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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2019 - A la Une
Écrit par Administrator   
Lundi, 16 Septembre 2019 00:00

 

Chablais

Pour-eux, les vendanges, c'est la manne

 

 

 

Les vendanges charrient chaque année des centaines de saisonniers dans les vignobles romands. Nous sommes allés à la rencontre des habitués polonais et portugais qui sèment leur bonne humeur chez le vigneron chablaisien Philippe Gex.

2019-38-18AC’était un après-midi de fin d’été au début des années 2000. Un grand type sec, coincé dans un costume noir élimé, débarquait en Mercedes à Yvorne (VD) sur le domaine de la Pierre latine chez le vigneron Philippe Gex. L’homme était polonais et pianiste de bar. Il venait de boucler sa saison dans les palaces de Saint-Moritz. Là, il avait entendu dire que des bras étaient bienvenus pour les vendanges dans le Chablais. Il espérait placer chez Philippe Gex quelques amis et membres de sa famille.

Philippe Gex fonctionnant au feeling et à la générosité, ce fut chose faite. «Je ne m’étais pas trompé. Ces gars étaient de gros bosseurs sympas comme tout, pas comme les pouilleux et les fumeurs de joints qui se présentaient parfois chez nous. Du coup, certains d’entre eux sont revenus l’année suivante et en ont amené d’autres avec eux. C’est comme ça qu’a commencé ma filière polonaise!», résume le vigneron et ancien syndic PLR d’Yvorne, qui jusque-là avait plutôt recours à des Québécois.

Des bouteilles un peu polonaises

Une quinzaine d’années plus tard, la filière polonaise ne s’est pas tarie, même si une filière portugaise s’est mise en place en parallèle. Chez le vigneron vaudois, de nombreuses bouteilles de vodka offertes en cadeau par ces saisonniers en témoignent, tout comme quelques cartes de vœux. A chaque vendange, deux semaines durant, les chants polonais font leur réapparition sur les seize hectares de la Pierre latine. Et les goûteuses 100’000 bouteilles qui y sont produites dans les semaines qui suivent portent en elles un peu de cette joie de vivre venue de l’Est. Nous avons constaté la chose de nous-même en septembre 2018 sur le Domaine du Chêne, un vignoble pentu de 14 hectares sous-traité par les équipes de Philippe Gex du côté de Bex (VD), au pied du majestueux Grand Muveran.
C’est la rayonnante Marta Kubasik qui nous y accueille tout sourire, un sécateur rouge dans une main et un grand seau noir rempli de chasselas dans l’autre. Comme les dix-sept autres saisonniers polonais, cette étudiante en économie et en droit européen est originaire de la petite ville de Prudnik au sud du pays. Elle officie comme saisonnière à la Pierre latine depuis neuf ans pour les vendanges mais aussi pour l’effeuillage. Ces deux mois et demi de travail lui permettent de financer toute une année d’études. En tant qu’ancienne, c’est elle qui a recruté la plupart des autres. Ils sont arrivés coincés dans deux minibus de location affrétés par Philippe Gex et remplis à ras bord de nourriture locale. De quoi agrémenter les soirées de fête qu’ils passeront isolés dans un dortoir improvisé pour l’occasion dans le stand de tir du petit village de montagne de Corbeyrier.

4 mois de salaire en 15 jours

En Pologne, le salaire mensuel moyen est de 500 euros (environ 550 francs). Deux semaines de vendanges rapportent à ces saisonniers aux alentours de 2000 francs suisses. Soit presque quatre mois de salaire! Les vendangeuses touchent 16 francs brut de l’heure et les «branteurs» deux de plus vu la pénibilité de leur mission. Comme ils sont logés gratuitement et qu’ils se nourrissent eux-mêmes, ils parviennent à mettre presque tout leur salaire de côté. Dès lors, on comprend mieux leur ardeur à la tâche et le fait que tous prennent sur leurs vacances pour s’y atteler! Dawid Panek en est le parfait exemple. Ce solide chauffeur routier de 28 ans «brante» inlassablement 40 à 45 kilogrammes de grappes fraichement coupées par ses compatriotes féminines des rangées de vignes au tracteur qui les amènera au pressoir Bernard Cavé pour la vinification.
En une journée, il enchaînera ainsi une cinquantaine d’allers et retours. Et dans ces pentes à 40 degrés, sous la chaleur écrasante d’un soleil d’été indien, ce n’est pas une mince affaire! «C’est nouveau et un peu fatigant mais ça va, minimise le Polonais qui a toutefois pris soin de plier une serviette sur ses épaules pour apaiser la douleur. Ils bosseront à ce rythme vraisemblablement quatorze jours durant, d’après les estimations jamais prises en défaut de Fabrice Monod, chef de domaine à la Pierre latine. «En 2017, 320 tonnes de raisins avaient été vendangées par les saisonniers pour le compte de la Pierre latine. Cela nous avait coûté 87’000 francs. Ces gens sont des durs au mal comme on n’arrive plus à en trouver en Suisse. Le soir, ils ingurgitent des quantités impressionnantes de vodka mais le lendemain, ils sont systématiquement frais comme des gardons!», s’enthousiasme ce Vaudois de 36 ans lui-même marié à une Polonaise.

Peu de mélanges

Mais certaines traditions se perdent. Les pauses ne sont par exemple plus systématiquement généreusement arrosées de vin local comme c’était le cas il y a encore seulement quelques années. «Au moindre accident, les assurances nous tomberaient dessus et refuseraient de rembourser», explique Philippe Gex dont tous les employés saisonniers sont dûment déclarés au service vaudois de la population. Les journées sont en revanche toujours jalonnées de plaisanteries bon enfant. Certains «branteurs» se charrient par exemple dès qu’ils se croisent à coup de «Ta hotte est à moitié vide!».
Bien que plus nombreux, les trente saisonniers portugais présents sur les coteaux sont un brin plus discrets mais tout aussi efficaces. Presque tous sont nouveaux et ont été recrutés dans la région de Vila Real, au nord du Portugal, par Manuel Simoes et son frère, tous deux «hommes à tout faire» à la Pierre latine à l’année.
Les communautés polonaise et portugaise se respectent mais se mélangent peu. A la pause de midi, chacun déguste son casse-croûte dans son coin. Au détour d’un regard furtif, on sent bien pourtant que certaines jolies Portugaises ne laissent pas insensibles certains jeunes Polonais et vice-versa. Mais si les amourettes ne sont pas rares, elles ne se nouent pas entre membres des deux communautés. «Nous avons plusieurs mariages à notre actif chez les Polonais», nous avait confié Dominique Gex lors d’une précédente visite.
La motivation principale des Portugais est aussi l’argent mais ils apprécient, aussi, de voir du pays et de passer du temps dans la nature dans une ambiance conviviale.

Le deuil de son père

C’est ce que tente de nous expliquer, du haut de ses 23 ans, Inès Teixera avec le peu d’anglais qu’elle connait, mais que son sourire contagieux nous traduit illico. Sa compatriote Elisabeth Matos, doyenne du groupe avec ses 49 ans, a d’autres motivations. Dans ces vignes où elle vient travailler pour la seconde fois, cette aide-soignante de profession espère faire le deuil de son père récemment décédé d’un cancer. Elle est aussi venue pour mettre le pied à l’étrier à son fiston Ivo, 20 ans, qui ne trouve pas de travail au pays. «J’ai l’habitude des vendages depuis toute gamine car nous avons des vignes au Portugal. Ici, c’est plus intense mais le plaisir de l’échange et le sentiment de liberté sont les mêmes», résume la mère de famille en essuyant la sueur perlant sur son front.
James Marlov observe tout ce petit monde s’agiter d’un œil bienveillant au volant de son tracteur. Ce contremaitre originaire du Yorkshire est le plus ancien des saisonniers. Fidèle parmi les fidèles, l’anglais de 52 ans vient «se ressourcer dans les vignes» de la Pierre latine chaque année depuis près de 35 ans! Une chambre d’ami lui est réservée chez Philippe Gex. Il est l’exception qui confirme la règle. Ces dernières années, en Suisse, la grosse majorité des vendangeurs sont originaires de l’est et du Portugal. «Les vendanges, c’est sérieux et sympa à la fois. Une équipe de vendangeurs, c’est comme une chorale. S’il y en a deux qui font chier, ça fout tout en l’air. Ces Polonais et ces Portugais l’ont compris à la perfection. On se réjouit de les voir débarquer l’année prochaine!» conclut Philippe Gex.

Texte et photos: Laurent Grabet

Mise à jour le Mercredi, 25 Septembre 2019 13:16
 

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