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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Jeudi, 27 Septembre 2018 00:00

Lugano

Les visages de la Croix Verte

 

Au quatrième étage d’un immeuble de Lugano, un homme de 70 ans est allongé sur le dos dans son salon, inanimé. Toutes sirènes hurlantes, l’ambulance a précédé de quelques minutes le véhicule du médecin de garde. Lorenzo, un secouriste professionnel, indique par radio au 144 la gravité de l’intervention en cours.

 

2018-39-22ADeux secouristes professionnels, deux volontaires et un docteur, travaillant tous pour la Croix Verte de Lugano, s’affairent autour de l’homme dont le cœur ne répond plus. Un massage cardiaque suivi d’une prise en charge avec un AutoPulse, un appareil portable automatique de réanimation cardio-pulmonaire, ne suffisent pas: après 25 minutes d’efforts, le docteur ne peut que constater le décès du patient. Le miracle n’a pas eu lieu. Toute l’équipe s’en retourne à sa base dépitée. Un combat perdu parmi tant d’autres gagnés quotidiennement par ces professionnels du secours préhospitalier.

Dans un bassin de population de 150’000 personnes s’étendant de Campione d’Italia au Monte Ceneri et de Ponte Tresa au Val Colla, la Croix Verte de Lugano a effectué 10’128 interventions en 2017 pour 9432 patients traités. En d’autres termes, plus de 6 habitants sur 100 ont été pris en charge par cet organisme dans l’année.

Pathologies cardiaques en tête

Les interventions ont lieu au domicile des victimes, sur le réseau routier, dans les EMS et les institutions spécialisées ainsi que dans divers organismes publics. Quatre interventions sur cinq ont des causes médicales, une sur cinq est liée à un accident. Les pathologies les plus fréquentes sont les problèmes cardiaques, cardiovasculaires et respiratoires ainsi que les troubles psychiatriques. Les interventions ont représenté en 2017, 113’000 heures de travail. Quant aux ambulances, elles ont parcouru 280’000 kilomètres, soit sept fois le tour de la Terre.
Dans la périphérie de Lugano, à Pregassona, un bâtiment construit en 1987 abrite le quartier général de la Croix Verte, une association privée sans but lucratif reconnue d’utilité publique, apolitique et aconfessionnelle.
L’association gère trois domaines d’activité très différents les uns des autres: le service d’ambulances; le service médical dentaire, qui offre des soins de qualité à bas prix; et une initiation aux premiers secours pour les particuliers et les entreprises. Toutes ces activités sont concentrées dans cet immeuble de deux étages qui comprend des bureaux, un réfectoire, des salles de cours, des chambres pour les veilles nocturnes et un cabinet dentaire. Un grand garage est utilisé pour stocker les médicaments et les accessoires médicaux et pour garer les huit ambulances et les trois véhicules utilisés par les médecins.
Le coût d’une prise en charge en ambulance oscille entre 800 et 1500 francs. Le financement est assuré à 70 % par les prestations facturées aux caisses maladie et à 17% par les communes. Malheureusement, pour les patients dépourvus d’une couverture complémentaire, la facture de l’ambulance n’est prise en charge qu’à moitié par les caisses maladie. Mais l’association offre la possibilité de devenir donateur pour 40 francs par personne et 70 francs par famille: dès lors, en cas d’intervention, les frais pour les patients sont gommés. Près de 12’000 personnes y ont déjà adhéré.

Plus que centenaire

Née en 1910 sur la base du modèle laïc italien de la Compagnia della Misericordia (la Compagnie de la miséricorde), jusqu’en 1989, l’association s’est appuyée exclusivement sur le travail de volontaires. Cette année-là, la Croix Verte met en place une formation spécifique et un diplôme de secouriste professionnel. Fini les litières traînées par des chevaux: des ambulances équipées de matériel de dernière génération ont pris le relais, permettant d’appliquer les plus récentes découvertes médicales dans un contexte extrahospitalier.
L’association compte 95 employés plus cinq médecins du service d’ambulances – la plupart sont anesthésistes de formation et titulaires d’un diplôme de médecin urgentiste – et 45 secouristes professionnels diplômés. Elle peut également compter sur un réservoir de 110 volontaires.
Cette structure est unique en Suisse: aucun autre canton n’a intégré des bénévoles à ses secours d’urgence; le canton fait figure de pionnier, y compris quant aux résultats obtenus par ce biais. Ces 110 femmes et hommes issus d’horizons professionnels divers s’engagent gratuitement dans le secours préhospitalier et l’action médicale durant leur temps libre et interviennent aux côtés des secouristes professionnels lors des urgences médicales.

2018-39-20AVolontaires bien formés

En moyenne, les volontaires restent actifs au sein de l’association pendant cinq à six ans. Mais il y a des exceptions, comme ce volontaire présent depuis 45 ans! Qu’est-ce qui les pousse à rejoindre la Croix Verte? Leurs réponses sont multiples: «Le don de soi, le besoin d’aider, l’insolite des situations rencontrées, l’adrénaline que procurent les urgences, le pouvoir enivrant des sirènes, le besoin de se remettre en question, l’empathie, la générosité, la vocation, les rapports qui se créent avec les patients et leurs familles, l’imprévisibilité des journées, faire partie d’une équipe, donner un sens à sa vie ou à son temps libre, recevoir une formation sanitaire».

Un gros investissement

Participer aux activités de la Croix Verte est une action riche de sens, créatrice de lien social, porteuse d’un impact visible et mesurable: les volontaires y trouvent des gratifications à la hauteur de leurs efforts et de leur engagement altruiste, aux confins ténus de la douleur et de la vie.
En septembre 2017, près de nonante personnes ont envoyé une candidature spontanée. Après analyse de leurs dossiers, un cours de réanimation cardio-pulmonaire, l’utilisation d’un défibrillateur automatique, un test physique et un entretien individuel, l’association en a retenu une quinzaine et a entamé leur formation. Un samedi sur deux pendant quatre mois, ils suivront des cours théoriques avant d’y ajouter la pratique durant quatre mois supplémentaires durant lesquels ils seront intégrés progressivement aux interventions en ambulance.
Après 300 heures de formation, le candidat passe un examen théorique écrit et est évalué lors des interventions. Une fois ce seuil franchi, il devient l’un des trois piliers d’une équipe durant les urgences médicales.
L’investissement personnel et le temps consacré au volontariat sont importants pour maintenir à niveau les connaissances et les réflexes des volontaires. Chacun doit accomplir un minimum de 250 heures d’engagement annuelles auxquelles s’ajoutent 20 heures de formation continue. Les volontaires sont libres, s’ils le souhaitent, de donner plus de temps en fonction de leurs disponibilités.
Retour à la base de la Croix Verte de Lugano. L’équipe a à peine le temps de boire un café que l’alarme retentit. Deux sonneries pour une urgence médicale grave impliquant un risque vital, quatre pour une intervention moindre. Nonante secondes suffisent au deux secouristes et au volontaire pour prendre la route.

Séducteur impénitent

Un homme de 88 ans a eu un malaise et a perdu connaissance pendant un court instant. Arrivée au domicile du patient, l’équipe de secouristes contrôle au moyen d’un moniteur un ensemble de fonctions vitales: électrocardiogramme, mesure de la pression artérielle, de la fréquence respiratoire et de l’oxymétrie pulsée (la saturation en oxygène dans le sang d’une personne). Une perfusion intraveineuse est posée et une solution saline administrée.
L’homme est conscient et parle normalement. Il s’est totalement remis de son malaise malgré une pression basse. Il va être emmené à l’hôpital Civico de Lugano pour des contrôles plus approfondis. Il se lève aidé par une volontaire qui lui demande comment il se sent. Avec un air malicieux, le vieil homme répond: «Mieux, mais pas encore assez pour vous inviter à danser ce soir».

Didier Rueff

Plus d’info: www.croceverde.ch

 

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