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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2019 - A la Une
Écrit par Administrator   
Lundi, 26 Août 2019 00:00

 

Valais

Le grès leur obéit au doigt et à l’œil

 

Pour conclure sa série sur les artisans, l’Echo est allé à la rencontre de deux céramistes aux styles très différents. Amies de longue date, Charlotte (32 ans) et Valérie  (44 ans) ont ouvert les portes de leurs ateliers à Martigny et Vollèges.

2019-34-10B«A quelle heure a commencé ma journée? 5h30. Mais pas à cause du travail. C’est ma fille, la grande (Tina, 3 ans), qui m’a réveillée.» Pas de quoi entamer la bonne humeur de Charlotte Vouilloz, 32 ans, qui nous ouvre la porte de son atelier de la Bâtiaz à Martigny. La céramiste partage les lieux avec d’autres artisans. Ou doit-on dire artistes? «La frontière entre les deux est parfois poreuse, reconnaît celle qui se présente comme une artiste sur www.char­lotteceramiste.ch. Le site internet sépare ses œuvres en deux parties: «l’utile» et «l’agréable».

Des petits boudins

 

Mais avec Charlotte, même l’utile – comme les gobelets à café en grès coloré cuits à haute température qu’elle vend en ligne – est agréable. «Pour arriver à ce résultat, j’ai d’abord façonné une vingtaine de pièces en assemblant des petits boudins de terre nommés colombins. Ensuite, j’ai sélectionné le plus abouti des gobelets, celui qui me correspondait le mieux sur le moment.» Et après? «Avec du plâtre, j’ai réalisé un moule de l’heureux élu, ce qui me permet de le reproduire autant de fois que nécessaire.» Au lieu d’utiliser un modèle existant dans le commerce – par exemple un plat – et de le dupliquer à plusieurs exemplaires pour ensuite les décorer, la Valaisanne invente et façonne elle-même ses propres for­mes.
«Ceux qui ne fabriquent pas leurs moules accordent plus d’importance aux motifs, ils travaillent des heures la surface des objets avec des dessins, des couleurs et des émaux.» La trentenaire nous tend un petit vase recouvert d’un magnifique motif avant de le reposer sur l’étagère de sa voisine absente: «Il faut du talent et des trésors de patience pour arriver à ce résultat. Moi, j’en suis incapable. Et ce n’est pas mon truc. Je m’intéresse aux formes et à la couleur de la ter­re».

Colorer la terre

La couleur de la terre? «Plutôt que de peindre mes pièces, je me procure de la terre en poudre  – du grès et de la porcelaine supportant une cuisson à haute température – que je mélange à de l’eau tout en y ajoutant des pigments et des colorants.»  Depuis des années, Charlotte note ses recettes secrètes dans un cahier, fruits d’innombrables expériences. L’une d’elles, qui permet d’obtenir des teintes pastel, indique: «5 kilos de grès, 2 litres d’eau, 15 grammes de formyle, 100 grammes de turquoise, 52 grammes de vert».
Par son approche singulière, l’artisane valaisanne rappelle que céramiste ne rime pas forcément avec potier. «Je n’utilise pas de tour», cette machine qui permet de façonner rapidement des pièces arrondies en les faisant tourner sur elles-mêmes grâce à un plateau mobile. «Pour les formes arrondies, j’ai recours à la technique des colombins. Mais ce qui me plaît vraiment, ce sont les formes géométriques, sobres et précises.»
Quand elle conçoit un objet, comme un porte-savon ou un lavabo, la Valaisanne l’imagine d’abord dans la maison. Puis elle commence à chercher un mélange de terre susceptible de lui donner une couleur agréable. Suit la fabrication du moule en plâtre dans lequel elle coule sa pièce avant de la cuire au four. «Ce n’est pas de la production, mais de la création», précise l’artiste qui regrette l’influence grandissante du «tout-à-la-carte» à tous les niveaux de la société. «Il m’est très difficile de travailler sur commande, avoue-t-elle. Tout va mieux depuis que j’ai compris et admis cela. Si une personne aime mes assiettes, mes plats ou mes vases, tant mieux. Si ce n’est pas le cas, je la redirige vers quelqu’un d’autre.»

2019-34-10DHôtellerie et céramique

Originaire de Finhaut, dans la vallée voisine du Trient, Charlotte a d’abord pris goût à l’hôtellerie en servant, durant l’été, les clients de passage à la Cabane du Vieux-Emosson (2200 mètres), tenue depuis 28 ans par ses parents. «J’ai fait un apprentissage dans la branche avant de travailler dans un hôtel de luxe à Verbier durant plusieurs années.»
Et la céramique? «C’est mon autre passion. A 12 ans, j’ai fait la connaissance d’une céramiste genevoise venue s’établir en Valais. Très vite, nous nous sommes liées d’amitié. Je l’ai aidée à transformer sa cave en atelier. Pour me remercier, elle m’a offert des cours de céramique. J’aurais voulu commencer tout de suite l'Ecole supérieure d'arts appliqués de Vevey, mais mon père m’a conseillé d’apprendre d’abord un ‘vrai  métier’», raconte en souriant celle qui a élaboré un projet alliant ses deux passions, l’hôtellerie et la céramique.

Cocktails et mignardises

«Dans l’hôtellerie, lors des buffets et des cocktails, j’ai souvent été frappée par la banalité des plats utilisés pour servir les amuse-bouches et les mignardises alors que, comme tout contenu, ceux-ci devraient mettre en valeur leur contenant. Les lignes géométriques m’attirant, j’ai décidé de créer des plateaux rectangulaires et des assiettes carrées. Il m’a fallu du temps pour trouver la teinte qui convient, mais je pense y être arrivée.»
Son apprentissage d’hôtelière achevé, la jeune diplômée a travaillé et économisé avant de s’inscrire à Vevey pour trois ans de formation. «Parmi les plus belles années de ma vie», confie Charlotte en repensant à cette époque bénie où elle pouvait se con­sacrer entièrement à son art… sans se soucier de l’aspect financier.
La céramiste a en effet décidé «un peu trop vite» d’ouvrir son propre atelier à Martigny-Bourg. Après trois ans, ses économies ont fondu et elle a été obligée de fermer. «Ça a été dur, mais j’ai beaucoup appris de cette expérience», confie-t-elle. Une amie potière qui lui avait donné un coup de pouce pour se lancer en mettant à sa disposition du matériel, lui propose de la rejoindre un peu en hauteur, aux portes du val de Bagnes, à une vingtaine de minutes en voiture.
«Nous avons cohabité de 2012 à 2014», raconte Valérie Favre Moulin, 44 ans, en nous recevant dans son charmant Atelier des Ocres à Vollèges. Céramiste indépendante depuis vingt ans, Valérie a d’abord ouvert un local à Monthey où ses cours ont connu un joli succès. A tel point que, lorsqu’elle a déménagé avec son mari à Vollèges, la plupart ont décidé de se déplacer une fois par semaine pour poursuivre leur formation. «Il y a pas mal de retraités, des mères au foyer, mais aussi beaucoup d’enfants.»

450 chopes de bière

L’experte en céramique écume depuis longtemps les marchés et les foires pour vendre ses œuvres. «Le statut d’indépendant est parfois dur à assumer, mais je vis de ma passion: un vrai bonheur.» Et puis, la Valaisanne peut comp­­ter sur quel­ques grosses com­mandes. «En ce moment, je dois mettre les bouchées doubles pour terminer 450 chopes pour la Balade de la bière à Vollèges», confie-t-elle un peu stressée.
Heureusement, Valérie est une potière confirmée. Qui tourne la grande majorité de ses pièces. Même ces girafes sympathiques au long cou qui fixent les visiteurs? «Oui, répond l’artiste. Sauf la tête, évidemment, que je sculpte avec mes doigts. Mais pour le reste, je décompose la figure de manière à pouvoir tourner chaque partie du corps. Ensuite je coupe, je modèle, je déforme… Et à la fin, j’assemble le tout.»

2091-34-12AVachère entre 8 et 13 ans

Ce qui explique les formes étrangement arrondies et allongées des vaches qui peuplent sa boutique. «Je crée aussi des marmottes et des bouquetins, mais il est vrai que les vaches occupent une place importante, dit-elle en souriant. En général, je suis plus à l’aise avec les animaux qu’avec les humains. Entre 8 et 13 ans, j’ai été vachère dans un alpage de Champéry, au-dessus de Monthey. Depuis, j’aime ces bêtes.»
Pour ce qui est de la couleur, l’artiste travaille avec des ocres: «J’essaie de rester sobre et nature pour créer des effets de matière». Elle maîtrise aussi le raku, cet art japonais de cuire des bols à très haute température. «J’expérimente constamment. La surprise au quotidien, c’est un des plaisirs de mon métier.»
Comme Charlotte, Valérie a d’abord dû apprendre un «vrai métier» avant de se lancer dans la poterie. Après un apprentissage de dessinatrice en génie civil, elle a suivi une école de tournage en céramique en France. S’en est ensuivi une formation en émaux (oui, on dit «un émail», «des émaux»): huit mois de chimie et d’étude des matières premières «histoire que ça fonde juste et bien quand on met ses objets au four», résume la quadragénaire.
Travaillant surtout avec du grès blanc, Valérie réalise une foule d’objets: porte-savons, vases, tasses, saladiers, pichets, tisanières... Parallèlement, et aussi parce que «tourner toute la journée, c’est physique», la Valaisanne développe ses autres talents. Le collage, le découpage et le dessin lui permettent de réaliser de belles cartes de vœux qui se vendent bien. «Plusieurs personnes viennent aussi apprendre à fabriquer elles-mê­mes certains objets comme un album photo.»
«Tu es vraiment douée», lâche Charlotte, admirative, en découvrant une aquarelle de Saint Ursanne dans le carnet de croquis de son aînée. La visite s’achève. Les deux amies doivent finir d’emballer les vaches et les girafes de Valérie. Avec les plateaux, les tasses et d’autres œuvres de Charlotte, elles seront bientôt envoyées à Lausanne pour une exposition.

Texte et photos: Cédric Reichenbach

 

Informations et contacts:
www.atelierdesocres.ch / 027 785 13 28 (Vollèges).
www.charlotteceramiste.ch / 079 731 18 00 (Martigny).

Mise à jour le Mercredi, 28 Août 2019 08:39
 

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