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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Mercredi, 31 Octobre 2018 00:00

Témoignage

Ils se sont mariés à la barbe de la mort

 

 

Lui est genevois, elle parisienne. Il est protestant, elle catholique. Après le coup de foudre sur internet, David et Véronia ont décidé de se marier, mais ils n’étaient pas seuls dans l’aventure: il y avait le cancer. Et Dieu.

 

 

2018-44-34A«Tu veux lequel? Choisis!» David présente deux petits écrins à Véronia. La jeune femme se doutait que son amoureux allait la demander en mariage: en cette après-midi de juin 2013, au sortir de la basilique du Sacré-Cœur à Paris, elle tend donc la main vers l’une des deux boîtes. A l’intérieur: un pin’s Batman. «J’ai quand même eu le droit de choisir l’autre!», dit-elle en sortant de sous son pull la bague de fiançailles qu’elle porte toujours autour du cou.

David et Véronia se sont rencontrés quelques mois auparavant. Il a 31 ans, elle 28. Au début de l’année 2013, estimant, après un déboire sentimental, qu’il lui fallait gérer sa vie amoureuse «avec le Bon Dieu», Véronia s’inscrit sur un site de rencontre chrétien, Theotokos. Soit elle y trouve un fiancé soit elle prend trois chats. «Je vivais à Paris, où les célibataires sont très nombreux. Les hommes qui répondaient à mon annonce avaient de telles attentes! Après un mois, j’ai décidé de fermer mon compte et d’aller chercher mes chats. Mais avant, j’y ai fait un dernier tour...»

Un tatouage très cool

Elle tombe alors sur l’annonce pleine d’humour d’un Genevois. Elle répond. Un dialogue s’installe avec David.
Puis plus rien. «Après dix jours de silence, il m’écrit qu’il a été alité  par un virus. Moi je pensais plutôt qu’il voyait une fille! Mais il m’a envoyé une vidéo de la RTS: il y racontait comment il vivait sa foi à travers son cancer du cerveau.» Choquée? «Non: je le trouvais plutôt cool avec son tatouage. Et j’étais touchée par sa foi. Je me suis dit: ‘C’est lui que je veux’.»
En mars, les nouveaux amoureux se parlent chaque jour par Skype. Rendez-vous est pris pour avril. David passe les trois heures et demie de TGV entre Genève et Paris à se demander s’il doit l’embrasser en la voyant: question superflue puisque Véronia, très en retard après s’être changée quatre fois, se jette sur lui en arrivant à la Gare de Lyon et l’embrasse sans lui laisser l’embarras du choix !
David est alors un jeune homme très sportif dont le cancer, déclaré depuis cinq ans, est pratiquement asymptomatique. Mais tous deux savent qu’il est condamné à plus ou moins long terme. «Pour moi, c’était Dieu qui en déciderait, pas les médecins, affirme la pétillante jeune femme. On faisait des projets comme si David allait vivre, sachant qu’il pouvait mourir à tout instant. Mais c’est pareil pour tout le monde! J’ai eu un accident de vélo: je n’avais pas de casque et j’aurais pu y passer. La mort nous accompagne comme une épée de Damoclès pour nous inciter à vivre sans attendre.»

La tête du curé

Tout calviniste qu’il est, David l’accompagne à la messe en ce premier dimanche à deux. A la fin, ils s’agenouillent devant l’autel et demandent au Seigneur «de faire ménage à trois». Ils interpellent le prêtre: «Pouvez-vous nous bénir? On va se marier! – Formidable! Vous vous connaissez depuis combien de temps? – Deux jours », raconte Véronia, encore ravie de la tête du curé.
Pour la jeune femme, qui rêvait de poser ses valises après plusieurs années à l’étranger, cela signifie déménager à nouveau: car David est juriste à l’Etat de Genève, un métier peu exportable. La Parisienne arrive au bout du lac début 2014 pour enseigner le français aux expatriés. A peine a-t-elle débarqué que les HUG proposent une opération à David. Et ils lui recommandent de se marier civilement pour que Véronia soit couverte en cas de pépin.

Chapelet aux urgences

L’intervention semble réussie et le couple fixe le mariage religieux au 22 août. Fin mai, pourtant, de violents maux de tête envoient David aux urgences: «On a dû attendre huit heures. Comme David n’en pouvait plus, on récitait le chapelet en remplaçant ‘Je vous salue Marie’ par ‘Seigneur, prends pitié’», se souvient Véronia. Au lieu de se résorber, la tumeur se répand en nuage dans tout le cerveau.
L’oncologue explique à Véronia que son fiancé n’en a plus pour longtemps. Quand elle arrive dans sa chambre, David plaisante, comme à son habitude. «C’était dur de ne plus être sur la même longueur d’onde.» Les jours qui suivent sont bien moroses.
C’est alors que deux personnes qui ne se connaissent pas leur parlent d’un pasteur évangélique qui a obtenu des guérisons de cancers du cerveau. Le pasteur accepte de venir chez eux avec son épouse; pendant une heure, ils prient dans la cuisine. «On sentait une présence incroyable, se souvient Véronia. David n’a pas été guéri de son cancer ce jour-là; mais je crois qu’il a été guéri de bien d’autres choses.»

2018-44-33A«Je prends ma douche»

Le mariage approche et David ne va pas mieux. Les fiancés vont se détendre à Loèche-les-Bains le week-end qui précède la cérémonie; David se sent mal en arrivant. Faut-il tout arrêter? «Le soir, on a posé la question à Dieu. On est tombés sur un texte de Mère Teresa qui invite à avancer dans la confiance même quand tout semble bouché.»
Le lundi, impossible de prendre le train pour Paris. Le mardi non plus. Le mariage a lieu le vendredi: il leur faut se décider au plus tard le mercredi pour prévenir les amis qui viennent de Pologne ou du Canada. Le mercredi à 13h30, David est encore au lit. «Je lui ai dit: ‘On n’est pas maîtres de l’impossible. On annule’. Il m’a répondu: ‘Attends, je vais prendre ma douche’.»
Le TGV part à 15h40. Il faut tellement de temps à David pour se traîner jusqu’au taxi que le couple arrive à la gare Cornavin à la dernière minute. Sur le quai, des contrôleurs s’aperçoivent de l’état du jeune homme et refusent de le laisser entrer. «J’ai hurlé: ‘Monte!’. Je ne sais pas comment il a fait, mais il est monté!, se souvient Véronia avec émotion. Moi j’ai jeté les valises dans le train et je me suis effondrée à côté de lui.»
Arrivé à Paris, David se met au lit; il n’en sort plus jusqu’au mariage. Mais le jour J, le jeune homme trouve assez de force pour entrer dans l’église en chaise roulante; dans la lumière dorée des vitraux, devant un pasteur, un prêtre, leurs familles et leurs amis, les jeunes gens se promettent de s’aimer jusqu’à la mort. David, le visage radieux, se lève pour les consentements; il pourra même assister au repas.

Le pas de la porte

Une semaine plus tard, l’oncologue leur lance à travers un couloir des HUG: «Alors, vous avez pu vous marier?». «Quand on a dit oui, il a levé les bras au ciel!», raconte Véronia. Mais l’état de David se dégrade rapidement. Le sol se dérobe, il perd la notion du temps. Le dimanche, il entre en soins palliatifs à l’Hôpital de Bellerive. «Quand il a passé la porte de notre appartement pour la dernière fois, j’ai fondu en larmes.»
A peine mariés, les époux doivent préparer l’enterrement de David. Elle lui demande quel pasteur il veut, où il souhaite être enterré. «Il est resté juriste jusqu’au bout, sourit Véronia. Quand je lui ai demandé s’il voulait que ses cendres soit dispersées, il a répondu: ‘Ce n’est ni légal ni écolo!’». N’est-il pas mal à l’aise d’évoquer sa propre mort? «Il m’a dit: ‘Non. Toi et moi nous savons où je vais’.»
La première semaine est pourtant compliquée. David est déprimé. Un soir que Véronia lui propose de prier, il préfère pianoter sur son téléphone. «Il n’était pas vraiment là, alors je suis partie, raconte la jeune femme. Une heure plus tard, je vois qu’il a essayé de m’appeler plusieurs fois. Il a absolument besoin de parler. Je retourne à la clinique: après cette soirée, l’angoisse l’a quitté.»

«Tu m’as trop donné!»

David est apaisé, mais l’état de ses veines ne lui permet plus de recevoir assez de médicaments antidouleur.
Il souffre terriblement. Le dimanche suivant, ils décident ensemble de lui administrer un produit qui l’endormira jusqu’à ce que la mort arrive. «On savait que c’était les derniers moments où l’on pourrait parler. J’ai pris mon chapelet et j’ai commencé à réciter ‘Seigneur, prends pitié’, mais lui disait : ‘Seigneur, merci! Tu m’as trop donné!’».
Au bout d’une demi-heure, David demande à être endormi, car il a trop mal. Il restera ainsi jusqu’à la fin. «Le quatrième jour, je me réveille avec la conviction que c’est pour aujourd’hui. Je prie pour être présente et je suis sûre que je serai exaucée», raconte Véronia. A midi, elle chante le chapelet au chevet de son mari. «Sa mère était là aussi. Soudain, elle m’a entendu dire: ‘David, regarde, le Seigneur est devant toi’. J’ai lâché sa main et je l’ai vu partir vers cette présence qui m’a brûlée de joie. Quand je suis revenue à moi, il avait cessé de respirer.»
Quatre ans plus tard, la joie entrevue l’habite encore «comme un fleuve sauvage devenu un océan calme». Véronia, qui ne s’est jamais effondrée de tristesse, est persuadée d’avoir vécu cette expérience hors du commun pour pouvoir en témoigner: elle l’a d’ailleurs relatée dans un livre, Que ta volonté soit fête, publié à compte d’auteur.

La seule promesse

Certes, il n’est pas facile de se retrouver veuve à 34 ans, sans enfants alors qu’on avait prévu des prénoms pour sept filles et sept garçons. «Mais j’ai reçu la promesse que notre mariage fleurirait autrement.» Quant à elle, la seule promesse qu’elle a faite à David, c’est de porter un casque quand elle roule à vélo.

Christine Mo Costabella

 

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