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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la Une
Mercredi, 09 Octobre 2019 00:00

Suisse romande

Les paysans rêvent de vivre de leur lait

 

 

Ça bouge chez les producteurs de lait! Quatorze d’entre eux viennent de lancer un lait équitable vendu à un prix qui leur permet de vivre. Le projet a été mené par deux jeunes femmes.

2019-41-16A«Si ça ne marche pas, j’arrête. On ne peut pas se lever tous les jours à cinq heures du matin, ne jamais prendre de vacances, être toujours là pour nos vaches, tout ça pour ne pas gagner sa vie!», s’exclame Anne Chenevard, la dynamique présidente de la nouvelle coopérative Lait équitable. Cette dernière vient de lancer chez Manor une bombe dans le monde laitier: un litre de lait acheté 1,80 franc par le consommateur et payé 1 franc au producteur, soit 35 centimes de plus que ce qu’il reçoit habituellement; de quoi couvrir ses frais de production et son salaire. Cinq fromages équitables accompagnent ce nouveau lait.

 

Coop pas intéressée

Et pour l’instant, ça marche! A Corcelles-le-Jorat (VD), la ferme d’Anne Chenevard s’est muée depuis quelques jours en centrale téléphonique. «Des gens que je ne connais pas m’écrivent, m’appellent, manifestent leur soutien, se proposent comme bénévoles; les médias n’arrêtent pas de téléphoner... Je n’aurais jamais imaginé que notre projet puisse soulever un tel enthousiasme.»
En effet, jusqu’au lancement de cette fameuse brique de lait, le 23 septembre, les 14 agriculteurs et agricultrices membres de la coopérative se sentaient assez peu écoutés. Ni la Fédération des producteurs suisses de lait ni l’Union suisse des paysans ni les services de l’agriculture des différents cantons n’ont montré le moindre intérêt pour le projet, à l’exception du canton de Vaud et du Jura bernois. Rencontrée à Manor Genève lors d’une action de promotion de ce fameux lait, Berthe Darras, cheffe de projet et coordinatrice pour la coopérative Lait équitable, raconte: «Côté distributeurs, nous avions contacté Coop, qui n’était pas intéressée. Quant à Migros, ils sont inaccessibles». C’est donc grâce à Manor, qui se charge de le vendre, et à Cremo, qui le transforme et le met en briques, que le lait équitable a vu le jour.
Ce dernier partenariat fait sourire puisque, il y a dix ans, lors de la grève du lait, les agriculteurs qui réclamaient 1 franc par litre de lait s’en étaient pris à Cremo avec véhémence. Aujourd’hui, après s’être frottée à la grande distribution, Anne Chenevard se rend mieux compte du travail qu’accomplissent Cremo et les autres transformateurs. En termes de prix du lait, c’est en effet les grands distributeurs, Coop et Migros, qui imposent leur loi.

Notre dernière chance

Derrière son stand à Manor Genève, Berthe Darras apostrophe les consommateurs. «Ce lait équitable, c’est notre dernière chance. Sinon il n’y aura bientôt plus de producteurs de lait de consommation (lait en brique, beurre, yogourts, etc.) en Suisse. Le lait utilisé pour les fromages AOP et AOC tels que le gruyère est en revanche mieux rémunéré», explique-t-elle à une dame. En vingt ans, le nombre de producteurs de lait est passé de 44’360 à moins de 20’000.
Mais pourquoi les paysans sont-ils si mal rémunérés pour leur lait, à tel point que même les paiements directs qu’ils reçoivent ne suffisent pas à compenser le manque à gagner? Les dirigeants des organisations censées représenter les paysans ont trop d’intérêts ailleurs, estiment tant Berthe Darras qu’Anne Chenevard. Quant aux partis politiques, «même ceux qui se disent traditionnellement proches du monde agricole ont tendance à ‘laisser faire le marché’ et à favoriser l’industrialisation», explique Anne Chenevard, qui se sent désormais mieux soutenue par la gauche et les citadins que par les représentants agrariens. «Alors que la promotion touristique suisse vend un Heidiland fait de petites fermes, la politique encourage l’industrialisation de l’agriculture et les grandes exploitations, relève-t-elle. Or, celles-ci accentuent le sentiment d’isolement et de mal-être qui mine les campagnes. De plus, les grandes exploitations ne tournent pas mieux que les petites; elles ferment aussi.»
Pour Anne Chenevard, les paysans sont sacrifiés sur l’autel du libéralisme: «Quand la Suisse signe des accords de libre-échange comme celui avec le Mercosur, c’est dans l’optique de vendre sa technologie et sa pharma. En échange, il faut bien qu’elle achète quelque chose. Or, ce que vendent les pays du sud, ce sont des produits agricoles: du soja, de la viande, du maïs... L’agriculture suisse est abandonnée pour Bobst, Novartis et les autres».
Quant à la grande distribution, elle profite du laisser-faire politique, des paiements directs de la Confédération aux paysans et de la difficulté qu’éprouvent les agriculteurs à se mettre ensemble et à faire valoir leurs intérêts.

Moins cher que l’eau

«Dans la grande distribution, le lait est devenu un produit d’appel. Il est possible d’acheter un carton de douze litres pour moins d’un franc le litre. Cela devrait être interdit! Il n’est pas normal qu’on vende du lait moins cher que de l’eau; le lait est un produit noble qui demande beaucoup de travail», s’émeut Anne Chenevard dont les quarante vaches laitières paissent devant la ferme. Pourtant, comme le montre le début de succès rencontré par le lait équitable, le consommateur est prêt à payer plus s’il sait que l’argent va aux agriculteurs. Mais jusqu’à aujourd’hui, aucune alternative équitable n’existait dans la grande distribution.
«Alors qu’il y a dix ans nous étions dans la confrontation avec la grève du lait et des actions coup de poing, nous nous trouvons désormais dans une logique de construction. Il faut faire bouger les choses de l’intérieur. Ça prend plus de temps, mais ça marche mieux sur le long terme», constate Anne Chenevard.
Les deux jeunes femmes sont sur un nuage: il leur aura fallu deux ans de travail acharné, mais les membres de la coopérative espèrent désormais gagner leur vie avec leur lait. Et depuis le lancement du lait équitable, quatre autres producteurs ont déjà exprimé le désir de rejoindre la coopérative. Or, plus ses membres seront nombreux, plus sa force de négociation sera grande.

Aude Pidoux

Pour en savoir plus:www.le-lait-equitable.ch

 

 

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