news menu left
top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Mercredi, 12 Décembre 2018 00:00

Jura

Les Burrus ou la saga du tabac en Suisse

 

 

Des générations de Suisses ont fumé des Parisiennes, les cigarettes produites dans le Jura par des générations de Burrus. Un livre raconte l’histoire remarquable de ces capitaines d’industrie, catholiques et proches de leurs ouvriers.

 

 

2018-50-15BCe que sont les Kennedy aux Etats-Unis, les Burrus l’ont été en Suisse romande: une des dynasties les plus extraordinaires qui soient. Six générations dont l’histoire débute en 1820 à Boncourt, à la frontière entre le Jura et la France, et s’achève en 1996, quand la première manufacture de cigarettes de Suisse – 8 milliards de cigarettes produites par an! – est vendue à une multinationale hollandaise.

Cette «saga des Burrus» fait l’objet d’un livre signé Philippe Turrel, sociologue et biographe français qui a déjà écrit sur les Burrus de France, cousins des Jurassiens. Par ses bons contacts avec la famille, il a eu accès à des archives originales dont de nombreuses photographies.

Le moral des troupes

Bien documenté, même s’il ne prétend pas à la distance critique de l’historien, Turrel nous fait entrer dans les ateliers poussiéreux et les salons raffinés du 19e siècle: un temps où le tabac était vital. En 1940, dans le plan qui portera son nom, Friedrich Wahlen écrit: «Le tabac est aussi nécessaire au moral de la troupe et de la population civile que le pain». Et le tabac, alors, c’est Burrus. L’entreprise couvre 42% du marché suisse, en grande partie grâce aux Parisiennes, sa marque amirale.
Après un chapitre sur les origines mythiques de la famille au temps des Romains, le livre raconte l’arrivée en Suisse de ces réfugiés alsaciens fuyant la misère provoquée par les guerres napoléoniennes. En France l’Etat a le monopole du tabac, en Suisse le marché est libre. Martin Burrus traverse la frontière en 1820.
Son fils François-Joseph (1805-1879) pose les fondations de l’empire: il épouse une Jurassienne qui lui donne huit enfants et prend la nationalité suisse. Il fonde une société à son nom, F.J. Burrus, et impose la règle qui veut que les enfants aient des participations croisées dans les entreprises familiales, dont la gérance est confiée aux fils aînés. Cette règle assure la stabilité et la solidité de la dynastie, du moins tant que les cousins travaillent main dans la main.

Une gare à Boncourt

En bon biographe, Philippe Turrel sait mettre en valeur chaque héritier, de génération en génération. Il y a François (1844-1915), maire de Boncourt et député au Grand Conseil bernois, conservateur catholique dans un canton radical et protestant. Il mène un combat héroïque contre les CFF pour obtenir une gare à Boncourt, ce qui est fait en 1912. Et il se donne sans compter pour les réfugiés qui se pressent à la frontière en 1914.
Il y a son fils Albert (1877-1960), qui donne une touche glamour à la dynastie en épousant Odile, la fille d’un négociant en tabac d’Anvers. Elle est jolie, cultivée, et fait souffler «un vent de culture citadine» sur la rude campagne jurassienne. Le drame les frappe avec la mort de leur premier enfant, noyé à l’âge de trois ans. Ils en auront huit autres (et 52 petits-enfants!).

Albert et l’usine idéale

Avec Albert s’ouvre le volet social des Burrus qui fera beaucoup pour leur réputation. Philippe Turrel a des pages à la Zola sur les conditions de travail de la fabrique au début du 20e siècle: locaux vétustes, semaines de 65 heures, ouvrières payées à la pièce. Les syndicats grognent, un boycott est lancé en 1912.
Albert a voyagé en Allemagne, il a découvert le catholicisme social et le pape Léon XIII et il comprend la nécessité de former une classe moyenne éduquée et prospère pour contrer la menace communiste. Il décide donc de faire de Boncourt l’usine idéale... en commençant par des toilettes dignes de ce nom. Suivront les allocations familiales, les assurances et les prêts permettant aux ouvriers de bâtir leurs maisons.
Albert porte le gilet bourgeois et la casquette ouvrière, il chasse avec ses employés et mange avec eux: la manufacture est une grande famille. Une vision certes patriarcale, mais qui fidélise les ouvriers et participe au développement de toute la région. Albert a toujours une enveloppe pour les besoins qui se présentent et devient un soutien actif du monde catholique («Je fais mousser mes affaires pour soutenir les bonnes œuvres», disait-il). Cette tradition s’est poursuivie jusqu’à la disparition de l’entreprise et même au-delà.

Les Burrus au château

2018-50-14BLes amateurs de people se régaleront avec les aventures du cousin Henry (1882-1957), surnommé «Burrus le grand». Il épouse la sœur d’Odile (qui lui donnera dix enfants), construit un château à Boncourt, en achète un autre en Sologne. Dans ce «petit Chambord», il donne de grands bals et d’étourdissantes parties de chasse. Henry marie ses filles à des comtes, des vicomtes et même à un duc. Hélas, la belle Hélène s’ennuiera ferme auprès de son vieux galant.
On devine que Philippe Turrel a lu et entendu beaucoup de choses, mais il s’en sert avec délicatesse. Léon (1904-1992), le formidable bâtisseur de la génération suivante, est décrit comme un personnage «intransigeant et dominateur», frisant la tyrannie. Mais c’est lui qui impose la construction d’une nouvelle usine en 1940, alors que les troupes allemandes sont en France, juste de l’autre côté de la frontière. Car il faut voire grand et remplacer «des sanitaires répugnants et des vestiaires inexistants». Décidément!
Avec la guerre, la saga verse dans le roman d’espionnage: le jardinier des Burrus est à la tête d’un important réseau d’informateurs en France. A l’automne 1944, quand les combats s’intensifient autour de Belfort, 15’000 petits Français sont mis à l’abri en Suisse grâce aux Burrus et à la Croix-Rouge.

Un goût de noisette

L’après-guerre coïncide avec un envol économique remarquable, mais ce sont aussi les années où débarquent les cigarettes américaines. Et les premières dénonciations des méfaits de la fumée. Turrel raconte ce long combat qui conduit à l’adoption de filtres – les laboratoires Burrus sont à la pointe –, mais il ne signale pas de manipulations de l’opinion comparables à ce qui s’est fait aux Etats-Unis.
Pour autant, son livre n’est pas un hymne à la cigarette, comme l’écrit fort justement l’ex-conseiller fédéral Pascal Couchepin dans sa préface.
Ce qui fascine le biographe, à juste titre, c’est l’audace de ces hommes partis de rien et leur passion pour un produit qu’ils allaient chercher en Grèce, en Russie ou en Virginie. Quand Charles (1929-2011), le dernier patron de la lignée, plongeait ses mains dans ces feuilles séchées, il leur trouvait «un goût de noisette cacaotée au café, de mousse au chocolat ou d’abricot avec de la crème versée au caramel». Le tabac est passé de mode, mais les Burrus en ont écrit de belles pages.

Patrice Favre

Que la fiancée soit belle!

Particulièrement instructives sont les pages qui racontent le déclin et la chute de F.J. Burrus. Cela commence avec «la guerre froide à Boncourt» entre Léon et son cousin Gérard dans l’après-guerre. Ces tensions ne permettront pas à l’entreprise d’anticiper les défis à venir. Protégé par les barrières douanières, Burrus s’enferme dans le marché suisse: en 1982, l’exportation ne représente que 0,3% de la production!
Quand Charles, le fils de Léon, comprend le danger, il est trop tard. Il pense à la vente, mais pour cela il faut que la fiancée soit belle.
Suivront dix ans d’investissements et de modernisation à marche forcée sous la conduite d’un manager extérieur: François Janet, le premier directeur à ne pas s’appeler Burrus. Il produit des cigarettes légères au goût américain corrigé par des produits chimiques. Un blasphème pour Charles: autant verser du Coca dans un grand bordeaux! Mais il faut bousculer les habitudes, casser les résistances du personnel. «Boncourt se transforme en cuisine mondiale des jus, sauces et assemblages de toute nature», écrit Philippe Turrel.
La sauce prend et les ventes à l’étranger s’envolent: en 1995, l’exportation représente 45% des ventes. F.J. Burrus est en position de force pour négocier avec le groupe Rothmans. L’accord est signé l’année suivante. Pour Boncourt et le Jura c’est un traumatisme, mais la production est sauvée. Et le nom de Burrus, écrit Philippe Turrel, «s’éteint lentement dans l’inconscient collectif suisse comme une cigarette finissant de se consumer dans le cendrier».

PF

 

 90ans

Cette semaine

2020-08-sommaire 

 

articles-2020

 

 unpluspourtous




Echo Magazine © Tous droits réservés. Route de Meyrin 12. CH-1202 Genève. Tél +41 22 593 03 03. Fax +41 22 593 03 19 redaction@echomagazine.ch