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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la Une
Mercredi, 16 Octobre 2019 00:00

Suisse romande

Les paysans rêvent de vivre de leur lait

 

 

Depuis cet été, les personnes qui souffrent de dépendance aux drogues dures sont considérées comme «malades» par la justice suisse. Ce qui leur donne accès à l’AI.

2019-42-12ADes yeux hagards qui se ferment progressivement. Des carcasses parfois désarticulées qui piquent du nez sur le trottoir d’en face. Le premier flash du matin sera suivi d’une seconde infiltration obligatoire en fin d’après-midi. Ou, selon l’avis du médecin, de l’absorption d’un produit de substitution pour tenir la distance: douze heures de répit au cours desquelles le cerveau du patient qui souffre de sujétion ne le tiraillera pas, ne quémandera plus sa dose, ne fera plus miroiter des rivages dont il connaît l’attrait et la dangerosité.

Tels sont les rendez-vous contraignants de celles et ceux qui, en Suisse, à défaut d’avoir pu se sevrer, vivent aux crochets des drogues dures au quotidien. Quelque 17’000 patients bénéficieraient d’un suivi médical spécifique pour contrer les effets de la drogue. Une trentaine de centres de traitement ambulatoire des addictions distribuent des produits de substitution dans notre pays. Ces centres existent surtout en Suisse alémanique; la Suisse romande et le Tessin restent frileux, voire rétifs, en matière de prévention des toxicomanies.

Ces jeunes qui se shootaient

A Bienne, l’une des plaques tournantes du trafic de stupéfiants dans les années 1980 et 1990 en raison surtout de sa position centrale sur la carte, les questions en lien avec la prévention des risques chez les consommateurs ont dû être appréhendées rapidement par les autorités. A la rue du Contrôle, sur le site de traitement ambulatoire de la Suprax, une institution fondée il y a plus de vingt ans, ils sont environ 200 à se présenter chaque jour. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, les patients sont fidèles à leurs deux rendez-vous: le premier le matin, le second en fin d’après-midi. Certains ont une activité professionnelle normale. La plupart sont inscrits aux services sociaux qui prennent alors en charge une partie de leurs frais fixes.
Des clients s’impatientent, d’autres vitupèrent ou crient en attendant l’ouverture des portes. Mais en termes de survie, la plupart sont conscients de ce qu’ils doivent à la politique des quatre piliers (prévention, thérapie, réduction des risques, répression) mise en place depuis le début des années 1990 en Suisse pour faire face alors, dans l’urgence, aux scènes ouvertes de la drogue à Zurich (Platzspitz, Letten), à Berne ou ailleurs. Les images de cette jeunesse suisse qui se shootait au vu et au su de tous avaient fait le tour du monde.
Le bâtiment de la Suprax est hautement sécurisé (caméras et portes), en raison principalement de la pharmacopée qui s’y trouve. Ici, les patients viennent combler leur manque. Les doses sont administrées par le personnel médical présent. «On évite de faire cohabiter les personnes qui utilisent encore des seringues avec celles qui ont opté, sur avis médical, pour d’autres procédés. Il faut éviter à ces dernières tout rappel de leur état antérieur», explique une infirmière.
Cinq produits de substitution sont proposés, contenant de la morphine, de la méthadone ou une substance de synthèse opioïde. Ils sont distribués selon différents dosages en fonction du degré d’accoutumance et de la faculté du corps à absorber les médicaments. La «métha», qui n’est plus considérée comme la panacée pour tous, n’est prescrite qu’à un petit quart des patients. De la diacétylmorphine et du Sevre-Long, dit «morphine retardée orale», sont distribués au plus grand nombre (129 patients sur 208).

EMS spécialement aménagés

La majorité des clients de la Suprax ont 45 ans et plus. Une trentaine d’entre eux voient déjà pointer l’âge de la retraite. D’autres bénéficient aussi de soins palliatifs en complément du traitement pour leur addiction. Seront-ils un jour admis dans des établissements médico-sociaux (EMS) spécialement aménagés, comme c’est déjà le cas à Zurich?
Un long chemin a été parcouru depuis la visite de la conseillère fédérale Ruth Dreifuss, en charge dès 1993 du Département fédéral de l’intérieur, sur le site de l’ancienne gare désaffectée du Letten à Zurich. Face à l’étendue de cette misère humaine et aux risques encourus, elle avait conclu que les personnes qui souffraient de dépendance étaient avant tout des personnes malades que la société d’alors stigmatisait.
«Cette population était jugée à risque et souffrait souvent de maladies physiques (VIH, hépatites). Il aurait été indécent de la laisser sur le carreau. Des prestations avaient alors été fournies par l’assurance-invalidité (AI) afin que ces personnes puissent au moins s’acquitter de leurs factures, trouver un logement, se nourrir décemment. Il est possible qu’à ce moment-là, l’AI soit allée trop loin. Car elle les plaçait sur une voie de garage, sans espoir. Depuis, avec les différentes révisions, des restrictions ont été régulièrement imposées par l’AI», analyse avec le recul Barbara Broers, médecin responsable de l’unité dépendances aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).
Jusqu’à récemment, l’AI ne prenait plus en compte que les cas d’accoutumance débouchant sur une maladie et ceux où la dépendance résultait directement d’une maladie. Mais cet été, un changement de cap a été opéré: le 11 juillet, le Tribunal fédéral (TF) a donné raison à un mécanicien zurichois de 44 ans dépendant aux benzodiazépines (anxiolytiques) et aux opioïdes. Il espérait depuis six ans que son cas soit pris en charge par l’AI, mais son combat s’était heurté à l’intransigeance de la justice zurichoise qui estimait que sa sujétion pouvait être traitée par un sevrage.

Comme une maladie psychique

«Cette personne doit être traitée au même titre que les patients atteints de maladies psychiques», a conclu le TF. Car l’usage de substances psychoactives peut entraîner des manquements répétés sur le lieu de travail et prendre le dessus sur l’activité professionnelle; une prison mentale qui s’apparente par conséquent à une véritable contrainte.  Se basant sur les derniers développements de la médecine, la Haute Cour a confirmé ce qu’Addiction Suisse explicitait déjà sur son site: la prise quotidienne de benzodiazépines durant quatre à huit semaines «entraîne une dépendance physique» et son usage prolongé peut «provoquer des pertes au niveau de la mémoire et des capacités cognitives». Des arguments que le TF a pris en considération, contraignant l’AI à revoir sa grille de lecture du cas.
Mais la route est encore longue vers la reconnaissance par l’AI de l’incapacité totale ou partielle de travailler des personnes dépendantes aux drogues dures. Selon les spécialistes, environ 10% des patients en traitement aujourd’hui pourraient avoir droit à une rente dans les prochaines années. «Le fait de souffrir d’une addiction n’implique pas automatiquement le droit à des prestations. L’AI se procurera tous les renseignements nécessaires pour connaître l’état de santé des personnes, leur situation professionnelle ou les tâches qu’elles effectuent habituellement», avertit Sabrina Gasser, porte-parole à l’Office fédéral des assurances sociales.
Des experts de la réadaptation professionnelle et du placement secondés par des spécialistes en médecine examineront scrupuleusement chaque dossier pour déterminer en quoi l’accoutumance influe réellement sur la capacité de gain.
Les personnes dépendantes peuvent déposer leur demande de rente AI elles-mêmes ou se faire aider par les professionnels qui les accompagnent. Une reconnaissance, certes, mais aussi un nouveau chemin de croix pour celles et ceux qui avaient 20 ans à l’époque du Letten.

Alain Meyer

Pour Ruth Dreifuss, c’est «une décision logique»

2019-42-11AA Zurich, Berne, Genève ou Lausanne, des zones de non-droit apparurent à la fin des années 1980 et au début des années 1990 où l’on mourait d’overdoses, d’hépatites et bien sûr du sida. Après sa visite au Letten, Ruth Dreifuss avait jugé que la situation des toxicomanes relevait davantage des programmes sanitaires que du tout répressif.
Les recommandations de Ruth Dreifuss ont finalement été retenues par le Tribunal fédéral cet été. «On ne peut décemment punir les personnes dites dépendantes. Avec cet arrêt, c’est un droit qui leur est reconnu. Nombre d’entre elles sont aujourd’hui laissées à l’aide publique. Bénéficier d’une rente de l’AI devrait pouvoir leur permettre de recouvrer une vie plus organisée. D’être également mieux intégrées socialement tout en assumant leurs responsabilités», estime aujourd’hui l’ancienne conseillère fédérale.

Une décision positive

Pour elle, la nouvelle jurisprudence va dans le bon sens. «Les juges fédéraux ont pris une décision positive et logique en tenant compte des derniers rapports de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)», relève-t-elle. L’OMS observe depuis vingt ans les nombreuses analogies entre la gestion de la santé mentale et des troubles liés à l’utilisation de substances psychoactives. Dans les deux cas, des processus mentaux comme les fonctions cognitives ou l’affect sont altérés.

AM

 

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