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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Jeudi, 04 Octobre 2018 00:00

Srinagar

Un lac paisible entouré de violence

 

Le conflit qui a longtemps opposé l’Inde et le Pakistan au Cachemire s’est transformé. Le Pakistan n’a plus besoin de s’en mêler. L’Inde mène désormais une guerre contre elle-même.

 

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De hautes montagnes bordent un grand lac. Tout est vert: les petites îles qui flottent sur le lac, les algues qui s’y baladent, les arbres qui l’entourent. Il fait bon, l’air est rempli d’humidité. Les habitants se déplacent à la rame dans de longues pirogues en bois appelées shikaras. Une partie de la vieille ville de Srinagar est bâtie sur l’eau. Entre les constructions en pierre et celles en tôle ondulée, c’est un labyrinthe de canaux plus ou moins profonds, plus ou moins étroits, plus ou moins fréquentés et ombragés d’une végétation luxuriante qui font oublier que la ville compte plus d’un million d’habitants.
Les pirogues passent. Les femmes vont au marché. Les hommes vont travailler leurs champs flottants où poussent tomates, épinards, pommes de terre, carottes. Les enfants rentrent de l’école. Quelques touristes indiens se promènent. Dans le lac, les habitants font leur lessive et leur vaisselle, se baignent, se lavent et pêchent. Assis sur leurs shikaras, ils bavardent et boivent le thé.
Au rythme de l’eau, la vie paraît paisible. Sur le lac Dhal, le conflit qui décide de l’histoire de Srinagar et du Cachemire depuis septante ans paraît bien lointain. Mais sitôt qu’on met pied à terre, ce dernier se rappelle à la mémoire. Des commerces fermés, une connexion internet bloquée, des barrières, des postes de contrôle et des petites cahutes à meurtrières d’où sortent des canons de fusil.

Le choix du maharaja

Dans les rues principales et aux carrefours, des soldats indiens armés décident qui peut passer, qui doit être fouillé, questionné ou arrêté. Les touristes cir­culent sans problème. Mais les habitants, surtout s’ils sont jeunes, musulmans et de sexe masculin, sont contrôlés régulièrement.
Tout commence en 1947, lors du retrait britannique et de la partition des Indes en deux Etats, l’un majoritairement hindou, l’Inde, l’autre majoritairement musulman, le Pakistan. A l’époque, l’Etat princier de Jammu et Cachemire, qui est déjà contesté, peut choisir à quel pays il souhaite se rattacher. Se voyant menacé par une attaque de tribus pakistanaises, le maharaja d’alors choisit l’Inde. L’Inde se dépêche d’envoyer l’armée pour protéger son nouveau territoire. Une première guerre éclate entre les deux jeunes pays. Après le cessez-le-feu, en 1948, le Cachemire est coupé en deux. Une partie est occupée par le Pakistan, l’autre demeure indienne.
Deux guerres semblables éclatent, en 1965 et 1971. En 1972, les deux pays signent un accord qui définit la ligne de cessez-le-feu comme la ligne de contrôle et par lequel ils s’engagent à régler leur dispute par le biais de négociations. Du point de vue des relations internationales, les décennies qui suivent sont marquées par quelques brefs conflits armés entre l’Inde et le Pakistan, notamment dans la région du glacier du Siachen, suivies de périodes plus ou moins paisibles.
Mais à l’intérieur du Cachemire indien, la situation se détériore à partir des années 1980. En 1987, une élection contestée y génère un mouvement d’insurrection et fait le jeu du parti indépendantiste et de l’Etat pakistanais, qui entraîne et finance des militants anti-indiens. L’Etat indien répond par la violence, ce qui mène à une escalade du conflit et provoque de nombreuses morts civiles.

Violentes convulsions

En 1990, l’armée indienne tue 100 manifestants musulmans alors que les attaques et menaces des militants indépendantistes et pro-pakistanais vident la vallée du Cachemire de ses citoyens hindous. La tension atteint son apogée en 1999, quand éclate la quatrième guerre indo-pakistanaise.
Depuis, la relation entre l’Inde et le Pakistan connaît des hauts et des bas ponctués de menaces et de gestes de bonne volonté. En revanche, le conflit à l’intérieur du Cachemire indien ne cesse de s’épaissir.
«Bien que la violence ait connu son apogée dans les années 1990 –  la conséquence sanglante d’une insurrection parrainée par le Pakistan, selon New Delhi –, des centaines de milliers de soldats indiens et de personnel paramilitaire restent stationnés dans la section indienne du Cachemire. Une loi spéciale confère à ces forces des pouvoirs étendus; elles peuvent fouiller et emprisonner les civils et tirer sur eux, un droit dont elles abusent, aux dires des groupes de défense des droits humains... «Le résultat, c’est que même en dehors des périodes de conflit ouvert, la région souffre de régulières et déprimantes convulsions de violence, composées de cycles de protestation contre les forces de sécurité, de répressions et de couvre-feux militaires qui mettent la vie à l’arrêt», explique Nikhil Kumar dans le Times.

2018-40-22ANi indiens ni pakistanais

«Certaines personnes – à ce sujet, les gens utilisent toujours des formules impersonnelles – aimeraient un Cachemire indépendant», explique Ra­ja, un cinéaste de Srinagar. «Les Cachemiris ne se sentent ni indiens ni pakistanais. Beaucoup sont adep­tes du soufisme, d’autres sont chiites. Ils ne se reconnaissent pas forcément dans l’islam pakistanais, majoritaire.»
En effet, si le conflit au Cachemire est généralement considéré comme un conflit entre l’Inde et le Pakistan – le Pakistan estimant que cette région musulmane lui revient de droit et l’Inde craignant, si elle la perd, de voir son autorité mise à mal dans d’au­tres zones frontalières peuplées de minorités religieuses ou ethniques –, les violences au Cachemire ont une dimension interne très forte, explique le chercheur Kunal Mukherjee dans un article paru dans la revue Defense and Security Analysis (n°30, 2014). Selon lui, ce conflit interne a ses racines dans les violations des droits humains commises par les forces indiennes, la pauvreté, la corruption et l’échec de l’administration indienne: «Quand on en parle avec les habitants de Srinagar, il devient clair que le personnel militaire est la cause de la majeure partie de la violence que connaît la région alors même qu’il est supposé maintenir l’ordre et la loi».

Une région occupée

En outre, tant selon la population que selon des experts du droit international, l’Inde n’a pas respecté les engagements pris envers le Cachemire en 1947. L’article 370 de la Cons­titution indienne, voté juste après l’indépendance, stipule que le Cachemire obtient un statut spécial: le gouvernement indien n’est censé y exercer de pouvoir que dans trois domaines: la défense, les communications et les Affaires étrangères. Pour le reste, le Cachemire doit être autonome et libre de prendre ses décisions.
Or, l’Inde est parvenue petit à petit à imposer son autorité dans quantité d’autres domaines, explique l’expert de la défense indienne Kanti Bajpai dans l’article de Kunal Mukherjee. Pour ce dernier, le Cachemire est aujourd’hui clairement une région occupée.
A l’occupation indienne du Cachemire s’ajoutent de nombreuses violations des droits de la population. Ainsi, raconte Kunal Mukherjee, les Cachemiris parlent ouvertement des tortures auxquelles ils sont exposés, et notamment des viols commis par les forces de sécurité indiennes contre les femmes: «Le manque de respect des militaires indiens pour les Cachemiris donne à ces derniers l’impression de ne pas être considérés comme indiens par les gens de ‘l’Inde véritable’, d’où est issue la plus grande partie des forces armées. Au mieux, les Cachemiris sont perçus comme les ‘autres’ Indiens. Cette manière de les considérer et de les traiter n’a fait qu’élargir le fossé entre le Cachemire et le reste de l’Inde. Cela pourrait potentiellement renforcer le mouvement sécessionniste».
Alors qu’il y a quelques années les violences s’étaient raréfiées, depuis 2016 et l’exécution d’un des principaux leaders indépendantistes, Srinagar et le reste du Cachemire semblent s’enfoncer à nouveau dans la lutte et le sang. On dénombre déjà des dizaines de victimes cette année, dont un bon nombre de civils.
Comme l’a constaté le Premier ministre du Cachemire lors du dépôt de sa démission, en juin dernier, en faisant référence à la politique dure adoptée par le Premier ministre indien Narendra Modi: «La politique musclée ne fonctionnera pas au Cachemire. Ce n’est pas un territoire ennemi». Après des décennies de lutte contre le Pakistan, au Cachemire l’Inde se débat désormais contre elle-même et sa difficulté à considérer ses musulmans comme des Indiens à part entière. Ce faisant, elle risque de perdre définitivement ces montagnes, cette vallée luxuriante, Srinagar, le lac Dhal, la culture et la religion qui les habitent et cet étonnant mode de vie lacustre qui contraste paisiblement avec la violence environnante.

Aude Pidoux

 

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