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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Mercredi, 24 Octobre 2018 00:00

Etats-Unis

Un canular pointe les dérives de l'université

 

Les chiens sont-ils opprimés en raison de leur genre ou de leur orientation sexuelle? Des chercheurs américains ont publié de faux articles dans des revues très sérieuses. Ils dénoncent une idéologie qui vire à l’absurde.

 

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L’histoire a fait le tour du monde: début octobre, trois chercheurs américains dévoilaient leur drôle de machination. Depuis l’été 2017, ils avaient envoyé une vingtaine d’articles «scientifiques» à des revues de référence en sciences humaines pour les piéger. Allaient-elles publier ces papiers bidon dont le seul mérite était de promouvoir des idées à la mode dans le monde académique?
A ce jour, sept articles ont été acceptés et quatre publiés. L’un d’eux a connu un tel succès que les trois compères ont dû mettre fin au canular: il prétendait étudier le comportement des humains face à la «culture du viol» chez les chiens dans les parcs publics de Portland (Oregon). «Comment les compagnons humains gèrent-ils, contribuent-ils et répondent-ils à la violence entre chiens? Quels problèmes entourent les comportements queer et la réaction humaine devant la sexualité homosexuelle entre chiens? Les chiens souffrent-ils d’une oppression liée à leur genre (perçu)?», interroge la chercheuse Helen Wilson en début d’article.

La violence des mâles

But avoué de l’opération: voir si la revue allait cautionner une méthodologie suspecte (la chercheuse, Helen Pluckrose de son vrai nom, prétendait avoir «délicatement inspecté les parties génitales d’un peu moins de 10’000 chiens tout en interrogeant leurs propriétaires sur leur sexualité») et valider une expérience impossible à reproduire pourvu que l’article fût idéologiquement correct.
Le texte dénonçait en effet la violence des mâles et l’homophobie latente des propriétaires de chiens. Non seulement la revue de «géographie féministe» Gender, Place & Culture a publié l’article, mais elle l’a placé parmi ses douze meilleures publications de l’année et l’a gratifié d’une bourse pour l’excellence de son contenu.
Un autre article, également publié, propose de valoriser l’obésité au même titre que les corps musclés pour éviter la «grossophobie» – au mépris des risques de santé objectifs qui menacent les personnes obèses, soulignent les conspirateurs.
Ils se sont aussi essayés à la pédagogie: un de leurs articles incite les enseignants à ne pas écouter les élèves les plus privilégiés, à tourner leurs commentaires en dérision, à parler plus fort qu’eux et même à les faire s’assoir enchaînés sur le sol.
Pour les relecteurs de la revue de philosophie féministe Hypatia, qui ont demandé à l’auteur de retravailler l’article, celui-ci constituera bientôt «une solide contribution à la littérature sur l’injustice épidémique en salle de classe».

Mein Kampf applaudi

Les trois farceurs ont bien rigolé, mais ils sont surtout préoccupés. Se disant de gauche, ils constatent que la lutte pour les droits civiques est récupérée par une petite caste intellectuelle qui la caricature jusqu’à l’absurde. Comment ont-ils pu, en recopiant des passages entiers de Mein Kampf en remplaçant «Juifs» par «Blancs», obtenir les louanges d’un relecteur?
Emportée depuis les années 1960 par un ouragan idéologique, l’université américaine, surtout en sciences humaines, ne s’intéresse plus à la recherche du vrai, disent les auteurs du canular.  Elle est obsédée par la dénonciation des relations dominant-dominé. D’où la multiplication des Grievance studies (études geignardes) sur les femmes, les gays, les Noirs ou les gros.
Ce rejet du savoir classique au profit de postures morales ne date pas d’hier. En 1988, les étudiants de l’Université de Standford, en Californie, manifestaient déjà au cri de «Hey, hey, ho, ho, Western culture’s got to go!» (la culture occidentale doit ficher le camp), rapporte le chroniqueur Brice Couturier sur France Culture. L’objet de leur colère? L’ouverture d’une chaire dédiée à l’Antiquité gréco-romaine, la Renaissance et les Lumières. Le problème? Platon, Montaigne et John Locke sont tous des «mâles blancs européens».

Personne n’en veut

En Australie, un débat semblable agite le monde académique en ce moment: un richissime philanthrope, Paul Ramsay, décédé en 2014, a légué une partie de sa fortune pour promouvoir l’étude des grandes œuvres littéraires et artistiques européennes. Sa fondation propose aux universités du pays de financer la création de chaires et de bourses. Or, aucune n’en veut.
Pour la doyenne de l’Université de Newcastle, le concept de civilisation européenne est «excluant». Il aurait été inventé par les vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale pour affirmer la supériorité de leur culture. Il ne faudrait enseigner que l’histoire mondiale, le rôle de l’université n’étant pas de transmettre la vision d’un monde de frontières, mais d’«apprendre à nos étudiants à nouer sans crainte des relations avec les étrangers et à célébrer la différence et la diversité», selon elle.

L’Amérique en miettes

Ces idées pourraient faire sourire si elles n’étaient que des lubies d’universitaires. Mais elles ont séduit une gauche politique en mal de programme social, affirme Mark Lilla, professeur de littérature à l’Université
de Columbia. Il vient de publier en français La gauche identitaire. L’Amérique en miettes (Stock). De gauche («liberal» en américain), il fustige un parti démocrate devenu incapable de s’adresser à l’ensemble des citoyens et préférant flatter une mosaïque de minorités – gays, hispaniques, Américains du Pacifique: le site du parti recense 17 communautés, de sorte qu’«on se croirait arrivé sur le site internet du gouvernement libanais».
Hillary Clinton a perdu face à Trump en 2016 parce qu’elle n’avait pas de «grand récit» à proposer à tous les Américains, affirme le professeur.
Oui, il faut défendre les minorités; mais pour cela, il faut conquérir le pouvoir. Ne pas rester dans l’entre-soi idéologique. Mark Lilla, qui a grandi à Détroit, se souvient encore du «snobisme de gauche» envers la classe ouvrière, attachée à la famille et à la religion, qu’il a subi en arrivant à l’université dans les années 1970. Au lieu d’exalter des micro-identités en renforçant l’individualisme de notre époque, la gauche ferait mieux de retrouver le chemin du bien commun, estime-t-il.

Christine Mo Costabella

 

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