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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la Une
Mercredi, 02 Octobre 2019 00:00

Brésil

"L'Indien n'aura plus un centimètre de terre"

 

 

Lula et son héritière de gauche Dilma Rousseff avaient tenté de préserver l’Amazonie. Le nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, l’exploite sans vergogne. Et encourage l’élimination de ceux qui ne sont pas d’accord. Le synode qui se prépare ne lui dit rien de bon.

2019-40-30AL’Amazonie, neuf pays?

Brésil, Equateur, Colombie, Bolivie, Venezuela, Pérou, Guyana, Suriname et Guyane française: la forêt amazonienne recouvre neuf Etats d’Amérique du sud. Le géant brésilien abrite à lui seul 60% de cette jungle tropicale. C’est dans cet Etat de 210 millions d’habitants que la situation politique a récemment pris un tournant inquiétant aux conséquences écologiques graves.
Le bassin amazonien est depuis toujours, ou presque, soumis à l’avidité des marchands de bois précieux. Les grands propriétaires terriens, dont certains pratiquent l’esclavage (voir pages 36-37), défrichent de vastes parcelles pour faire paître leur bétail – le bœuf brésilien que le Mercosur prétend exporter en Suisse – et cultiver du soja, du coton et du maïs. Génétiquement modifiées pour la plupart, ces monocultures d’exportation épuisent les sols et les polluent. Le glyphosate, herbicide le plus utilisé au Brésil, affecte tous les êtres vivants. Selon l’Institut national du cancer, chaque Brésilien absorbe près de 5 kilos de pesticides par an.

Un répit pour la forêt?

Au début du millénaire, la déforestation a chuté de 80% en sept ans, passant de 28’000 km2 de forêt détruits en 2004 à 4600 km2 en 2012. Repartie légèrement à la hausse par la suite, la déforestation a augmenté autour de 2015-2016 avant de décoller en 2019. Une évolution qui découle en bonne partie de la crise politique qui a secoué le Brésil (voir chronologie ci-contre et encadré page 32). Et qui a conduit à la chute de la gauche, portée par l’ouvrier métallurgiste Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula, président de 2003 à 2010, puis par son héritière Dilma Rousseff, destituée en 2016.
Durant ces 13 ans de gouvernement, le Parti des travailleurs (PT) n’a pas remis en question le modèle extractiviste, mais a su imposer des garde-fous qui ont permis de réduire la déforestation. Sans pousser à la décroissance, Lula et sa dauphine se sont montrés plus sensibles à l’environnement que l’impopulaire centriste Michel Temer, qui a gouverné le Brésil de 2016 à 2018. Et, surtout, que Jair Bolsonaro, président d’extrême droite au pouvoir depuis janvier.
Sous sa houlette, la déforestation a doublé en quelques mois par rapport à 2018. Avec ce promoteur déclaré des sociétés minières et de l’agrobusiness à la tête de l’Etat, les vaches remplacent les forêts. Pour répondre à la demande chinoise (44%) et européenne (7%), le Brésil exporte en effet désormais 1,64 million de tonnes de bœuf par an. Une quantité record, selon l’Association brésilienne des exportateurs de viande bovine.

Le far west de Bolsonaro?

Si Bolsonaro était un cow-boy, l’Amazonie serait son far west. Le succès de cet ancien capitaine de l’armée, grand admirateur de la dictature brésilienne et champion des grands propriétaires terriens, a été accueilli par ceux qui convoitent les richesses de la forêt tropicale comme une bénédiction. Avant son élection, le nouveau président du Brésil – qui se dit catholique et s’est fait rebaptiser dans le Jourdain en 2016 pour mettre dans sa poche l’électorat évangélique (25% de la population) – avait prévenu sur Twitter: «Si j’assume le pouvoir, l’Indien n’aura plus un centimètre de terre». Et il tient sa promesse. Avec ses discours en faveur de la libéralisation du port d’armes et de la légalisation des exécutions extrajudiciaires commises par la police et l’armée, le nouveau locataire du Planalto, le palais présidentiel de Brasilia, a «donné son feu vert» aux réseaux mafieux qui détruisent l’Amazonie, constate l’ONG Human Rights Watch dans un rapport publié le 17 septembre sur les violences en Amazonie brésilienne.

Incendier pour dépeupler?

«Les incendies sont utilisés pour chasser les indigènes», dénonce Bernd Nilles, directeur de l’œuvre d’entraide catholique suisse Action de Carême en pointant les feux criminels dont la presse a parlé ces dernières semaines. Privées de leur habitat et de leurs moyens de subsistance, les communautés autochtones n’ont d’autre choix que de fuir devant les bulldozers. Ceux qui résistent sont éliminés. Comme le montre un reportage dans l’Etat du Pará diffusé en mai sur France 2: on y voit comment cinq tueurs payés par un latifundiste de la région se sont introduits dans l’hôpital public de Parapuebas, aux portes de l’Amazonie, pour achever Waldomiro Costa Pereira, un agriculteur de 50 ans militant du Mouvement des sans-terre qui avait échappé à une précédente attaque. Le reportage revient aussi sur le meurtre de Dilma Ferreira Silva, 47 ans. Engagée dans le mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB), cette Brésilienne a été retrouvée égorgée le 22 mars avec son mari et plusieurs amis.

Exploiter pour civiliser?

Interviewé à ce sujet, le nouveau vice-ministre de l’agriculture, lui-même grand propriétaire terrien, laisse entendre que des «agitateurs» tels que Dilma Ferreira Silva, ou la religieuse américaine Dorothy Stang, assassinée dans le Pará en 2005, ou encore Chico Mendes, figure du syndicalisme agricole tué en 1998, ont tous «cherché ce qui leur est arrivé».
Le Brésil, avec les Philippines, la Colombie et l’Inde, fait partie des pays les plus dangereux pour les défenseurs de la terre et de l’environnement. L’Amérique latine est la région la plus touchée par les meurtres d’écologistes. La Commission pastorale de la terre, qui défend les populations rurales au Brésil, rappelle que sur les 300 meurtres commis depuis 2009 – surtout sur des Indiens, des religieux et des petits agriculteurs refusant de quitter leur terre –, seuls 14 ont été jugés. Pour Bolsonaro et ses ministres, l’exploitation à outrance de l’Amazonie, loin d’être un danger pour l’humanité, est un devoir. Il s’agit pour eux d’apporter la civilisation et le progrès à des populations jugées inférieures. Sans oublier de se remplir les poches au passage.

Cédric Reichenbach

Chronologie

– 1964-1985. Dictature militaire.
1985-1990. Transition démocratique. Pauvreté urbaine, inflation, énorme dette extérieure. Premières élections libres en 1990: Fernando Collor de Mello, propriétaire de Globo TV, la plus grande chaîne du pays, est élu. Il suit les recommandations du FMI. Corrompu, il démissionne en 1992.
1994. Election du social-démocrate Fernando Henrique Cardoso. Défaite de Lula. Le réal devient la monnaie nationale. Le Mercosur est lancé.
1998. Cardoso réélu. Austérité, crise financière, dévaluation du réal: pauvreté absolue pour 44 millions de Brésiliens (plus du quart de la population).
2002. Lula et le Parti des travailleurs (PT) gagnants: première transition depuis 1961 entre deux présidents élus démocratiquement. Guerre contre la faim, réforme agraire.
2006. Lula réélu. Succès de Faim zéro et des autres programmes sociaux. 30 millions de Brésiliens sortent de la pauvreté. Après deux mandats, Lula ne peut pas se représenter. Il quitte la présidence avec une popularité record de 87%.
2010. Dilma Rousseff première femme présidente du Brésil. Héritière de Lula, ancienne guérillera, torturée sous la dictature. Réélue de peu en 2014. Crise économique et mécontentement populaire.
2015-2016. Scandale Petrobras. Perquisition chez Lula inculpé dans une affaire de corruption politique (Lava Jato). Dilma Rousseff destituée le 31 août 2016 par des députés sous enquête. Elle dénonce un coup d’Etat.
2017-2018. Le vice-président Michel Temer, centriste, au pouvoir. Cherche à vendre aux compagnies minières un territoire de la taille du Danemark au cœur de l’Amazonie. Assassinats d’indigènes et écologistes en hausse. Favori des élections d’octobre 2018, Lula, emprisonné, ne peut pas se présenter. Victoire de Jair Bolsonaro qui entre en fonctions en 2019.

CeR

Et si Lula était là?

2019-40-32AAu Brésil, maquiller des comptes publics pour masquer l’ampleur des déficits de l’Etat n’a rien d’extraordinaire. Tous les chefs d’Etat avant Dilma Rousseff ont eu recours à cette astuce sans que cela n’ait pour autant entraîné une destitution. C’est pourtant ça que le Sénat a retenu contre l’héritière de Lula pour l’évincer du pouvoir le 31 août 2016.
Pourquoi cet acharnement? Parce que, contrairement à Dilma Rousseff, qui n’a jamais été accusée de corruption, la majeure partie des sénateurs qui ont voté sa destitution étaient, eux, sous enquête! Idem pour le Congrès, dont près des deux tiers des membres avaient été mis en examen ou accusés de délits.
Et Lula, accusé dans le cadre du scandale «Petrobras» d’avoir accepté en pot-de-vin un triplex de 300 m2? Il a été condamné alors que la propriété du bien en question n’a jamais été prouvée. L’affaire autour de la compagnie pétrolière publique brésilienne qui a éclaboussé tous les partis a révélé ce que beaucoup savaient déjà: au Brésil, les grandes entreprises financent les campagnes électorales des principaux partis qui, en échange, s’arrangent pour leur octroyer des contrats publics juteux. Si l’affaire Petrobras a permis d’y voir un peu plus clair, elle n’a pas réglé le problème. Et a été utilisée pour écarter Lula des élections d’octobre 2018.

Le tombeur de Lula nommé ministre

Les meurtres d’écologistes seraient-ils aujourd’hui aussi nombreux si Dilma Rousseff n’avait pas été destituée? La forêt amazonienne brûlerait-elle autant si le «père des pauvres», donné largement gagnant face à Jair Bolsonaro, avait pu se présenter aux élections? Vu les intérêts économiques dissimulés derrière les manœuvres juridico-politiques qui ont conduit à l’éviction de la gauche au pouvoir, la question mérite d’être posée. Surtout que Sergio Moro, le juge star qui a tout fait pour envoyer Lula en prison, a été nommé ministre de la Justice par... Bolsonaro.

CeR

 

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