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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2019 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 28 Août 2019 00:00

 

Grand reportage

Plovdiv ou la fierté bulgare

 

 

On y trouve le plus grand stade romain des Balkans, mais aussi le plus grand ghetto rom d’Europe! Fondée par les Thraces il y a 6000 ans sous le nom d’Eumolpia avant d’être renommée Phillipopolis par le père d’Alexandre le Grand, Plovdiv, l’une des cités les plus à l’est de l’Union européenne, a été désignée capitale européenne de la culture 2019.

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«Il vous plaît, mon pays?» Siméon, un jeune étudiant en droit, accoste régulièrement les quel­ques touristes qu’il croise. La nomination de Plovdiv comme capitale européenne de la culture est  pour lui  une fête. «C’est une fierté pas volée pour notre pays qui a traversé les siècles dans l’oppression», affirme t-il.
A cette occasion, la ville présente près de 300 projets et 500 évènements: expositions, spectacles vivants, projections de films… C’est la reconnaissance tardive mais tant attendue d’un patrimoine trop souvent boudé par les livres d’histoire et les touristes.

La plus vieille civilisation

La devise de cette édition? Together, «Ensemble»! «Bulgarie, étymologiquement, viendrait du mot turc ‘Bulga’, qui signifie ‘mélange’. Et ce mélange, il commence là-haut!» Siméon pointe du doigt une colline à un couple de touristes londoniens. C’est Nebet Tepe, une des six collines autour desquelles la ville est bâtie. «Ici les Thraces fondèrent la forteresse de Plovdiv en 4000 avant Jésus-Christ. Nous sommes au début de tout, dans le berceau de la plus vieille civilisation d’Europe», raconte Daniel, un guide local.
Aujourd’hui, c’est un site archéologique libre et vivant. Pas de ticket, pas de barrière. Un lieu dont on s’empare, qui appartient aux habitants, dont on profite en jouissant d’un coucher de soleil, en se faisant photographier en robe de bal ou en appréciant une bière entre amis assis sur des pierres millénaires. «Nous avons toujours été dans l’ombre des Grecs et des Romains, pourtant notre histoire est plus ancienne encore.» Daniel a hâte de partager un passé trop peu connu.

Eumolpia pour les thraces

Le passé de la ville se déplie au fil des nombreux sobriquets dont elle s’est vue affublée. Eumolpia par les Thraces. Phillipopolis par Philippe II de Macédoine, père d’Alexandre le Grand, en 342 avant Jésus-Christ. Trimontium sous la protection de l’Empire romain d’Orient. Poulpoudéva, ou encore Ploudin, par les Byzantins avant que la ville ne soit conquise par l’Empire ottoman en 1345 et rebaptisée Filibe. Aux 18e et 19e siècles se produit la Renaissance nationale, une première émancipation des Bulgares face aux Ottomans qui les mènera à l’indépendance en 1878. La ville est alors au centre des échanges commerciaux entre l’Orient et l’Occident. Les marchands s’enrichissent et font construire sur la colline d’immenses bâtisses de bois aux façades colorées. La vieille ville est née!
Avant l’apparition de ce quartier trônait déjà sur la colline un imposant amphithéâtre construit par les Romains. Cœur battant de la ville, il accueille régulièrement concerts et spectacles. Une série d’excavations entamée dans les années septante a exhumé d’autres incarnations du passé romain de Plovdiv dont une portion d’un gigantesque stade. 30’000 spectateurs prenaient place dans la plus grande structure publique romaine des Balkans. «Lors­que j’étais enfant, j’ai vu l’avenue principale être éventrée pour révéler le stade: c’était inouï!», confie une maman. Les fouilles ont aussi mis à jour un immense forum de plus de 11 hectares ainsi qu’un odéon qui était alors recouvert par… un cinéma en plein air. «Tous les étés, je venais voir un film ici. Je me souviens d’Il était une fois dans l’Ouest comme si c’était hier. C’est incroyable de se dire qu’il y a 1500 ans, des spectateurs assistaient ici même à un spectacle de chant et de musique!», se réjouit Petar, un passionné d’histoire.
Cet enthousiasme pour les arts ne s’est pas éteint durant l’ère socialiste. Eloignée de la capitale, Plovdiv était alors un îlot de résistance artistique. Pourquoi la ville semble-t-elle être depuis toujours une terre amie des arts, et cela même au cœur des périodes où la liberté d’expression est muselée? «Orphée!», répond Petar. Plovdiv serait la patrie du personnage mythologique. Génie de la musique et de la poésie, il aurait béni les lieux.
Mais la musique adoucit-elle les problèmes identitaires? Avec la devise «Ensemble», la ville envoie un message fort à une Europe marquée par l’érection de murs et la montée du populisme. En Bulgarie, il a pris les couleurs d’un nationalisme volontiers agressif vis-à-vis des minorités, musulmans et Roms. C’est dans la banlieue de Plovdiv qu’est établi le plus grand ghetto rom d’Europe, Stolipinovo, qui abrite plus de 50’000 personnes.
«Sans prétendre résoudre les problèmes, la désignation de la ville permet de pointer du doigt des enjeux, et c’est déjà beaucoup. Nous apprenons à débattre, nous apprenons la démocratie, qui est encore jeune chez nous!», déclare Victor Yankov, un des organisateurs d’une représentation du mythe de Médée. Fin juin, cette représentation a eu lieu dans l’amphithéâtre antique. «C’est la première fois dans l’histoire du pays que des enfants roms, turcs, juifs, arméniens et bulgares jouaient ensemble sur l'une des plus prestigieuses scènes du pays!», se félicite l’organisateur.

2019-35-24BArt ancestral et culture populaire

Un travail de médiation colossal est aussi effectué pour faire converger les différentes communautés vers les lieux culturels. Dans la galerie principale de la ville, beaucoup ont pu admirer le travail de Martina Vacheva. Cette artiste est l’auteure d’une série de sculptures intitulée «Post-Thra­ces». C’est que la Bulgarie moderne se passionne pour ses origines.
«Je me considère comme une Thra­ce» affirme la jeune femme. Ses œuvres font dialoguer l’art ancestral et la culture populaire en jouant avec les stéréotypes d’aujourd’hui. Comme de nombreux artistes exilés dans les années nonante, sa sœur, artiste peintre, est revenue à Plovdiv. Pour encourager cet élan, la municipalité a offert le loyer des galeries durant les deux premières années de préparation des festivités.  
Si les projets présentés en 2014, date à laquelle Plovdiv a été sélectionnée, étaient nombreux, beaucoup ne verront pas le jour cette année. «Des concerts devaient se dérouler dans le cinéma Cosmos, chef-d’œuvre de l’architecture de l’époque socialiste, or il est à l’abandon. Sur l’avenue principale, les travaux sont à l’arrêt depuis des mois», déplore Pollina. Comme elle, beaucoup d’habitants sont en colère contre la municipalité, soupçonnée de corruption.
Si le succès est à nuancer, de nombreux objectifs sont atteints. La plus belle réussite étant la rénovation du quartier de Kapana ou «Le Piège». Pendant l’occupation ottomane, c’était un immense bazar où plus de 900 marchands délestaient les badauds de leur temps et de leur argent. Le quartier honore toujours bien son nom: on y entre par une petite ruelle et l’on est happé par le street art, la bière locale et les restaurants de burgers maison. Ce quartier est absolument unique en Bulgarie. La ville a rénové ce qui n'était alors qu’un terrain vague autour d’un grand parking.
A l’instar des anciens entrepôts de tabac ou encore des bains turcs transformés en centres d’art contemporain, il fait partie du programme qui réinvestit les espaces oubliés en leur donnant une orientation culturelle.

Un calme surnaturel

Les rues deviennent piétonnes, les galeries fleurissent, l’artisanat local est mis en lumière. La police a cessé de pourchasser les graffeurs qui se sont vus proposer des contrats par la municipalité. Stern et Nassimo, street artistes et enfants de Plovdiv, sont ainsi passés de gamins pourchassés à peintres officiels de la ville. Ils ont redonné au quartier ses couleurs. L’ancien parking est désormais une jolie place où la jeunesse se rencontre, pratique le skate, prend le temps.
Il règne à Plovdiv un calme surnaturel. Une certaine paix, à l’image des nombreux chats errants, jamais apeu­rés, toujours apaisés. Ici c’est l’Est, mais c’est aussi le Sud et son indolence.

Marine Gautier

Mise à jour le Mercredi, 28 Août 2019 15:01
 

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