des familles.

Pas un gros toutou

«Ils sont comme ça ici, ils aiment le règlement, soupire notre septuagénaire. Un jour, j’ai croisé deux dames d’au moins nonante ans; l’une d’elles portait un petit chien dans les bras. Un employé des pompes funèbres est passé et lui a fait remarquer sèchement que les animaux étaient interdits. La petite dame était défaite:
si encore c’était un gros toutou qui gambadait entre les tombes! Mais c’était un minuscule chien qui ne touchait pas terre.»
Dans le cas du columbarium, les autorités ont dû battre en retraite face au tollé qu’a suscité la circulaire. «Aucun respect pour les défunts», «Atteinte à la paix des morts»: une poignée de résistants ont alerté la presse et lancé une pétition. Bien relayée par les fleuristes des alentours qui craignaient pour leur chiffre d’affaires, celle-ci a recueilli plus de 400 signatures en trois semaines. «C’est déjà difficile de perdre un proche; décorer leur case est un rite, c’est une manière de prendre soin d’eux», affirmait une pétitionnaire dans 20 Minutes.

Salon de la mort

Sans s’en rendre compte, les autorités genevoises ont touché un point très sensible. «Le rite funéraire, c’est le début des civilisations humaines. Les hommes ont commencé à enterrer leurs morts quand ils ont pris conscience de leur propre mortalité et se sont interrogés sur l’après», fait remarquer Alexandrine Schniewind, professeure ordinaire de philosophie à l’Université de Lausanne et auteure d’un Que saisje? sur la mort.
Le soin des défunts est même rapidement devenu un devoir sacré: en témoigne la tragédie grecque Antigone, dans laquelle une jeune femme préfère se faire emmurer vivante plutôt que de laisser son frère sans sépulture. «Ce devoir envers les morts est très ancré en nous. Même dans des situations extrêmes comme la Deuxième Guerre mondiale, les soldats prenaient le temps, s’ils le pouvaient, d’enterrer leurs camarades.»
Les Egyptiens embaumaient leurs morts; nous, nous déposons des fleurs ou des bougies sur la dernière demeure de nos proches. C’est une manière de faire son deuil, d’accompagner le disparu, de le faire vivre encore un peu. La circulaire genevoise est venue briser cet impératif ancré dans l’humanité par son zèle pour l’ordre et la propreté.
«En outre, depuis quelques années, il y a un besoin croissant d’inventivité, car les gens ne pratiquent plus tel ou tel rite religieux, explique Alexandrine Schniewind. En 2011 s’est tenu à Paris un Salon de la mort sur le modèle du Salon du mariage; on y exposait par exemple des cercueils en carton sur lesquels il était possible d’imprimer des textes». Les pompes funèbres sont aussi sollicitées pour organiser des cérémonies de recueillement personnalisées durant lesquelles on lit un texte ou on écoute un enregistrement de la voix du défunt.

Quatre litres, pas plus

Cette créativité nouvelle peut entrer en conflit avec les règlements des cimetières, rarement portés sur la fantaisie. A Sion, une stèle doit mesurer nonante centimètres de haut sur cinquante de large et avoir au plus vingt centimètres d’épaisseur et à Genève, une urne ne doit pas excéder une contenance de quatre litres.
Alors quand on multiplie les objets qui rappellent la personne ou la tendresse qu’on lui porte, parfois ça coince. Devant les cases du columbarium controversé, on trouve des angelots, mais aussi un nain de jardin et toute une ménagerie: petits chats, cerfs, chevaux, lapins, écureuils et même un saint-bernard en peluche...
Paradoxalement, ce besoin de chouchouter nos morts s’accompagne d’un éloignement physique. Rares sont les personnes qui se rendent régulièrement sur les tombes de leurs proches: en témoigne le cimetière désert en ce début de soirée ensoleillée. «Les gens ont de moins en moins de temps. Et les familles sont dispersées à travers l’Europe alors qu’avant on habitait le même village sur des générations», rappelle Alexandrine Schniewind.

La compagnie des oiseaux

Notre retraité à l’arrosoir confirme. Il prend soin d’abreuver les pots de fleurs de tombes jumelles qui semblent orphelines près de l’endroit où repose sa mère. Et quand il passe devant le carré des enfants, il remplit le petit réservoir à graines de la tombe d’une jeune fille de treize ans «pour que les oiseaux lui tiennent compagnie».
Bien qu’ils se raréfient, ces petits rituels sont précieux, car ils sont les derniers rappels de la mort dans un monde qui tente à tout prix de la faire disparaître du quotidien, note la professeure. Nos ancêtres, qui veillaient leurs défunts à la maison, avaient davantage l’occasion de se souvenir qu’ils étaient mortels et de se préparer au grand départ. Bichonner nos défunts, c’est aussi humer le parfum de l’avenir...

Christine Mo Costabella

 

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