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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2019 - A la Une
Écrit par Administrator   
Dimanche, 18 Août 2019 00:00

 

Suisse romande

Le virus de la lecture voyage en minibus

 

C’est une étrange bibliothèque montée sur roues qui parcourt la Suisse romande à la rencontre des enfants. Elle les initie à la lecture et encourage les étrangers à se replonger dans leur langue d’origine.

2019-33-20B«C’est l’histoire d’un vieil homme russe pauvre mais heureux dont la femme acariâtre n’était jamais contente. Un jour, il pêcha un poisson d’or qui lui promit d’exaucer un souhait pour le remercier de l’avoir relâché…»
Les enfants regardent, captivés, Aude Monnat raconter l’histoire en faisant défiler de belles images dans un cadre en bois. Assis sur des coussins de cou­leur, ils ne prêtent pas attention au vent qui danse dans leurs cheveux. Ils sont une vingtaine installés sur les marches en béton de la cour de l’école primaire de Dorénaz, entre Saint-Maurice et Martigny. Nous sommes jeudi après-midi et cette classe d’enfantine (1H-2H) a reçu la visite de l’association Bibliobus-Bain de Livres.
«On commence par un conte avant d’inviter les enfants à choisir eux-mêmes un livre dans le minibus», explique Aude Monnat, responsable du projet. Le van de l’association, petite bibliothèque itinérante, contient près d’un millier de livres. Il parcourt depuis 2016 les écoles, les parcs, les fêtes villageoises et les foyers de requérants d’asile pour donner aux enfants le goût de la lecture. Spécificité: la moitié des ouvrages sont en langues étrangères.

Attendre dans un bureau

Avant de se transformer en bibliothécaire ambulante, Aude Monnat a travaillé douze ans au Conseil municipal de Monthey au service de l’intégration des étrangers. «Je voulais aller sur le terrain, là où sont les gens. Si on reste assis dans son bureau, on peut les attendre longtemps», commente la Valaisanne.
Un jour, elle tombe sur un rapport expliquant que les enfants migrants entrent à l’école avec un déficit qu’ils ne combleront jamais, notamment parce qu’ils lisent moins à la maison. «Ce n’est évidemment pas parce qu’ils sont portugais ou kosovars qu’ils lisent moins, mais à cause du milieu socioculturel des parents qui émigrent», précise Aude. «C’est arrivé, lors d’une visite en classe, que je montre aux enfants un livre en tigrigna. Je leur ai demandé s’ils reconnaissaient l’alphabet; personne n’a levé la main. Pourtant, je savais qu’une des petites filles était érythréenne. ‘Tu n’as jamais vu cette écriture à la maison?’ ‘On n’a pas de livres à la maison’, m’a-t-elle répondu.»
Mais où est l’intérêt pour l’intégration d’apporter aux enfants des livres en langues étrangères? «La langue d’origine, c’est celle du cœur, celle dans laquelle on se met en colère. Il faut qu’elle soit solide pour appuyer les apprentissages et l’expression des émotions, développe Grégoire, le mari d’Aude,  également engagé à Bibliobus et par ailleurs guitariste professionnel. Ce n’est pas notre théorie, c’est scientifique! Mieux on maîtrise sa langue d’origine, mieux on saura le français.»

La plus grande méduse

2019-33-21ADans le Chablais, près de la moitié des enfants parlent une autre langue à la maison. Et ceux qui ont des problèmes scolaires sont souvent ceux qui connaissent mal leur langue maternelle. «Nous avons rencontré un jour un prof très démuni, car un de ses élèves ne parlait correctement aucune langue, raconte Grégoire. A la maison, les échanges peuvent se limiter à ‘Viens manger, va dormir, assieds-toi’. Dans les livres, les enfants acquièrent le vocabulaire et la syntaxe de leur langue maternelle.»
A voir les écoliers de Dorénaz se précipiter dans le minibus à la fin du conte, faire leur marché, puis se ca­ler dans un pouf ou une chaise longue et ouvrir grand un livre sur leurs genoux, la formule a l’air de fonctionner. «Regarde, c’est la méduse la plus grande du monde!», s’égosille un gar­çon en tendant l’image du filandreux animal à un copain.
Encore petits, les élèves choisissent des livres qui font la part belle aux images. «Mais ils se familiarisent avec l’objet livre, relève Aude. Quand on va dans les foyers pour requérants d’asile, les enfants sont souvent très perturbés. Ils sont adorables, mais ils ne peuvent pas se concentrer longtemps. Dès qu’on arrive, ils s’assemblent autour de nous, nous aident à décharger les coussins, portent les livres, les touchent, les rangent… Mais c’est seulement après trois ou quatre visites qu’ils commencent à les lire.»

«Tu es punie, va lire!»

Amener des livres aux petits réfugiés afghans, soit. Mais pourquoi un tiers des sorties du Bibliobus ont-elles lieu dans les écoles? «Parce que dès qu’on quitte l’école enfantine, il n’y a plus d’objectif de promotion de la lecture, explique Aude. On fait de la littérature, de l’analyse de texte, mais plus de lecture plaisir. C’est réservé aux bons élèves qu’on envoie bouquiner au fond de la classe en attendant que les autres aient fini leur exercice.»
La lecture est tellement peu associée au plaisir qu’il y a quelque temps, installé au pied d’une tour de Massongex, le couple a vu débarquer une petite fille à qui son père venait de dire: «Tu es punie, descends lire dehors!». «Sa maîtresse nous a dit que depuis, elle avait décollé en lecture. Maintenant, quand elle nous voit, elle vient s’assoir un moment avec un livre et nous demande quand est-ce qu’on reviendra», s’amuse Grégoire.
La présence du Bibliobus dans les parcs ou les lieux publics suscite parfois une certaine méfiance. L’activité étant gratuite, les parents se demandent quelle idéologie politique ou religieuse se cache dans les rayonnages de la bibliothèque. C’est pourquoi les sorties se font toujours en partenariat avec la commune ou l’institution visitée, qui versent environ 120 francs pour la demi-journée. C’est bien peu pour rémunérer les neuf personnes de l’équipe d’animation (2,5 équivalents pleins temps). Les trois quarts du budget dépendent de subventions et de dons.

Mieux que la télé

Et si une idéologie secrète se tapit entre les pages des livres du Bibliobus, c’est peut-être une certaine réaction à la culture des écrans. «On ne dira jamais aux enfants: ‘Arrêtez de regarder la télé’, précise Grégoire. Mais on propose une activité en extérieur, avec des objets matériels, du papier à toucher.»
Les animateurs essaient aussi de choisir des livres qui sortent de la culture standardisée type Max et Lili qu’on trouve chez Coop ou à La Poste; ils ne travaillent pas avec Amazone et privilégient les librairies. «On profite de nos voyages pour ramener des livres dans d’autres langues, affirme Aude. D’ailleurs, cela guide nos choix de vacances: dernièrement, nous avons ainsi visité les Balkans.»
Parcourant désormais toute la Suisse romande, l’association Bibliobus-Bain de Livres espère acquérir prochainement un deuxième van avec un fonds en allemand. Aude rêve aussi de pénétrer dans les prisons pour femmes – souvent d’origine étrangère –, où les enfants des prisonnières peuvent vivre jusqu’à leurs trois ans. Pour élargir encore les frontières du royaume de la lecture.

Christine Mo Costabella

Vacances en Géorgie?

Si les lecteurs de l’Echo ont prévu des vacances à l’Est et de la place dans leurs valises, Bibliobus est à la recherche de livres en farsi et en géorgien. Public cible: les lecteurs de six mois à 18 ans. L’association ne propose pas de romans ou de formats longs, car elle ne prête pas les livres, et privilégie les ouvrages solides, de belle facture, qui résistent au passage de main en main

Mise à jour le Mercredi, 21 Août 2019 14:22
 

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