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Politologue français, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, Olivier Roy est connu pour ses analyses sur l’islam. Il n’est pas insensible au fait religieux qu’il éclaire dans son dernier livre en s’interrogeant sur ce qu’il reste d’identité chrétienne en Europe. Entretien dans son bureau avec vue sur les collines toscanes. Pour en savoir plus...
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Articles 2019 - A la Une
Écrit par Administrator   
Jeudi, 16 Mai 2019 00:00

 

Suisse

La lutte contre les mariages forcés s'intensifie

 

En Suisse, des personnes sont victimes d’un mariage forcé chaque jour. La police de Berne s’est spécialisée dans ce domaine suite à un drame. Avec le Service national de lutte contre les mariages forcés, à Zurich, elle permet à certaines victimes de refaire leur vie.

 

EM20-11A«Certaines techniques apprises au fil du temps permettent d’éviter le pire. Si une personne, disons une fille de 14 ans, comprend trop tard que sa famille va l’emmener à l’étranger pour la marier de force, elle peut glisser un bout de métal dans ses sous-vêtements.» En quoi cela pourra-t-il l’aider? «A l’aéroport, l’alarme se déclenchera au contrôle de sécurité. Pendant la fouille, la jeune fille échappera un instant à la vigilance de ses parents et aura la possibilité d’alerter les autorités.»

Assis dans un bureau d’un grand bâtiment bordant l’Aar, Alexander Ott, chef de la police des étrangers de la Ville de Berne, fait une pause. Avant de reprendre: «Bien sûr, cela facilite les choses si les agents en fonction ont été préalablement sensibilisés au problème».

Un défi énorme

Le problème, c’est le mariage forcé. Un terme utilisé lorsqu’au moins un des membres d’un couple a été con­traint par des menaces – chantage, violence, etc. – à se marier, ou à rester marié. Plus nombreuses qu’on pourrait l’imaginer, les victimes de cette pratique interdite en Suisse (voir colonne ci-contre) sont généralement d’origine balkanique, turque ou maghrébine; mais elles viennent aussi d’Etats comme le Sri Lanka, l’Afghanistan ou l’Erythrée.
Leur venir en aide représente un défi énorme pour les autorités, explique l’inspecteur Ott, amené un peu par la force des choses à se spécialiser dans la lutte contre les mariages forcés. «En 1997, raconte-t-il, une fille de 17 ans a débarqué chez nous terrorisée. Ses parents venaient de lui annoncer qu’ils lui avaient trouvé un mari en Tur­quie, leur pays d’origine. Cette fille, qui avait grandi à Köniz (localité proche de Berne), venait de décrocher une place d’apprentissage. Elle était paniquée à l’idée qu’on veuille l’obliger à épouser un inconnu. Elle craignait aussi d’être forcée d’abandonner son apprentissage. Mais quand elle s’est opposée à leur décision, ses parents l’ont menacée.»

21 coups de couteau

A l’époque, le thème des mariages forcés est encore peu connu. «Aucun centre spécial n’existait. Et aucun programme fédéral, précise l’inspecteur. Nous n’avions ni modèle ni protocole de sécurité propres à ce genre d’affaires.»
Que s’est-il passé? «Nous avons placé la jeune fille dans un foyer et l’avons mise sous surveillance pendant deux ans et demi, ce qui lui a permis de continuer à vivre plus ou moins normalement.» Au fil du temps, la famille s’est montrée plus raisonnable. Lorsque la jeune fille, qui avait pu terminer son apprentissage de vendeuse, a émis le désir de revoir ses parents librement, rien ne semblait s’y opposer. Pourtant, à la première visite, la jeune Turque a été attaquée par son père. Qui lui a donné 21 coups de couteau. Dans sa prison de Thorberg (BE), le meurtrier affirme aujourd’hui encore ne pas regretter son geste qui visait à venger l’honneur de la famille…
«Le choc a été terrible, se souvient Alexander Ott. Nous avions côtoyé cette fille durant plus de deux ans. Comme tout indiquait que la situation s’était normalisée et qu’aucune menace concrète n’avait pu être détectée, il n’y avait plus de raison de l’empêcher de retrouver sa famille.» Certes, les règles en matière de sécurité ne sont pas simples à définir. Chaque situation est différente. Il faut procéder à une pesée des intérêts, car on ne peut pas bouleverser l’existence d’un citoyen, mettre en péril son avenir professionnel, sans une raison valable. «Reste que dans certaines situations, la médiation ne devrait même pas être envisagée.»

Une fausse mourante

Parfois, une séparation stricte du res­te de la famille est nécessaire. «Plus de contacts, plus de natel, plus de réseaux sociaux. Il faut se montrer très vigilant, car certains persécuteurs sont prêts à tout pour arriver à leurs fins. Ils peuvent faire preuve d’une grande imagination.»
Par exemple? «Une femme que nous avions prise en charge a appris un jour, par une amie avec qui elle était restée en contact, que sa maman était mourante à l’hôpital. Par précaution, le passeport de cette personne, qui avait fui un mariage forcé, avait été déposé chez son avocat. Lorsqu’il nous a contactés pour nous informer que sa cliente voulait se rendre à Pristina, nous avons flairé le danger. Un agent de passage au Kosovo a vérifié l’information. La maman se portait bien, elle n’était pas hospitalisée.»
La rumeur parvenue à cette femme sous protection avait été propagée par des membres de sa famille dans le but de l’attirer au Kosovo pour la piéger.
En 2018, 17 changements de noms ont été réalisés avec le concours de la Ville de Berne pour protéger des victimes de mariages forcés. «Peu de gens sont à l’aise avec ce genre d’opérations, révèle Alexander Ott qui a la chance de pouvoir compter sur la centralisation de tous les services dans un même immeuble. Elles sont complexes et en cas d’erreur, les conséquences peuvent être fatales. Si les changements dans tous les registres – impôts, AVS, aide sociale, assurance maladie, permis de conduire, etc. – ne sont pas parfaitement harmonisés, l’ancien nom de la victime peut refaire surface.» Et permettre à ses agresseurs de remonter la piste.

La clé du succès

La clé du succès, selon le chef de la police, réside dans la collaboration entre les services et les institutions: «Service national contre les mariages forcés, autorités judiciaires, service de la population et des migrations, service social: tout le monde doit pouvoir se mobiliser en une heure pour trouver des solutions en cas d’urgence. Quand la vie ou l’intégrité phy­sique d’une personne est en jeu, on ne peut pas attendre la fin du week-end pour agir».
Un point de vue que partage Anu Sivaganesan, présidente du Service national contre les mariages forcés (Fachstelle Zwangsheirat en allemand). «Heureusement, nous dit-elle en nous recevant à Zurich, la Suisse a beaucoup progressé dans ce domaine. Les autorités ont compris les enjeux et tout bouge très vite maintenant.»
Promue l’an dernier au rang de centre de compétence fédéral par le Programme fédéral de lutte contre les mariages forcés, l’association, qui existe depuis 2004, répond gratuitement sept jours sur sept et 24h sur 24h à des appels venant de toute la Suisse. «Chaque semaine, révèle-t-elle, nous enregistrons entre quatre et neuf nouveaux cas. Mais comme de nombreux mariages forcés ont lieu pendant les vacances à l’étranger, ces chiffres ont tendance à gonfler l’été.»
Fachstelle Zwangsheirat ne se con­tente pas de répondre aux appels et aux e-mails; ses membres rencontrent directement les victimes de mariages forcés.
«Nous ne divulguons pas l’adresse de nos bureaux. C’est trop risqué, explique la présidente, qui a reçu plusieurs menaces de mort. Les gens qui nous contactent sont souvent très contrôlés par leur entourage. Ils ne peuvent pas s’absenter longtemps ni aller très loin.»
Du coup, c’est l’association qui va vers eux. Dans toute la Suisse. «Nous organisons des rendez-vous proches de leur lieu de travail, sur le chemin de la maison, à la gare, dans un café... Pour ne pas éveiller les soupçons, nous rencontrons aussi certains jeunes dans leur établissement scolaire pendant les heures de cours.»
Sur le site de l’association, une phrase révélatrice: «En cas de menace d’enlèvement à l’étranger, cliquez ici». Avec ce formulaire, explique Anu Sivaganesan, une fille ou un garçon peut déclarer n’avoir aucune intention de se marier et formuler sa volonté de rentrer en Suisse. «Cette attestation, alliée à d’autres mesures, peut prévenir un mariage forcé. De nombreux jeunes s’en servent et plusieurs abus potentiels ont pu être évités grâce à elle.»

Un budget dérisoire

A ce travail délicat s’ajoute une mission de sensibilisation et de réseautage dans d’autres villes. «Beaucoup de faux pas et d’erreurs peuvent être évités lorsqu’un agent de police, un avocat ou un assistant social est conscient des enjeux et des risques liés à cette thématique.» L’association dispose d’un budget de 800’000 francs. Par an? «Non, répond Anu Sivaganesan d’un air amusé. La Confédération nous a octroyé cette somme pour la période 2018-2021.» Des trois personnes qui se relaient en permanence pour répondre au numéro d’urgence, une seule a droit à une compensation financière.
Docteure en ethnologie, la directrice, Bettina Frei – qui pour limiter les risques et les pressions de l’extérieures est la seule autre figure publique de l’association –, reçoit une rémunération modeste. A Bâle, Zurich, Berne, Bienne, Lausanne et Neuchâtel, une poignée de stagiaires, tous titulaires d’un master, travaillent pour l’association. «Ils reçoivent 1500 francs par mois pour un plein-temps», détaille Anu Sivaganesan qui est bénévole.
Pour Alexander Ott, avec qui Anu Sivaganesan et Bettina Frei collaborent étroitement, le problème est politique. Si l’inspecteur a la chance de pouvoir compter sur le soutien de la ville de Berne, l’engagement de son service dans la lutte contre les mariages forcés ne le dispense des tâches habituelles. «Les villes sont en première ligne face au mariage forcé, explique-t-il, car c’est vers elles que se tournent le plus souvent les victimes. Il est donc normal qu’elles fassent le boulot.» Reste que les cantons et la Confédération pourraient participer – un peu plus – à l’effort.
Un effort qui, à écouter Anu Sivaganesan et Alexander Ott porte ses fruits: «Malgré les difficultés, plusieurs personnes dont nous nous sommes occupés sont parvenues à refaire leur vie, à avoir une famille et… à se marier».

Cédric Reichenbach

Information:
www.mariageforce.ch / www.zwangsheirat.ch
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. / Helpline 0800 800 007

 

 

Qui sont les victimes?

Les personnes qui s’adressent au Service national contre les mariages forcés sont en majorité des femmes. Jeunes et issues de la migration. Ce qui ne veut pas dire que les hommes ne sont pas touchés, par exemple lorsqu’il s’agit de l’union forcée de deux enfants. Les injonctions au mariage se font plus pressantes à trois moments: 18 ans, âge minimum prévu par la loi pour se marier en Suisse; 23 ans, âge perçu comme idéal pour s’engager et avoir une famille; 26 ans, moment à partir duquel les parents craignent de ne plus trouver de mari ou d’épouse pour leur enfant.

Nés ou élevés en Suisse

80% des cas d’unions forcées concernent des personnes qui sont nées en Suisse ou qui y ont grandi. Scolarisées dans un système qui prône le respect de l’individu, nombre de victimes de mariages forcés se trouvent confrontées à la maison à un système de valeurs qui place l’honneur de la famille au-dessus de tout. Ce qui peut entraîner de terribles conflits de loyauté.
Les raisons qui poussent les parents à forcer leurs enfants au mariage sont complexes et multiples: poids des traditions, pressions de la communauté, contrôle de la sexualité (préservation de la virginité), volonté de conserver un lien avec le pays d’origine, moyen d’obtenir un permis de séjour ou encore de contraindre son enfant à vivre avec une personne de la même origine ethnique, nationale ou religieuse. L’appartenance religieuse joue un rôle sans être forcément déterminante, les victimes étant chrétiennes, musulmanes, bouddhistes ou hindoues.
«Les mariages forcés ont lieu souvent pendant les vacances, explique Anu Sivaganesan. Les jeunes sont emmenés dans leur pays d’origine sous un faux prétexte, comme la maladie d’un parent, et une fois sur place ils se voient obligés à se marier. Ou alors, quelques jours avant le départ, ils sont informés de ce qui les attend.» Le meurtre lié à un mariage forcé reste rare. Les violences psychologiques (mise au ban de la famille), qui peuvent conduire à un suicide, ou physiques (maltraitance, etc.) sont en revanche très courantes. CeR



«Il faut annuler les mariages de mineurs»

EM20-12ACelui qui force quelqu’un à se marier risque en Suisse jusqu’à cinq ans de prison. Pourtant, des mariages de mineurs continuent d’être reconnus chez nous. Comment l’expliquer?

Anu Sivaganesan: – Qu’ils aient lieu en Suisse ou à l’étranger, les mariages d’enfants ne doivent pas être autorisés.


Et pourtant ils le sont...
– Oui. En 2018, sur 352 cas de mariages forcés traités par notre service, 119 concernaient des mineurs. Les enfants de moins de 16 ans sont de plus en plus touchés.


Alors pourquoi la loi permet-elle de reconnaître ces mariages?
– Parce qu’elle admet des exceptions. Un mariage de mineur conclu à l’étranger entre 16 et 18 ans peut être reconnu suite à une pesée des intérêts, qui peut invoquer des considérations culturelles. Ou une grossesse. Cela joue en défaveur des mineurs, car on justifie le maintien de l’union par des motifs traditionnalistes.
En Suisse, l’union civile n’est pas permise avant 18 ans. Une adolescente de 16 ans qui tombe enceinte n’est pas autorisée à se marier. Pourtant, si cette même adolescente se rend à l’étranger, épouse un homme et revient en Suisse, alors la loi peut con­sidérer qu’il est dans son intérêt de reconnaître l’union. C’est absurde!


Il faudrait donc annuler tous les mariages conclus avant 18 ans?
– Exactement. Libre ensuite à chacun de se remarier s’il le désire vraiment. Il n’y a que comme ça que l’on pourra combattre efficacement les mariages de mineurs. La Suisse prend en compte l’âge des époux au moment où elle examine la reconnaissance du mariage et non pas celui qu’ils avaient quand l’union a été conclue. A 11 ans, une fillette est mariée à l’étranger; à 16, son mariage est reconnu suite à une pesée des intérêts; à 18, ce mariage d’enfant est automatiquement validé. C’est une catastrophe! En agissant de la sorte, la Suisse reconnaît a posteriori des mariages de mineurs.


Pourquoi le nombre de mineurs forcés à se marier a-t-il explosé ces dernières années en Suisse?
L’augmentation du nombre de réfugiés joue un rôle. Tout comme les lacunes législatives déjà évoquées. De plus, les fiançailles de mineures, autorisées en Suisse, posent un vrai problème: sans valeur légale, elles représentent pour bien des communautés étrangères un engagement indéfectible. Nombre de cas de mineurs traités par notre service sont aussi liés à des mariages religieux célébrés en Suisse. Et cela alors que la loi n’autorise au­cun mariage religieux avant le mariage civil.
Recueilli par CeR

 

SR

Mise à jour le Jeudi, 16 Mai 2019 14:25
 

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