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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Mercredi, 05 Décembre 2018 00:00

Exposition

Füssli «le Suisse sauvage» à Bâle: sublime!

 

 

Pour la première fois, le Kunstmuseum de Bâle se penche sur le peintre zurichois Johann Heinrich Füssli (1741-1825), qui fit une brillante carrière à Londres. Entre drame et théâtre, Shakespeare et Milton, romantisme noir et fantastique gothique, le talent du «Wild Swiss» éblouit.

 

 

2018-49-27AIl y a treize ans, le Kunsthaus de Zurich, en collaboration avec la Tate Britain, lui consacrait une grande exposition. Elle fit grand bruit, un bruit qui a marqué plus d’une rétine. Ce n’était, après tout, que justice. Johann Heinrich Füssli (1741-1825) est un enfant du pays. Il vit le jour sur les bords de la Limmat au milieu du 18e siècle. Sa famille était bien établie. Son père, Johann Caspar, était portraitiste des cours du sud de l’Allemagne et écrivain. Son frère, Johan Kaspar (en famille, parfois, tout se décide à une lettre près), avait aussi le dessin dans le sang, un talent qu’il mit au service de l’entomologie. Johann Heinrich eut aussi pour ami d’études Johann Kaspar Lavater, le fameux physiognomoniste.

Anglais d’adoption

Il est vrai aussi que Füssli est bien plus connu sous le nom de Henry Fuseli, voire Fusseli. Lorsqu’il s’établit à Londres en 1779, il modifia l’orthographe de son patronyme. Pour qu’il sonne plus british. Depuis, beaucoup, surtout dans l’aire francophone, ont oublié qu’il était d’origine alémanique. Il faut dire que son œuvre, située à l’interstice de la peinture et de la littérature classique, fait corps avec le meilleur de la culture anglaise.
Füssli, en effet, c’est Shakespeare et Milton traduits dans de superbes toiles aux noirceurs théâtrales et fantastiques. Il est ainsi intimement assimilé à une sorte d’Angleterre éternelle même si, outre-Manche, on se souvint de ses origines et on le surnomma The Wild Swiss, «le Suisse sauvage». Alors? Suisse? Anglais? Va pour Londonien aux racines zurichoises!
Aujourd’hui, le Kunstmuseum de Bâle l’honore dans son Neubau avec un brio éblouissant. La qualité des prêts saute aux yeux! Et le match Zurich-Bâle n’a heureusement pas eu lieu:
on peut voir sur les rives du Rhin de grandes œuvres du Kunsthaus comme Titania caresse la tête d’âne de Bottom, Les trois Suisses qui prêtent serment au Grütli et Amour et Psyché.

Prêts d’exception

Il y a aussi d’autres pièces, et non des moindres, en provenance de Lucerne, Schaffhouse (le magnifique Robin Goodfellow (Puck)), Winterthur, Parme, Karlsruhe, Mannheim, Francfort, Dresde, Washington, Dallas, New York, Melbourne... D’où ailleurs? D’Angleterre bien sûr! Il y a même l’iconique Lady Macbeth du Louvre, c’est dire; Macbeth, la pièce préférée de Füssli, surtout en raison des trois affreuses sorcières!
Le Kunstmuseum bâlois, donc, a le bras long et sûr. C’est le résultat d’une politique qui vise l’excellence, prégnante au long de l’accrochage de la commissaire Eva Reifert. L’usage de l’espace est remarquable au point qu’on oublie l’interlude contemporain (seul élément dispensable) de Thom Luz, régisseur du Theater Basel, et de l’artiste vidéo Jonas Alsleben. La couleur des murs – la première partie est d’un sablé délicat, la seconde a un bordeaux de caractère – s’accorde à merveille avec les 70 tableaux soigneusement disposés; leur caractère sombre est soit relevé soit neutralisé afin de ne pas nous engloutir dans les ténèbres.
Le propos? Drame et théâtre, dit, sous un simple Füssli, le sous-titre de l’exposition. Il pourrait tout aussi bien être l’intitulé principal. On y sent la patte cultivée du Kunstmuseum. Quand on fait grand public, à Bâle, il faut toujours conserver un angle d’approche relativement pointu. Si l’art est fait pour élever, il se doit d’être d’abord bien pensé. C’est ici le cas avec éclat.

«Shakespeare de la toile»

En choisissant l’approche complémentaire de la dramaturgie littéraire et de l’exposition théâtrale, l’équipe d’Eva Reifert ouvre non seulement deux portes d’entrée essentielles dans l’œuvre de Füssli, mais elle en cerne surtout l’essence. Au Neubau, on goûte la moelle de sa noirceur. On est saisi par la stupeur de l’horreur. On a les yeux ravis à la vue d’un ballet de fées et de créatures hybrides peuplant des sous-bois enchanteurs. Avant de frissonner, à nouveau: la tragédie, toujours elle...
Homme cultivé, Füssli fut un peintre lettré. Il ne serait pas devenu «le Suisse sauvage» des beaux-arts sans Homère, les tragédies grecques, les drames ou les comédies de Shakespeare, Le Paradis perdu de Milton, le cycle d’Obéron de Christoph Martin Wieland, la chanson des Niebelungen et les Eddas, les poèmes de la mythologie viking. Entre apparitions blêmes et féées mutines, sa peinture prend sa source dans les lettres, dans des textes forts, profonds, tragiques, fantastiques. Elle fait corps avec elles dans une exaltation des sentiments au-delà de toute magie noire.
Aujourd’hui, il est toujours impressionnant d’admirer ce mariage. C’était déjà le cas de son vivant. L’autre surnom de Füssli n’est pas une surprise: «le Shakespeare de la toile»! Lui aussi devint un classique indémodable. A peine installé à Londres, en 1779, puis marié à une Anglaise, Sophia Rawlins (pas de descendance), le Zurichois connut une gloire soudaine grâce à son fameux Cauchemar, présenté à la Royal Academy en 1782; conservée à Détroit, cette toile n’est pas à Bâle, et ce n’est même pas un manque, car une autre version, de 1801, certes moins frappante, s’y trouve.
Cette peinture emblématique représente un gnome à l’air de diablotin, assis sur le ventre d’une belle lascivement endormie, avec en arrière-fond une tête de cheval fantomatique, aux yeux fous, surgissant d’un rideau.
Le style et l’univers de Füssli: une manière classique, guère rigide, et les prémices du romantisme; mais un romantisme qui prend d’emblée la voie de la noirceur, du surnaturel, hantant les châteaux désolés d’Horace Walpole plutôt que les paysages délayés de Turner.
En effet, Füssli est l’un des grands précurseurs d’une horreur gothique typiquement anglaise, un mouvement d’abord très littéraire avant d’être surexploité par le cinéma.
Mais le tournant de 1800, avec la furie révolutionnaire qui ravage l’Europe, fait déjà douter les esprits. Les Lumières sont-elles si éclairantes que cela? The Enlightenment, comme on dit outre-Manche, ont une face diurne et une autre nocturne. Un visage rayonnant, béatement positif, obnubilé, voire aveuglé par le progrès. Et une autre face qui s’en méfie, s’en détourne même, et qui, bien avant la naissance de la psychanalyse, regarde ailleurs: dans les ténèbres de l’âme et les fantasmagories de l’imagination.

Epique et poétique

Füssli explora sans relâche ces sombres versants avec pour lanternes des œuvres de poids. Homère, Shakespeare et Milton furent sa trinité. De vrais luminaires littéraires! Le peintre lisait énormément: la veine arthurienne d’Edmund Spenser, les romans historiques de Walter Scott, Les Saisons de James Thomson, et cetera. Il employa à satiété des références mythologiques. Il épousa l’imaginaire médiéval. Il magnifia ses inspirations en leur donnant une dimension aussi bien épique que poétique.
Füssli est l’un des premiers peintres à avoir dit que la vilenie des actes humains n’est pas fatalement répugnante d’un point de vue artistique. Non pas qu’il ait pensé qu’il y eût une beauté dans le crime, comme le suggéra avec provocation Thomas de Quincey dans De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts.
Füssli, à force d’arpenter les territoires du surnaturel, ne recula ni devant le drame humain ni devant la théâtralité des passions.

Thibaut Kaeser


Füssli. Drame et théâtre, Kunstmuseum, Bâle, St Alban-Graben 16.
Mardi-dimanche 10h-18h, mercredi jusqu’à 20h. Jusqu’au 10 février 2019.

 

 

Au royaume des fées

2018-49-28ALe romantisme noir de Füssli. L’horreur gothique avec ses fantômes et ses malédictions. Le drame et la colère divine dans leur dimension théâtrale... Mais aussi, chez «le Shakespeare de la toile», le goût de la légèreté puisé chez ce bon vieux William – qui d’autre? Si Füssli ne cessa d’illustrer l’œuvre de Shakespeare, le «grand maître des passions» selon lui, encore ne faut-il pas oublier l’influence des merveilleuses comédies du dramaturge anglais.
Ainsi du Songe d’une nuit d’été. Une des scènes est ici dépeinte par un Füssli aussi admiratif que ravi par son sujet. Début de l’acte IV. Entourée de lutins et de créatures elfiques qui virevoltent allègrement, Titania, la reine des fées, embrasse le tisserand Bottom, qui a une tête d’âne en raison d’un charme de Puck l’espiègle. Titania est tombée amoureuse de Bottom après avoir bu à son insu un philtre magique que lui a donné Obéron, le roi des fées. Est-ce un songe merveilleux ou un mauvais somme estival?
Forte présence des personnages féminins; chairs blanches qui luisent plutôt qu’elles ne pâlissent; atmosphère à la fois magique et sombre; mélange de beauté bucolique et d’inquiétante étrangeté: tous ces éléments picturaux sont propres à l’art de Füssli, qui peignit là une de ses œuvres les plus représentatives.

TK

Titania caresse la tête d’âne de Bottom (1793-1794).
La féerie enchanteresse et quelque peu inquiétante de Shakespeare interprétée par Füssli.

 

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