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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Mercredi, 28 Novembre 2018 00:00

Exposition

Balthus chez Beyeler, un rétro sans censure

 

 

La Fondation Beyeler présente une soixantaine de toiles de Balthus (1908-2001). Sans jouer la mauvaise carte de la censure et du puritanisme. C’est l’occasion de faire le tour de l’œuvre de cet artiste français qui s’est installé en Suisse dans son grand chalet idyllique de Rossinière.

 

 

2018-48-26ABalthus est-il un peintre pédophile? Oui ou non? C’est le genre de questions stupides colportées de nos jours. Une triste époque où la traque du mal au nom du bien a pour effet délétère de semer la suspicion un peu partout. Au point que l’essai de Nathalie Sarraute L’ère du soupçon (1956) peut s’appliquer comme un titre prophétique à notre temps, où les hyènes et les hystériques tiennent trop facilement le haut du pavé.
Balthus, on le sait, est dans le viseur d’un certain «politiquement correct», cette machine de guerre soi-disant morale qui apparaît de plus en plus comme un néo-puritanisme avançant sous le masque du progressisme américain. Ce n’est pas nouveau. Mais il y a un an, on a atteint un pic inquiétant: le Metropolitan Museum de New York fut assailli par une vague de protestation exigeant le retrait de Thérèse rêvant de son accrochage permanent. Motif matraqué: pornographie, pédophilie, horresco referens!

Filles prépubères

De quoi s’agit-il, au fait? Thérèse rêvant est l’une des plus fameuses toiles de Balthus. Elle est même emblématique de ce à quoi on l’assimile: le peintre des jeunes filles, alors qu’il n’est pas que cela. Que montre donc cette peinture, précisément exposée à Bâle? Une fillette de dix-douze ans, son modèle à Paris durant les années 1930, dans une pose sans retenue. Avec ses bras cerclant sa tête et ses yeux fermés, elle a l’air rêveuse, absente, lointaine. Elle a une jambe à terre, l’autre relevée, de même que sa jupe. On voit sa culotte. Blanche. Comme la couleur du lait dans une soucoupe, lapé par un chat à ses pieds, un animal assimilé à une sexualité débridée – on n’ose imaginer si le minet avait été remplacé par un lapin!
Il n’en fallait pas plus pour que certains voient dans Thérèse rêvant un scandale. Mais cette toile l’est-elle? Elle pose moins problème que le regard porté sur elle. Et le regard est déterminant en peinture. Si Balthus a joué d’une certaine ambiguïté – transgression est un mot trop fort –, il n’encourageait pas pour autant les abus sexuels. Soutenir que cette peinture devrait tomber sous le coup de la loi est non seulement outrancier, mais aberrant!

Candeur naturelle

Ce type de réflexion est, de plus, typique d’adultes qui supposent de mauvaises intentions là où il n’y en a pas. A contrario de Balthus, c’est d’abord un certain regard contemporain, saturé de pornographie et de récurrentes affaires de perversion, qui est pollué. Un regard maladif, tordu, qui plaque une grille de lecture nauséeuse sur des œuvres qui ne fraient pourtant pas avec le sordide.
Qu’a fait Balthus pour devenir un grand nom de l’art du 20e siècle? Il a dépeint ce que personne n’avait osé avant lui: des enfants d’environ dix ans sans apprêts ni tabous. Il n’a pas idéalisé des gamins dans des poses convenues. Il n’en a pas fait des poupons comme ceux de Renoir dans un cadre bourgeois à l’impressionnisme réconfortant. Il les a saisis dans leur candeur, une candeur mal interprétée par les adultes en raison de leurs positions incongrues, inconscientes de leur portée gestuelle.

Distance nécessaire

Balthus n’a pas détourné les yeux de leur érotisme innocent, la puberté n’ayant pas encore bouleversé la donne. Sans arrière-pensées, il a retracé un pan de la sensualité naturelle de l’enfance qui se termine. Or, nier cette réalité, qui ne revient pas à encourager une quelconque licence criminelle, est une mise au pas puritaine.
D’ailleurs, Balthus conserve toujours une distance. Il équilibre le réalisme d’une scène par la dimension rêveuse qui en ressort. Chez lui, ce qui est objectif n’en est pas moins mystérieux. Et ce qui est banal est également troublant. Ensuite de quoi, on peut aimer ou non son art. Et il y a des raisons de ne pas le considérer comme un tout grand peintre parmi les grands. Mais voir dans son œuvre une invitation à commettre des outrages, ça...
Remarquez, la Fondation Beyeler a pris soin de mettre des guides à disposition. Des mentors pour ne pas perdre le Nord? Ces aimables employés sont chargés d’éclaircir l’interprétation du visiteur, histoire de dissiper tout malentendu. Or, il suffit d’assister à cinq minutes de présentation en compagnie d’un groupe ainsi aiguillé pour constater que personne n’est choqué.
On en reste donc là, mais pas complètement soulagé pour autant. Les envies de flicages artistiques de certains ont réussi à faire apparaître dans une exposition grand public des guides qui ressemblent à des pare-feu contre la marée montante du «politiquement correct».

2018-48-27ABeaux portraits

Bref... Il n’y en a pas que pour Thérèse dans cette rétrospective Balthus, montée par Beyeler, avec comme commissaires Raphaël Bouvier et Michiko Kono, en coopération avec le Museo Nacional Thyssen-Bornemisza de Madrid. Elle se déroule dans huit salles avec peu d’œuvres, de quatre à sept dans chaque pièce. Une parcimonie qui permet de se centrer sur le travail du peintre.
La première salle fait court. Les débuts sont fades au possible. Pas grandchose à retenir. A part Le Roi des chats, l’un des rares autoportraits de l’artiste. Une œuvre qui fait le lien avec la suite, où l’art du portrait de Balthus prend une dimension autrement plus importante. Dans la salle deux, ça se précise. Puis tout se concrétise dans la trois. La rencontre avec Antoinette de Watteville est certainement un facteur. Qui s’expose avec La Jupe blanche (1937). Caractéristique de Balthus, l’aller-retour constant entre dissimulation et dévoilement exerce sa force: soie flottante, bustier à la couleur chair, galbe des jambes; une affaire entre adultes consentants, précisons-le. De même que les autres toiles dont celle, remarquable, d’une Américaine à Paris (Portrait de Mrs. Paul Cooley, 1937). Cette troisième salle est clairement celle où on a le plus envie de rester. Et de revenir.

Un figuratif

Vient la quatre, avec Thérèse, mais aussi Les Enfants Blanchard et Le Salon (I). Les paysages – Balthus a beaucoup admiré Courbet – fleurissent plus dans les autres salles, par exemple Le Cerisier et Les Beaux Jours, peints à Fribourg vers la fin de la guerre. Le cœur de l’exposition, Les Trois Sœurs et surtout Passage du Commerce Saint-André, affermit la rétrospective, chronologique mais soucieuse de thématiques, que les deux salles restantes complètent. Relevons toutefois que les dernières années de Balthus ne sont guère représentées sur les cimaises. Une œuvre ne peut pas conserver la même qualité du début à la fin. On l’avait compris avec les débuts dans le Paris des années 1920!
Balthus, donc: sulfureux? A peine. Il fut surtout un artiste qui sut rester figuratif alors que toute sa génération se jetait dans les bras de l’abstraction. Un peu comme Edward Hopper, qui n’avait non plus pas un coup de pinceau raffiné ni très technique, Balthus sut rester personnel en allant à contre-courant et en bravant les modes. Il le fit en misant sur des ambiances, des scènes où la tension qui caractérise son art – ce trouble dans la banalité – le rend reconnaissable au premier coup d’œil. Et celui-ci n’a nul besoin d’être malveillant.

Thibaut Kaeser

Balthus. Fondation Beyeler. Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, 061 645 97 00. Tous les jours de 10h à 18h, mercredi jusqu’à 20h. Jusqu’au 1er janvier 2019.

 

Balthus et la Suisse


Né de parents polonais – Balthasar Klossowski est son vrai nom –, de nationalité française, Balthus fut, quelque part, un Helvète d’adoption. Il entretint une longue relation avec la Suisse. Sa première épouse, Antoinette de Wateville, était une Bernoise de bonne famille; il dut longtemps la courtiser avant qu’elle ne le préfère à un diplomate belge; elle fut aussi l’un de ses modèles.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Balthus se réfugia avec sa famille en Suisse, où ses deux fils naquirent; ils vécurent entre Berne, Fribourg et Genève. A Paris, l’artiste fut un ami très proche d’Alberto Giacometti. Enfin, après avoir dirigé durant seize ans la Villa Médicis à Rome, où il rencontra sa seconde épouse, la Japonaise Setsuko Ideta, il s’installa dans le grand chalet de Rossinière, dans le Pays-d’Enhaut, de 1977 à sa mort dans les Alpes vaudoises.

TK

Un Passage pour dire adieu

2018-48-28APassage du Commerce Saint-André est le chef-d’œuvre monumental de Balthus (salle sept). Il fut peint et doit être compris comme un adieu au Paris où Balthus devint le peintre qu’il fut, mais une Ville Lumière qu’il ne reconnaissait plus et dont il déplorait l’embourgeoisement, ce qu’on appellerait aujourd’hui la gentrification.
A vingt ans de distance, ce Passage du Commerce Saint-André répond à La Rue (salle deux). Au lieu de se mêler comme dans une scène de rue, les personnages, enfants, adultes et vieillards – le cycle des âges de la vie – du Passage du Commerce Saint-André sont dépeints séparés les uns des autres. Cette réalité typiquement urbaine devrait être vivante, colorée, joyeusement chaotique comme dans La Rue. Au contraire, un sentiment d’isolement l’imprègne. Les mouvements sont frappés d’immobilité. La stérilité s’en dégage. Les tons sont mats, gris, tristounets. Le réalisme figuratif de Balthus porte en lui une autre dimension. Ici, il y a fatigue. On est au terme d’une longue période. Il est temps de partir.

TK

 

 

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