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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Mercredi, 29 Août 2018 00:00

Le pape à Dublin

Ces familles irlandaises catholiques malgré tout

 

Alors que l’Irlande reste ébranlée par les scandales d’abus sexuels dans l’Eglise, de nombreuses familles attendaient la visite du pape François pour les aider à réaffirmer leur foi au sein d’une société sécularisée.

 

2018-35-34AIl est midi moins trois quand le monospace rutilant de la famille Ascough se gare sur le parking de la paroisse Sainte-Anne, au cœur du faubourg de Shankill, à l’ourlet sud de Dublin. Les portières du véhicule s’ouvrent à la volée sur une ribambelle d’enfants venus assister à la messe dominicale de la petite église côtière. Un mois avant la visite de François, venu ce week-end en Irlande pour clore la 9e Rencontre mondiale des familles, l’effervescence est déjà palpable dans l’édifice religieux où trônent quelques affiches et tracts incitant les familles irlandaises à participer à ce «grand événement».

«Cela va faire du bien de montrer que nous ne sommes pas des catholiques isolés, que nous formons encore une grande famille dans tout le pays», sourit Jaclyn Ascough, 51 ans, qui peine à réfréner son excitation. Conseillère en fertilité dans une clinique prônant le retour aux méthodes naturelles de contraception, chroniqueuse sur les ondes de la chaîne chrétienne Spirit Radio, celle qui se présente avant tout comme «la mère de dix enfants» – dont trois morts dans des fausses couches – mène ce jour-là toute sa maisonnée à la baguette.

Saga en sept épisodes

L’enjeu est de taille. Son mari, Tom, est attendu dans l’après-midi au luxueux hôtel dublinois Talbot pour présenter officiellement, devant une foule de catholiques venus des quatre coins d’Irlande, la série YouTube qu’il prépare depuis bientôt dix ans. Baptisée Catholicism. Beyond Reasonable Doubt («Le Catholicisme. Au-delà du doute raisonnable»), cette saga en sept épisodes ambitionne de répondre aux grandes interrogations existentielles – «Dieu peut-il exister malgré ce qu’affirme la science? Pourquoi permettrait-il alors la souffrance? Que signifient les sacrements?...» – que peuvent se poser les habitants d’une île désormais profondément sécularisée. «Alors que la foi ne se transmet plus systématiquement entre les différentes générations irlandaises, je me suis dit qu’il fallait profiter des outils numériques pour donner des ressources pédagogiques à ceux qui veulent en savoir plus», explique le quadragénaire, ingénieur spécialisé dans le développement de programmes d’évangélisation et membre du conseil d’administration de l’institut Iona, un important think tank catholique conservateur.
Suivre pendant deux jours le rythme effréné de la famille Ascough et de sa joyeuse marmaille âgée de 2 à 22 ans pourrait laisser penser que la sécularisation n’a finalement jamais gagné la capitale irlandaise. Mais il n’en est rien. Il suffit de quitter leur maison pour constater combien la sympathique tribu fait figure d’exception au sein de la nouvelle société irlandaise.
«Il serait bien difficile aujourd’hui de faire une sociologie de la foi en Irlande: les familles y sont devenues très hétérogènes», constate d’une voix douce sœur Patricia Somers, une religieuse de la congrégation des Sœurs de la Charité, dans une des salles paroissiales de la cathédrale Sainte-Marie de Dublin où s’est rendu le pape le 25 août. «Les nouveaux catholiques appartiennent presque à la contre-culture: alors que le dimanche est désormais souvent consacré au shopping ou aux activités sportives, il faut beaucoup de force et de conviction pour rester pratiquant en Irlande», souligne la septuagénaire.
Au cours des deux dernières décennies, le pays a même vu émerger, au sein des familles, une sorte de catholicisme «extra-institutionnel», hors de la pratique conventionnelle. A ce terme, James Farrell, père de trois enfants rencontré dans un bus du comté de Mayo, dans l’ouest de l’Irlande, acquiesce d’un œil approbateur. «Je suis catholique. Je prie à la maison avec ma femme et mes enfants, mais plus question pour moi de mettre les pieds à l’église. Le clergé, hypocrite, nous a fait trop de mal...», élude-t-il en quittant la navette.
Comment comprendre ce rejet si fort, chez certains, de l’institution et la désertion des offices? Il faut pour cela revenir à l’histoire tourmentée de l’Eglise locale, autrefois si moralisante et cléricale. Au lendemain de l’indépendance irlandaise, arrachée à l’aube des années 1920 à la domination anglaise, celle-ci, très influente, régit toute la société en assurant massivement la prise en charge éducative des enfants de l’île dans des écoles catholiques.

Stupeur et scandales

En 1994, l’arrestation très médiatisée du Père Brendan Smyth, accusé de pédophilie, braque les projecteurs sur l’horrifiante réalité des abus sexuels perpétrés au sein d’un grand nombre de ces établissements. Près de 15’000 cas sont recensés entre les années 1940 et 1980 à la stupeur des quatre millions de citoyens irlandais. La parole des victimes se libère.
D’autres dérives – des maltraitances, parfois mortelles – commises au sein des Magdalene Laundries, ces couvents tenus par des religieuses et voués à la rééducation des «filles perdues», commencent aussi à défrayer la chronique. Dans la presse locale, plusieurs témoignages d’anciens enfants orphelins condamnant avec virulence les mauvais traitements reçus au 20esiècle dans des structures catholiques viennent enfin accabler un peu plus une institution déjà empêtrée jusqu’au cou dans les scandales.
Quand il rembobine ce douloureux passé, Will Hamilton ne décolère pas. Ancien calligraphe, ce sexagénaire dublinois qui confie avoir lui-même été maltraité lorsqu’il était écolier est un fervent détracteur de l’Eglise. «Cette structure au bord de la banqueroute a fait mille fois plus de mal que de bien aux familles irlandaises», attaque-t-il. Ces dernières semaines, ce membre très actif du groupe Facebook Say Nope to the Pope («Dites non au pape»), qui regroupe près de 2000 personnes, a essayé de rassembler des opposants virtuels pour manifester contre la visite de François les 25 et 25 août.

Invités à dîner

«La colère des victimes de l’Eglise est évidemment légitime, mais elle ne doit pas obstruer le fait que l’institution essaye de changer en profondeur, de tourner la page du cléricalisme», tempère Tara Fullam, mère de deux adolescents, dans la cuisine de sa jolie maison de Palmerstown Drive, dans l’ouest de la capitale. «Ma mère, qui a conservé une vision stricte de l’institution, n’a connu celle-ci pendant des décennies que sous sa forme autoritaire, hautaine, dictant les règles de la vie quotidienne. Aujourd’hui, les curés sont plus proches de nous: on peut très simplement les inviter à déjeuner ou à dîner», se réjouit cette paroissienne de 47 ans salariée dans les ressources humaines.
Il ne faut pas remonter loin pour démontrer la perte d’influence spectaculaire de l’Eglise irlandaise. Trois ans après la légalisation du mariage homosexuel, le référendum sur l’avortement s’est soldé en mai par un véritable plébiscite avec plus de 66% des voix en faveur de son autorisation. Un nouveau coup dur pour nombre de familles catholiques de l’île, amplifiant leur sentiment de décalage avec la société.
Résolument pro-life, les Ascough étaient alors en première ligne. Leur fille aînée, Katie, 22 ans, a été destituée fin octobre de sa fonction de présidente du syndicat étudiant de l’University College de Dublin pour avoir refusé, au nom de ses convictions religieuses, de publier des informations sur les avortements illégaux à l’étranger dans le journal du campus. Sa démission avait été hautement médiatisée par la presse nationale. «Ce n’est pas évident d’être jeune catho et de défendre la vie: cela va à l’encontre de l’idéologie ‘cool’ à la mode», défend Hope, sa sœur de 18 ans, qui a déjà lu l’encyclique Humanae vitae du pape Paul VI.

Dur d’être fiers

Trouver un nouveau langage pour parler aux jeunes, regagner la confiance des laïcs, accorder plus de place aux familles au sein de l’institution,... Au lendemain du choc du référendum sur l’avortement, les défis restent très nombreux pour l’Eglise irlandaise, qui mise sur la venue du pape pour renouer avec une large frange de la population qui s’est éloignée d’elle.
«Cela a été franchement dur d’être fiers de notre foi ces derniers temps», insiste Mary Anne Stokes, mère d’une petite Leah et enceinte de son deuxième enfant. Salariée dans une association missionnaire, la trentenaire, qui vit avec son mari à Celbridge, dans le comté de Kildare, près de Dublin, est volontaire pour la Rencontre mondiale des familles. Elle en attend aussi beaucoup. «J’ai même le secret espoir qu’elle nous donnera la force de sortir enfin la tête de l’eau.»

Malo Tresca/La Croix

«Vous êtes l’espérance de l’Eglise et du monde!»

2018-35-36AQuatre temps forts ont marqué le voyage du pape en Irlande: samedi 25 août, la rencontre avec des couples dans la pro-cathédrale et le Festival des familles au Croke Park Stadium de Dublin; le lendemain, le pèlerinage au sanctuaire de Knock, à 180 kilomètres de la capitale, et la messe célébrée au Phoenix Park de Dublin. Sans oublier la rencontre, le 25 août, avec huit victimes d’abus sexuels, de pouvoir et de conscience commis par des membres du clergé.
C’est une foule enthousiaste qui a accueilli le pape en Irlande. Mais aussi des catholiques secoués par les abus sexuels sur mineurs et l’internement forcé de filles-mères et de prostituées qui ont marqué l’histoire récente du pays (voir article principal). Des «blessures toujours ouvertes» qualifiées par le pape d’«échec» de l’Eglise et de l’Etat.

«L’air frais de l’évangile»

A son arrivée, avant de s’adresser aux autorités du pays, le pape a longuement salué les familles, objet principal de son voyage. Accueillant le «don divin de la vie», elles sont le «ciment» de la société, et elles doivent être promues et protégées, a-t-il souligné. Face à «l’instabilité» actuelle du mariage, il a invité à redécouvrir les valeurs qui donnent un sens à la vie.
Aux couples qu’il a rencontrés, François a rappelé que le mariage est «une vocation», «une décision consciente et pour toute la vie», un «engagement à faire grandir l’amour». Dans la famille, Eglise domestique, les enfants doivent «respirer l’air frais de l’Evangile», les parents étant «les premiers maîtres dans la foi» par leur exemple «paisible et quotidien».
Chants, danses, témoignages de familles du monde entier: le Festival des familles était riche de couleurs et de diversité. «Vous êtes l’espérance de l’Eglise et du monde!», a lancé le pape à des familles en qui il voit des «trésors vivants de mémoire». Pour lui, le mariage n’est pas une «obligation juridique froide», mais «la promesse puissante de la fidélité de Dieu». François en a rappelé les dimensions: fidélité, indissolubilité, unité et ouverture, garanties par l’amour du Seigneur. Et appelé les familles à manifester cet amour par de «petits gestes de bonté dans la routine du quotidien»: ce faisant, elles constituent «les meilleurs antidotes contre la haine».
Le pape était attendu sur les abus sexuels commis par des membres du clergé. Il y a répondu par des gestes: un temps de recueillement en silence devant un cierge allumé depuis 2011 pour les victimes et la rencontre de huit d’entre elles. Des paroles fortes condamnant des «crimes ignobles», un «grave scandale», une trahison «cause de souffrance et de honte» et appelant chacun à agir pour réparer tant de violence.

Long mea-culpa

Enfin, en ouverture de la messe, un long mea-culpa – qui n’était pas prévu – pour mettre les fautes commises par l’Eglise en Irlande «devant la miséricorde du Seigneur». Demande de pardon pour les actes commis, mais aussi pour les fois où «comme Eglise nous n’avons pas regardé les victimes d’abus avec compassion et recherche de justice et de vérité et avec des actions concrètes»; pour les membres de la hiérarchie catholique qui «n’ont pas pris en charge ces situations douloureuses et sont restés silencieux»; pour la séparation par des institutions religieuses d’enfants d’avec leurs mères seules.
Et de demander que le Seigneur accroisse «cet état de honte et de remords et qu’il nous donne la force de nous engager à travailler pour que jamais plus cela n’advienne et que justice se fasse».

Geneviève de Simone-Cornet avec cath.ch

 

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