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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2019 - A la Une
Mercredi, 25 Septembre 2019 00:00

Construction

Ecolo, le bois revient en force, mais...

 

Le bois, c’est tendance: Swatch et Tamedia construisent des bâtiments ultramodernes en bois. Matériau écolo, il permet aux forêts bien exploitées de capturer un maximum de CO2.  Encore faut-il qu’il vienne de Suisse...

2019-39-10ALa Suisse a de quoi faire pâlir d’envie l’Amazonie: elle compte 40% d’arbres en plus qu’il y a 150 ans.  Un tiers de son territoire est recouvert de forêts, l’une des seules matières premières dont elle dispose. Et ça tombe bien: car dans le monde idéal du Conseil fédéral, en 2050, la Suisse aura atteint la neutralité carbone. Ce terme un peu barbare signifie que le gaz carbonique libéré par nos pots d’échappement, nos chaudières et nos usines ne devra pas dépasser celui absorbé par la nature ou des technologies encore à inventer. Or, après les océans, la forêt est l’écosystème le plus gourmand en CO2.

Dans le sac? Pas vraiment. D’abord parce qu’il sera impossible d’atteindre cet objectif sans diminuer drastiquement nos émissions. Simonetta Sommaruga, dans son message fin août, pointait du doigt les habitations et les bureaux, responsables de 40% de notre consommation d’énergie et d’un tiers de nos rejets de CO2 dans l’atmosphère. Isoler les bâtiments et se chauffer autrement qu’au mazout sera indispensable. Et puis, un arbre n’emmagasine du CO2 que tant qu’il pousse; une fois adulte, il ne fait que stocker le carbone déjà capturé. Il faudrait idéalement le couper pour laisser grandir un nouvel arbre. Et lui trouver un débouché industriel, car brûler ou composter l’arbre abattu ne ferait que renvoyer dans les airs tout son carbone.

Pas que pour les chalets

Ça tombe à nouveau bien: éclipsé par le béton au début du 20e siècle, le bois fait son grand retour dans la construction. «Il revient à la mode depuis une vingtaine d’années, assure Sébastien Droz, responsable romand de la communication chez Lignum, l’organisation faîtière de l’économie de la forêt et du bois en Suisse. L’assistance de l’ordinateur et les machines à commande numérique permettent de concevoir des ouvrages très modernes. On essaie de détacher le bois de son image artisanale de matériau pour chalet», confie-t-il au téléphone.
Preuve que ça marche, des bâtiments très futuristes ont été construits en bois ces dernières années. «Prenez le siège de Swatch à Bienne (2019) ou la tour Tamedia à Zurich (2013): les entreprises sont prêtes à bénéficier de l’effet signal d’un bâtiment en bois de haute qualité», commente Cornelius Oesterlee, responsable du bachelor en Technique du bois à la Haute école spécialisée de Bienne.
Le bois présente en effet de nombreux atouts marketing. Il permet de démontrer sa sensibilité écologique. Car c’est un matériau renouvelable qui n’a besoin que d’eau et de soleil pour pousser; il est une ressource locale; il est naturellement isolant. Et il possède des qualités intéressantes pour l’innovation en architecture. Le bois est très résistant par rapport à son poids – 14 fois plus que l’acier. Il est souple et léger: sous ses apparences d’emmental en béton, le Learning Center de l’EPFL camoufle une structure en bois pour soutenir les zones courbes de sa toiture ondulante.

2019-39-12AMoins cher, même

L’Etat est le premier à montrer l’exemple. Fribourg a construit le bâtiment de la police cantonale en bois à Granges-Paccot (2017), et prochainement le bois fera sortir de terre la Maison de l’environnement à Lausanne, le campus de la Haute école spécialisée à Bienne ou encore la nouvelle patinoire d’Ajoie et du Clos du Doubs dans le Jura.
Publiques ou privées, les constructions en bois connaissent un mini boom depuis que la Confédération a assoupli les normes de protection incendie en 2005, puis en 2015, mettant fin à la limitation de la hauteur des bâtiments en bois. Il est théoriquement possible aujourd’hui de construire un gratte-ciel en bois. «Bien sûr, le bois est combustible; d’autres matériaux ne le sont pas, mais montrent un comportement très dangereux sous l’effet d’une température élevée, avec une perte importante de résistance, par exemple», précise Cornelius Oesterlee. C’est donc l’ensemble de la structure qui doit être pensée pour résister en cas d’incendie, et pas seulement le caractère inflammable des matériaux.
Mais bâtir des maisons dans cette noble matière organique ne coûte-t-il pas les yeux de la tête? «Ce n’est pas plus cher qu’avec des matériaux traditionnels, pour autant qu’on compare deux bâtiments de qualité égale, notamment du point de vue énergétique», affirme Sébastien Droz. A l’en croire, le bois est même souvent meilleur marché car, préfabriqués en atelier, les éléments peuvent être montés très rapidement sur le chantier. «Une fois les fondations en béton coulées, monter la structure d’une villa familiale ne prend que deux ou trois jours. En béton, cela prend des semaines, voire des mois!»

La concurrence est rude

Cette célérité séduirait les investisseurs. Le communicant cite l’exemple du groupe Zug Estates qui a récemment opté pour un immeuble d’habitation en bois, car le chantier ainsi écourté lui permettait de louer ses appartements plus rapidement. Et si certaines solutions techniques doivent encore être inventées, les architectes s’y attellent: «Depuis que nous avons lancé le Prix Lignum, en 2009, nous voyons une énorme évolution dans l’inventivité des projets proposés au concours», note Sébastien Droz.

Un choix sentimental

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes si tout ce bois remis au goût du jour était... suisse. Les cantons optent pour du bois local par souci d’exemplarité; mais la majorité du bois utilisé aujourd’hui dans la construction est importé. Selon une étude de 2014, seul 43% est d’origine indigène. Les pays baltes et du nord de l’Europe n’ont ni les mêmes coûts de main-d’œuvre ni les difficultés d’exploitation dues au relief que la Suisse.
«Au niveau de la qualité et du savoir-faire, nos concurrents sont pratiquement aussi bons que nous, expliquait en mai Gaspard Studer, président de la faîtière des scieries suisses, dans l’émission Quinze minutes de la RTS. Pour une maison familiale complète, on est à 7%, 8%, 10% au maximum plus cher si on utilise du bois suisse plutôt que du bois étranger.»
La concurrence européenne a fait chuter le prix de l’épicéa de 200 francs le mètre cube dans les années 1980 à environ 80 francs aujourd’hui. Alors qu’il coûte 120 francs à produire! Sans les subventions de l’Etat, le bois suisse ne serait tout simplement pas exploité. Et malgré cela, la moitié des scieries ont mis la clé sous la porte ces vingt dernières années.
Opter pour le bois suisse est désormais un choix «sentimental», estime Gaspard Studer. Cela revient à encourager les emplois chez nous (80’000 personnes travaillent dans le secteur du bois) et à éviter l’énergie grise consommée par de longs trajets. Ça permet aussi de mieux gérer nos forêts qui, sous-exploitées, vieillissent: en se renouvelant, elles emmagasineront plus de carbone.

Christine Mo Costabella

Un nouveau danger

Une forêt, ça se bichonne. Au 19e siècle, la révolution industrielle avait tellement ratiboisé la Suisse que glissements de terrain et inondations menaçaient le territoire. Une loi de 1876 a remis les pendules à l’heure; les forêts, depuis, se sont remplumées – on compte aujourd’hui 530 millions d’arbres dont 60% de résineux et 40% de feuillus. Mais un nouveau danger guette: le réchauffement climatique.
Le Jura est particulièrement touché. Suite à la sécheresse de l’an dernier, le canton a décrété l’état de «catastrophe forestière» au début de l’été. Ce sont 200’000 mètres cube de hêtres qui se meurent actuellement. Pour fortifier les forêts ébranlées par les tempêtes et les pics de chaleur, il faut les rajeunir, préconisaient des experts début septembre dans le canton de Schwyz. Donc couper des vieux arbres pour laisser de la place aux jeunes pousses. Qui deviendront adultes dans 60 à 150 ans selon les essences.
CMC

Les ambiguïtés de l’or vert

En Chine, le succès du bois de construction pousse à piller les pays du Sud; et la reforestation sous forme de monoculture nuit à la biodiversité.

En 1993 la Chine, mortifiée, se voit refuser de justesse les JO d’été de 2000 pour raisons environnementales. Le pays, qui a connu une industrialisation à marche forcée, est ultra pollué. Le Grand Bond en avant a rasé les forêts du nord du pays: aujourd’hui, 27% du territoire chinois est exposé à la désertification.
La République populaire parle de planter une grande muraille verte depuis les années 1970, mais la claque reçue en 1993 l’a poussée à s’emparer sérieusement de la question écologique. Question de crédibilité internationale. 2001 a été décrétée année de la forêt; des centaines de milliers de paysans ont été payés pour planter des arbres et, depuis 2016, il est strictement interdit de couper le moindre chêne.

L’équivalent des Pays-Bas

Louables à l’intérieur des frontières, ces efforts font des ravages à l’extérieur. Car d’autres pays sont prêts à sacrifier leurs forêts pour nourrir la soif d’or vert de la Chine. Fin août, un évêque congolais écrivait à l’AFP pour dénoncer le pillage du «bois rouge», une espèce prisée par des braconniers à la solde des Chinois. Et en avril, l’ONG Global Witness affirmait que le général congolais Gabriel Amisi avait acquis une surface de forêt équivalente aux Pays-Bas, puis l’avait revendue à la Chine.
«C’est ce qu’on appelle le carbone importé, note Elodie Feller, cheffe de projet au sein du Programme des Nations unies pour l’environnement à Genève. C’est très bien de miser sur les forêts indigènes pour parvenir à la neutralité carbone; mais prend-on également en compte la déforestation qu’on encourage ailleurs? En important du soja sud-américain produit au détriment de la forêt amazonienne, par exemple?»

Monoculture

La déforestation est en effet la seconde cause des émissions de gaz à effet de serre après les énergies fossiles. Pour lutter contre elle, de nombreux pays émergents se sont, comme la Chine, engagés dans de grands programmes de reboisement. Problème: 45% de ces nouveaux arbres poussent au sein de monocultures, selon une étude parue en avril dans la revue Nature. On privilégie des espèces qui grandissent vite, donc pouvant être exploitées rapidement. Ce chiffre grimpe même à 82% au Brésil et à 99% en Chine.
«La monoculture n’est pas forcément mauvaise; tout dépend du contexte, continue Elodie Feller. Les immenses forêts de pins finlandaises conviennent bien à leur environnement. Par contre, il ne faut surtout pas planter des forêts sur des sols déjà très riches en carbone comme les tourbières d’Ecosse ou d’Indonésie: les arbres contribueraient à relâcher du carbone dans l’atmosphère.» Et de rappeler que la monoculture est moins résiliente face au changement, qu’elle nuit à la biodiversité et que le réchauffement climatique n’est pas le seul défi environnemental auquel nous faisons face.

CMC

 

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