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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Jeudi, 11 Octobre 2018 00:00

Inde - Fribourg

Victimes de l'acide, des femmes rayonnent

 

Bouleversé par le sort des femmes agressées à l’acide, un couple fribourgeois est allé à leur rencontre en Inde. Il y a découvert des maîtres en humanité. Un livre paraît pour leur rendre hommage.

 

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Ce soir-là, Corinne Cap et Marc Sieber étaient bien installés sur le canapé de leur salon fribourgeois. C’était l’hiver et, serrés l’un contre l’autre, les quinquagénaires regardaient la télévision. En face d’eux, la petite lucarne diffusait des images à des années-lumière de ce bonheur tranquille: le reportage montrait des femmes défigurées qui tentaient de se reconstruire après avoir été aspergées d’acide en Inde.

«C’était presque indécent, se souvient Marc. Nous étions heureux, nous songions à nous marier; elles, leurs vies étaient chamboulées à tout jamais.»
Le couple, recomposé, ayant passé l’âge des listes de mariage à déposer chez Betty Bossi avant de s’installer, Marc et Corinne proposent à leurs amis de faire un don. Tout l’argent déposé dans une boîte le soir des noces servira à offrir une chirurgie plastique à des Indiennes. Les invités sont peu nombreux, mais ils laissent près de 4000 francs dans le carton.

 

Dans la table de nuit

C’est alors que les ennuis commencent. Pour envoyer cet argent à une association, il faut remplir des formulaires gouvernementaux avec la crainte que des fonctionnaires se servent au passage. Et comment être sûr que la somme servira à des opérations chirurgicales, comme promis aux donateurs? «Bref, on était bien embêtés. Le petit pactole a dormi un an dans notre table de nuit!», reconnaît Marc.
C’est la sonnerie du téléphone qui redonne souffle au projet. Après quelques mois, une amie les appelle pour leur parler d’un café social à Agra, la ville du Taj Mahal, dans l’Uttar Pradesh, au nord de l’Inde. Il est tenu par des femmes victimes d’attaques à l’acide qui reprennent pied de cette manière dans la société. Le couple décide de leur apporter l’argent en personne. Et puisque Corinne est aquarelliste, ne pourrait-elle pas réaliser des portraits de ces femmes qui cherchent à retrouver une visibilité?
«Ça, c’était ton idée!, lance Corinne à son mari, psychologue. Moi, je n’étais pas du tout convaincue. D’abord, je ne suis pas portraitiste: j’avais peur de les défigurer une seconde fois. Et puis, je me disais qu’à leur place, je n’aimerais pas qu’on me peigne. J’ai moi-même subi un AVC à l’âge de 25 ans, je sais ce que c’est qu’un visage qui n’exprime pas les émotions qu’on voudrait. J’avais un coin de la bouche qui tombait, ça me donnait l’air perpétuellement mécontent!»
A leur grand étonnement, au premier échange d’e-mails, les femmes du «Sheroes Hangout» acceptent la proposition avec enthousiasme. Et voilà nos deux Fribourgeois qui s’envolent en 2016  pour passer une semaine dans ce café dont le nom est une contraction de she («elle» en anglais) et heroes («héros»).

«Puis-je vous aider?»

Le contact à l’arrivée est cordial, mais compliqué par la barrière de la langue, les tenancières ne parlant pas anglais. Le premier jour, alors que Corinne et Marc, attablés à la terrasse du café, contemplent la carte en hindi avec perplexité, une jeune cliente indienne se lève, se dirige vers eux et leur dit dans un français parfait: «Puisje vous aider?». Vanessa, qui a grandi à Mayotte, est parfaitement bilingue. En vacances avec sa sœur, elle leur propose de servir d’interprète.
Le couple va alors entrer dans l’histoire de ces femmes pour qui ils ont fait tant de kilomètres. Derrière chaque visage, un poids inouï de drame et d’injustices. Rupa s’est faite asperger à 15 ans par sa marâtre qui ne voulait pas qu’elle se marie et qu’elle hérite de ses grands-parents; Farah
a été agressée par son ex-mari, infidèle, qui n’a pas supporté qu’elle demande le divorce; Anshu, encore adolescente, a refusé les avances d’un voisin de 40 ans son aîné qui n’a pas digéré l’affront...
Dans un pays qui révère la beauté féminine, celles qui survivent à une attaque sont marquées au fer rouge. Et la perte définitive des traits de leur visage ébranle profondément leur identité. Ce châtiment les met au ban de la société: elles doivent souvent renoncer au mariage, au travail et à une vie sociale normale, car les gens ont peur ou se moquent d’elles.

2018-41-17BUne telle joie

«Une question nous taraudait: comment les femmes que nous rencontrions pouvaient-elles avoir une telle joie de vivre après ce qu’elles avaient vécu?, interroge Corinne. Elles ont senti leur visage couler sur leur épaule, fondre jusqu’à l’os. Et nous, nous les voyions rire, danser, se maquiller. Elles nous disaient: ‘A quoi bon haïr ceux qui nous ont fait ça?  On ne veut pas devenir mauvaises comme eux’!»
L’étonnante force intérieure et la beauté qui rayonnent de ces femmes donnent au couple une nouvelle idée: recueillir leurs témoignages et les publier dans un livre avec les aquarelles de Corinne – réalisées de retour en Suisse d’après photos. C’est chose faite: Peins mon portrait, s’il te plaît! vient de paraître aux Editions Ouverture.
Le duo fribourgeois organisera une exposition en février à Matran avec des pistes de réflexion sur la violence conjugale, la beauté et l’identité. Autant d’aventures que Corinne et Marc n’auraient jamais imaginées, ce soir-là, quand ils ont quitté leur canapé.

Christine Mo Costabella

Corinne Cap, Vanessa Asvin Koumar Kara et Marc Sieber, Peins mon portrait, s’il te plaît!, Editions Ouverture, 221 pages.

Pas qu’en Inde

Jeter de l’acide sur quelqu’un demande beaucoup de sang-froid, car il faut éviter de recevoir des éclaboussures. C’est donc le fait de vengeances préméditées plus que d’accès de colère. En Inde, depuis 2013, suite au militantisme d’une jeune femme agressée à l’acide, un amendement prévoit un minimum de dix ans d’emprisonnement pour le criminel et la gratuité de la prise en charge médicale pour la victime.
«Mais ça nous embêtait que nos lecteurs pensent que les Indiens sont des sauvages, précise Marc Sieber. On s’est donc adressé à une spécialiste des violences conjugales pour étendre la thématique à la Suisse et au monde.» Les chapitres plus sociologiques donnent à l’ouvrage un aspect un peu didactique, mais fournissent au lecteur des informations chiffrées intéressantes.

CMC

 

 

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