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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la Une
Mercredi, 23 Octobre 2019 00:00

Charles Nguela

"Non, je ne suis pas raciste"

 

 

Vous ne le connaissez pas? C’est normal. Ce comédien «pigmenté de manière optimale» ne fait rire «que» la Suisse alémanique. Réfugié du Congo, Charles Nguela est arrivé en Argovie à 14 ans. Il a si bien appris le schwitzerdütsch qu’il vit aujourd’hui de son art: l’humour! Une arme qu’il utilise contre le racisme.

2019-43-12AJusqu’au dernier moment, on craignait que Charles Nguela nous pose un lapin. Malgré un agenda d’artiste indépendant plus chargé que celui d’un conseiller fédéral, le comique congolais naturalisé suisse a tenu parole! Valise énorme, grands signes et sourire lumineux malgré la fatigue: celui qui fait rire 65% du pays avec ses spectacles en schwitzerdütsch s’est pointé, comme prévu, à la gare de Lucerne deux heures avant son spectacle. En un français d’abord hésitant, il a répondu à toutes nos questions.

 

 

Charles Nguela, votre français semble un peu rouillé. Pourquoi?

Charles Nguela: – C’est vrai (il secoue la tête). C’est la faute de l’allemand! Der, die, das, c’est compliqué à apprendre quand on ne connaît que «le» et «la». Il faut du temps pour que ça entre là-dedans (il pointe un doigt sur son front), mais quand ça vient... ça reste! Et il n’y a presque plus de place pour les autres langues.

Combien de langues parlez-vous?

– A Kinshasa, où j’ai vécu jusqu’à cinq ans, on parle lingala – l’une des quatre langues nationales en République démocratique du Congo (RDC) – et français. J’ai ensuite appris l’anglais en Afrique du Sud, où nous nous sommes réfugiés avec ma famille. Et enfin l’allemand, en Argovie, où nous avons emménagé avec ma mère et ma sœur aînée en 2003. J’avais 14 ans.

Vous oubliez le haut-valaisan!

–Oui! (rires) Quand j’ai commencé à me produire sur scène, les gens me regardaient avec des grands yeux. Ils ne pouvaient pas imaginer qu’un Noir puisse parler parfaitement leur langue, le suisse alémanique. Du coup, pour les surprendre, j’ai décidé d’entamer un de mes spectacles, «SchwarzSchweiz», par des salutations en lingala.
Quand j’ai entendu un homme au premier rang demander à sa femme: «Pourquoi ce Noir parle-t-il haut-valaisan?», j’ai décidé de lui piquer sa réplique et de la balancer au public. Ils ont beaucoup ri. Ça marchait à chaque représentation. C’était parfait pour briser la glace et idéal pour me donner la confiance nécessaire avant de poursuivre le show.

Donc vous ne parlez pas haut-valaisan...

– Non, impossible. Pour nous, les Alémaniques, c’est totalement incompréhensible. Un peu comme si quelqu’un vous parlait en lingala (rires).

Sur scène, vous n’êtes pas noir, mais optimal pigmentiert. D’où sortez-vous ça?

– Le mot noir est connoté négativement: travailler au noir, trou noir... Les exemples ne manquent pas. Chaque fois que je voyais l’annonce: «Charles Nguela, der Schwarze Komiker», «le comique noir», ça m’agaçait et me semblait réducteur.
Je me suis alors souvenu d’un cours que j’avais suivi durant mon apprentissage de technologue en impression. L’enseignant nous avait expliqué que pour obtenir une qualité d’impression optimale, il fallait 80% de pigments noir et 20% de bleu. Je suis donc, d’un point de vue technique, pigmenté de manière optimale. Une expression géniale, non?

Oui! Cet été, la presse romande est revenue sur un spot publicitaire de Swissmilk (voir page 13) jugé raciste dans lequel vous avez tourné. Vous nous expliquez?

– J’aimerais bien (il ne rit plus). Mais je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. Pendant un an j’ai tourné avec Swissmilk, l’association de défense des intérêts des producteurs de lait suisse, une série de vidéoclips qui viennent d’ailleurs de gagner un prix international (la rédaction vous conseille de visionner www.swissmilk. ch/de-la-ferme où l’on voit Charles Nguela galopant tel Django, le cow-boy du western de Tarantino, dans la campagne argovienne pour rassembler les vaches de la ferme Gründelematt).
Jamais nous n’avons eu de remarques de qui que ce soit. Les membres de l’équipe de production avec qui je collabore sont des amis. Ils m’auraient averti si quelque chose les avait gênés ou avait pu être mal interprété.

Qu’est-ce qu’on vous demandait de faire exactement dans cette publicité?

– La Fête fédérale de lutte suisse et des jeux alpestres allait avoir lieu à Zoug fin août. Swissmilk, qui avait un pavillon au sein de la manifestation, voulait une vidéo drôle pour promouvoir le lait suisse. Et surtout la lutte. Avec Stefan (l’ancien champion de lutte thurgovien, de 110 kilos et 1,86 m, Stefan Burkhalter, ndlr), nous avons discuté et réfléchi aux scènes que l’on pouvait tourner.
En ouverture du spot, un commentaire annonçait: «Un comédien cherche à réveiller le lutteur qui est en lui. Quel meilleur adversaire pour ce faire que Stefan Burkhalter, le ‘méchant’ le plus âgé encore en activité?».
Le cadre était donc clair et précis, avec ses règles et ses codes. La scène ne se déroulait pas dans la rue entre un néonazi et un Africain, mais dans un rond de sciure entre un champion de lutte et son apprenti – en l’occurrence moi. Et cela sur le registre comique.

Tout de même, il vous suspend à un crochet de vestiaire par votre culotte!

– C’est de l’humour, bon Dieu! Je n’arrive pas à comprendre qu’on puisse parler de Ku Klux Klan et de publicité aux relents suprématistes sous prétexte que Stefan est blanc et moi noir. Il faut être fou ou voir le mal partout. En outre, l’idée du crochet n’est pas venue du champion de lutte, mais de l’équipe de tournage et de moi-même.

Mais celui qui vous fait mordre la sciure est, selon la presse, «un solide lutteur thurgovien quadragénaire qui est aussi agriculteur et garde du corps»...

– Et donc forcément un raciste. Ben voyons... Les clichés, toujours les clichés.

Au final, que penser de tout ça?

– On peut y voir du positif en se disant qu’on parle de racisme, qu’on débat de ce qui peut blesser les uns et les autres. Mais la vérité, c’est que je suis très fâché. A la suite de cette affaire, certains m’ont dit que je voulais me faire passer pour un Blanc... C’est ridicule en plus d’être insultant. Après toutes les remarques racistes que j’ai entendues, sans oublier le travail que je fais pour sensibiliser le public sur cette question et faire connaître la culture africaine en Suisse... Qu’on vienne me dire à moi, Charles Nguela, que je tourne dans une vidéo raciste, c’est dur à avaler.

2019-43-10ALe racisme, parlons-en. A quoi ça ressemble aujourd’hui, en Suisse, pour un Noir?

– Quand je suis assis dans le train et que toutes les places sont prises sauf autour de moi, les gens viennent (il mime la scène), font mine de regarder comment je suis habillé, jettent un œil autour d’eux pour voir s’il n’y a pas un autre siège de libre, puis passent dans le wagon suivant. Pendant des années, ça me rendait malade. Puis j’ai pris ça du côté positif: ça me laisse plus de place (il fait mine d’étirer ses jambes)! J’ai trouvé un moyen de vivre avec ça. Ma grande sœur, elle, n’a pas supporté ces humiliations. Quand on a débarqué à Lenzburg, en Argovie, il n’y avait pratiquement pas d’autres Noirs. Elle est partie vivre au Canada, un pays qu’elle avait toujours rêvé de connaître.

D’autres exemples?

– Il y en a plein. Quand je pénètre dans un kiosque, on ne me lâche pas du regard pour voir si je ne vais pas voler un article. Parfois, je me dis: «Je vais te donner quelque chose à regarder». Alors j’attends sans rien faire. Ensuite, je fais mine de tendre la main vers un étalage. Je prends un paquet de chips, je le remets en place. De temps en temps, la personne qui me fixe se rend compte du ridicule de la situation et se met à rire ou se sent mal à l’aise. Quand j’ai payé et que je repars, j’aime à penser que j’ai peut-être permis à cette personne de changer son regard sur les Noirs.

Un peu comme dans vos spectacles?

– Oui. Les gens se marrent quand je questionne certains clichés avec mes blagues. Mais je suis sûr que ça les fait réfléchir et qu’ils changent leur manière de voir les choses. Après, il y a toujours un petit pourcentage qui ne changera jamais. C’est comme ça.

Passons à des choses plus joyeuses. Comment faites-vous rire les Suisses alémaniques?

– Ah! (son visage redevient souriant). Disons qu’avec les Suisses, on ne peut pas la jouer à l’américaine, très frontalement, en commençant par dire: «Parlons d’avortement!». Ici on est très respectueux, très poli, il faut y aller doucement. Une fois la confiance obtenue, ça y va. Tout est tellement sous contrôle ici que les gens ont un réel besoin de relâcher la pression. Le rire aide beaucoup.

Comment êtes-vous devenu comédien?

– Par hasard. J’ai vécu en couple durant des années. Quand ça s’est terminé, mon cœur était en miettes. J’ai bu dans un bar. Beaucoup (rires). Et j’ai commencé à parler très fort avec mes amis en ironisant sur mon chagrin. Une dame est venue me voir et m’a demandé si elle pouvait me réserver. J’ai d’abord pensé qu’elle me prenait pour un gigolo. Elle venait de m’engager pour mon premier spectacle au Gaukler-Festival de Lenzburg.

Recueilli par Cédric Reichenbach

La vie de Charly

Charles Nguela a 5 ans en 1994, quand le gouvernement de la RDC est renversé. Il se souvient des clameurs dans les rues de Kinshasa. De sa mère qui lui fait signe de se taire et de se baisser quand des hommes attaquent leur maison. Avec sa grande sœur, ils échappent de justesse au carnage et sont exfiltrés le jour même par leur oncle en Afrique du Sud. Leur mère disparaît. Leur père, ingénieur, à qui on ne pardonne pas d’avoir travaillé pour l’Etat, est assassiné.
«A Pretoria, se souvient Charles Nguela, l’apartheid avait pris fin, mais nous n’avons pas été reçus les bras ouverts: ni par les Blancs ni par les Noirs, qui nous voyaient comme des immigrés venus voler leur pain. Le racisme et la violence étaient partout.» Grâce à l’Eglise protestante, la famille retrouve la trace de sa mère en RDC qui ne parvient pourtant pas à les rejoindre. «Nous avons reçu quelques lettres, puis plus rien.»
En 2003, l’oncle du comédien leur annonce qu’ils partent en vacances. Charles et sa grande sœur prennent l’avion pour Paris seuls. «Les persécutions et les vendettas ne se cantonnaient pas aux frontières. Il fallait être très prudent. On nous en disait le moins possible.» Une inconnue les attend à l’aéroport et les emmènent en Suisse, à Fribourg. «Là, raconte l’humoriste, quelqu’un nous attendait: c’était notre mère!» Charles, qui n’avait plus serré sa mère dans ses bras depuis sept ans, vit le plus beau jour de sa vie.
«Ma mère disait que pour vraiment connaître un pays et sa culture, il fallait apprendre sa langue. Comme nous parlions déjà français, nous sommes partis pour Lenzburg, en Argovie. J’avais 14 ans et je ne connaissais pas un mot d’allemand.» Mais le jeune Nguela apprend vite et se fait des amis.
Comme en Afrique du Sud, il pratique l’athlétisme et devient trois fois champion du canton d’Argovie. Il suit une formation en gastronomie qu’il abandonne avant de décrocher une place d’apprentissage de technologue d’impression. «Charly» devient ensuite chef des ventes à 50% pendant deux ans dans l’entreprise avant de se dédier totalement à la comédie dès 2014. Cette année-là, il remporte les deux premiers prix (jury et public) de la 15e édition du Swiss Comedy Awards. Depuis, sa carrière décolle.

CeR

 

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