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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Mercredi, 19 Septembre 2018 00:00

Grisons

Légendes et merveilles du Val Calanca

 

Les Romands ne savent rien du Val Calanca, vallée cachée au sud des Grisons. Pour le découvrir, il faut traverser l’enfer, prendre des téléphériques et suivre des chemins haut perchés. Les habitants, eux, s’accrochent.

 

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Lorsque l’on monte au Val Calanca, la route traverse un tunnel au nom peu engageant, le Val del Infern (la vallée de l’enfer). La vallée est pourtant un paradis plutôt qu’un enfer. A moins de parler d’enfer vert, autre nom pour désigner la forêt vierge. A la différence de l’Amazonie, où elle disparaît, la forêt reprend ses droits sur la vallée, engloutissant les domaines agricoles abandonnés. On le voit sur l’ancien chemin reliant Santa Maria à Buseno: le petit hameau de Piöt n’est désormais plus qu’une ruine mangée par les fougères.
Même s’il est plus proche de Bellinzone que de Coire, le Val Calanca, italophone, fait partie du canton des Grisons. Au Moyen Âge, il appartenait aux comtes de Sax, tout comme la vallée voisine de la Mesolcina. Ces grands seigneurs étaient dotés des deux côtés du Mons Avium (la montagne des oiseaux), le futur col du San Bernardino. Lorsqu’ils durent céder leurs propriétés italophones à un condottiere italien, les habitants de la région ne l’entendirent pas de cette oreille et se rapprochèrent de la Ligue grise, une des trois ligues qui allaient former le canton des Grisons.
Après la rude montée depuis Grono et la traversée du Val de l’Infern, nous laissons de côté les deux villages de Castaneda et Santa Maria, qui appartiennent au Val Calanca (Santa Maria en était l’église mère), mais qui par leur position géographique constituent plutôt des terrasses ensoleillées dominant la Mesolcina. Le premier village du Val Calanca proprement dit est Buseno. Son altitude assez basse (750 m environ) permet aux châtaigniers de s’y développer.

2018-37-15ALa terre dans les souliers

A ce village est rattachée une légende. Les gens de Buseno étaient en conflit avec ceux de San Vittore, dans la Mesolcina, pour la possession d’un alpage. Ils avaient mandaté un arbitre pour les départager. Ce dernier, circonvenu par ceux de San Vittore, eut recours à un subterfuge. Il mit de la terre de San Vittore dans ses souliers. Le jour du jugement, il attesta qu’il foulait la terre de San Vittore d’une voix si convaincante que l’alpage convoité de Mem leur fut accordé. L’homme dut expier son parjure et son fantôme hante les montagnes.
Après Buseno, la route conduit à Arvigo, connu pour la carrière de gneiss d’Alfredo Polti, la plus grande entreprise de la région. A Arvigo, un ancien pont traverse la rivière, la Calancasca. Il est emprunté par le sentier pédestre reliant les différents villages de la vallée.
Téléphérique automatique
Arvigo est aussi le point de départ du téléphérique de Braggio, une localité qui s’étend sur un replat ensoleillé. Le téléphérique, automatisé, fonctionne 24 heures sur 24. Les randonneurs ne doivent donc se faire aucun souci s’ils ont planifié une excursion et qu’ils ont été retenus par la beauté du paysage: ils peuvent reprendre le téléphérique à leur convenance.
Le mot Calanca viendrait de l’adjectif raide, rapide en langue ligure. De fait, les pentes sont vertigineuses dans cette vallée alpestre où plusieurs sommets dépassent 3000 mètres d’altitude. Le village haut perché de Landarenca n’est même pas accessible en voiture (à la différence de Braggio, où l’on trouve quand même une route). Pour le rejoindre, il faut monter à pied en suivant la mulattiera, le chemin muletier, ou bien emprunter le téléphérique de Selma où, soit dit en passant, de courageuses personnes ont ouvert cet été un magasin malgré le faible potentiel de clientèle.
Landarenca mérite absolument une visite. Ce beau village est l’un des points de départ de l’ascension du Pizzo di Claro (2727 m), l’un des rares sommets de la vallée officiellement balisé. Sa vue circulaire sur le Mont Rose, les Alpes bernoises ou encore le massif de la Bernina est appréciée.

Oui au vote des femmes

Landarenca fut la deuxième commune des Grisons à accepter le vote des femmes au niveau communal. Ce vent de libéralisme n’empêcha néanmoins pas le village de connaître la dépopulation propre aux régions de montagne. Il abrite aujourd’hui une quinzaine d’habitants contre plus de cent jadis. La commune a fusionné en 1980 avec Arvigo. D’autres communes ont fait de même si bien que maintenant, des onze anciennes communes de la vallée (en comptant Castaneda et Santa Maria), il n’en reste plus que cinq, peuplées de 796 âmes en 2010.
Les paroisses, en revanche, n’ont guère fusionné. Avec une population clairsemée, elles font face à un manque de prêtres et à l’entretien d’un patrimoine important d’églises baroques et de chapelles.
Le sauvage Val Calanca suscite l’intérêt des amis de la montagne. C’est ainsi qu’à la fin des années 1970 Hans Urech, professeur à Sursee, dans le canton de Lucerne, lança ses élèves dans un projet un peu fou: la revitalisation de Lasciallo, un hameau dominant Cauco que la forêt recouvrait peu à peu. Le projet conduisit à la récupération de chemins et d’anciennes cultures en terrasses.
Une autre initiative aboutit à la restauration de la chapelle du lieu, dédiée à saint Antoine de Padoue, et à sa très riche décoration en stuc qui, à première vue, détone dans cet humble hameau. On débroussailla également d’autres cultures en terrasses envahies par la forêt au-dessus de Rossa. Les photographies comparatives que l’on montre aux visiteurs sont éloquentes.
Avant Rossa, il y a encore Santa Domenica et Augio. Le très sérieux Guide artistique de la Suisse considère l’église de Santa Domenica comme l’une des plus belles églises baroques des Grisons. Ne nous décourageons pas si l’édifice est fermé. Il faut avoir la patience de trouver la personne responsable de la clé.
Bien moins connue que saint Dominique, le fondateur de l’Ordre dominicain, Domenica serait une sainte du sud de l’Italie martyrisée durant les persécutions de Dioclétien.
A notre arrivée à Augio, saluons la cascata del Frott qui descend de la vallée latérale de l’Ör. La cascade a donné son nom à l’hôtel La Cascata, charmant édifice du début du 20e siècle qui fait office de centre culturel de la contrée. Le Val Calanca ne parvenait pas à nourrir tous ses habitants, aussi beaucoup partirent travailler à l’étranger. Certains revinrent riches. A Augio, la Casa Spadino (18e siècle) témoigne de la fortune acquise par son constructeur.

Le car s’arrête ici

Nous voici enfin à Rossa (1069 m au pont), le dernier village habité à l’année. Le car postal s’arrête ici et les randonneurs qui en descendent, à moins de trouver un automobiliste charitable, doivent marcher une heure environ sur la route asphaltée jusqu’au mayen de Valbella. De Valbella, on peut rejoindre le col du San Bernardino ou bien explorer le très sauvage val Largè, apparemment plus du tout exploité.
Le promeneur aimant la solitude sera comblé. On peut marcher des heures durant sans rencontrer personne.

Jacques Rime

Le poème de don Luigi

Un personnage célèbre a parlé du Val Calanca. Il s’agit de Don Luigi Guanella (1842-1915), prêtre des montagnes de Côme, apôtre de la charité, disciple de saint Jean Bosco. Fondateur d’instituts religieux, il fut canonisé en 2011. Don Guanella s’était rendu en été 1900 à Santa Maria in Calanca pour la pose d’une croix au Christ Rédempteur. En 1915, quelques semaines avant sa mort, il récite à Arvigo le poème Adieu au val Calanca: «Ta vallée, ô Calanca, repousse et fait trembler le pèlerin qui s’y rend pour la première fois, mais la variété avec laquelle tu te révèles comme un monument admirable de la nature la rend d’autant plus chère. Devant ce monument, tous et chacun des plus grands monuments de l’art humain se taisent, et même, je dirais, se cachent».
Don Luigi Guanella était littéralement tombé sous le charme de ce paradis naturel. Il ajoutait: «Adieu, val Calanca! Fais-toi aimer comme tu le mérites». Ce n’est pas la vallée qui le contredirait. En rejoignant le lac de Calvaresc depuis Rossa, le promeneur est sans doute surpris: le lac a la forme d’un cœur! C’est comme si le Val Calanca montrait à tous qu’il attend ses hôtes et qu’il vaut la peine de l’aimer en retour.

 

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