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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Mercredi, 22 Août 2018 00:00

Camargue

Sainte Sara, arrivée par la mer

 

En mai a eu lieu le pèlerinage annuel des gens du voyage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, dans le sud de la France. Plus de mille caravanes venues de l’Europe entière avaient fait le voyage pour participer à l’événement et rendre hommage à sainte Sara, patronne des gitans. Une douzaine de familles yéniches de Suisse alémanique, de Suisse romande et du Tessin avaient fait le déplacement.

 

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L’histoire veut que, chassées de Palestine où les premiers chrétiens étaient persécutés, Marie Jacobé, Marie Salomé et leur servante Sara furent jetées à la mer sur un bateau sans rames ni voiles. Portées par des courants favorables, elles se sont miraculeusement échouées sur les côtes de Camargue où elles ont ensuite vécu. Une église a été bâtie sur leur tombeau aux Saintes-Maries-de-la-Mer et le village est devenu, dès le 12e siècle, un lieu de pèlerinage particulièrement cher au cœur des gens du voyage. Qu’on appelle aussi, selon les pays d’où ils viennent, gitans, manouches, yéniches, roms, sintés ou travellers.

Enfin reconnue

«A cette époque, les gitans n’avaient pas le droit d’entrer dans l’église. Ils étaient rassemblés dans la crypte, m’explique le Père Claude Dumas, président du pèlerinage et aumônier national des gens du voyage. C’est là qu’ils ont trouvé la statue d’une femme noircie par la suie abandonnée dans un coin. Parce qu’elle leur ressemblait, parce qu’elle se trouvait dans une église et parce qu’elle était, comme eux, rejetée et dénigrée, ils l’ont adoptée et ont fait d’elle leur protectrice. Sara était une sainte par ferveur populaire d’abord, comme d’autres avant elle, sourit-il, jusqu’à ce que le pape Jean Paul II l’ait reconnue officiellement, dans les années 1980.»
A l’approche du pèlerinage, dans la petite ville des Saintes-Maries-de-la-Mer, les campings se remplissent du jour au lendemain de mobil-homes venus de partout. Pour Joseph, yéniche de Suisse, «venir ici est une occasion de se retrouver, de faire la fête ensemble, de connaître des voyageurs d’autres pays. Ça resserre les liens au sein de notre communauté. Mais surtout, nous venons ici pour prier sainte Sara et la porter en procession jusqu’à la mer. Elle nous amène de la chance et du bonheur pour toute l’année. Et lorsqu’on ne peut pas venir, on pense à elle, on sait qu’elle est ici, qu’elle nous attend».
Le moment fort du pèlerinage est la procession, lorsque Sara est sortie de la crypte et portée avec ferveur jus­qu’à la mer entourée des gens du voyage, des fidèles, des pèlerins, des Arlésiennes en costume traditionnel et des gardians à cheval. Bénie cette année par l’archevêque d’Aix-en-Provence et Arles, Mgr Christophe Dufour, la sainte est immergée dans l’eau, puis reconduite à l’église. Cela  ravive peut-être sa magie, car la reine des gitans, qui porte une couronne, a quelque chose qui va au-delà de son beau visage et de ses yeux en amande. «C’est une sensation difficile à expliquer, me dit un manouche de France, il faut le vivre, mais lorsqu’on parvient à toucher ses vêtements pendant la procession, on ressent quelque chose à l’intérieur de soi.» Cette force mystérieuse, Nadia l’éprouve aussi: «C’est comme ça, ça ne s’explique pas. Lorsqu’on est venu une fois, c’est comme si elle nous appelait; on revient encore et encore, on ne peut pas s’en empêcher».

2018-34-24CHonorée par tous

Sara attire également ceux qui vivent un peu en marge ou qui ont adopté un mode de vie différent, comme Daniel, qui a quitté son appartement exigu en Vendée il y a deux ans et qui, depuis, parcourt la France en camping-car avec son chat. Une petite statue de la sainte orne son tableau de bord: «Sainte Sara est devenue ma confidente et faire l’effort de venir ici chaque année, c’est ma façon de la remercier». Ambra, une jeune Italienne sans attaches qui vagabonde à travers l’Europe avec son sac à dos, a aussi fait des Saintes-Maries-de-la-Mer le point fixe de son existence changeante: «C’est l’endroit où je viens me ressourcer: prier ici me donne tant d’énergie!».
Provençale autant que gitane, sainte Sara est aussi honorée par les gardians de la campagne camarguaise. «Je considère sainte Sara comme une protectrice. Je vais vous faire une con­fidence, me dit l’un d’eux en se pen­chant vers moi du haut de sa monture: lorsque je ne vais pas bien ou que j’ai un gros souci, je vais la voir et je repars apaisé.»
« La vie de voyageur n’est pas toujours facile, me confie une gitane ve­nue d’Espagne. Alors, le pèlerinage c’est aussi nos vacances: on est entre nous et on peut faire la fête loin du rejet, des discriminations et des difficultés de la vie quotidienne.»
Force est de constater qu’il subsiste à l’égard des gens du voyage bien des préjugés contre lesquels s’indigne le gardian Michel: «Les gens du voyage? Je les considère comme des êtres humains qui sont repoussés aujourd’hui encore parce qu’on les voit automatiquement comme des voleurs de poules. Mais il n’est pas besoin d’être gitan pour être voleur! Si on apprend à les connaître, ce sont des gens charmants avec un cœur et une foi sans pareils».

Caravane ou mobil-home

Le Père Claude Dumas, qui accompagne les gens du voyage, admire l’humilité et la générosité, mais aussi la résilience de ce peuple. Un peuple qui durant deux mille ans a su garder intactes sa culture, sa langue et ses traditions en dépit des persécutions dont il a fait l’objet dans tous les pays d’Europe. Aujourd’hui, le coût de la vie et le manque de places de stationnement rendent leur itinérance difficile et forcent une partie d’entre eux, plus proches de la précarité, à se sédentariser. «Lorsqu’ils le font, c’est avec un pied dedans et un pied dehors, sourit Sylvie, qui les connaît bien. Vous ne les verrez jamais vivre à l’étage. Et la caravane reste devant la porte: en général, c’est là qu’ils dorment.» D’autres au contraire, plus à l’aise financièrement, se sont installés aux Saintes-Maries-de-la-Mer dans de puissants mobil-homes tout équipés.
2018-34-20ALeur situation varie selon les pays. Chez les yéniches de Suisse, les plaies sont encore vives: la politique pratiquée par la Confédération à leur égard jusqu’en 1973, avec plus de 600 enfants enlevés de force à leurs parents et des femmes stérilisées à leur insu, marque encore toute une génération – ils n’aiment pas en parler. La Suisse recense environ 6000 gens du voyage: une partie est devenue sédentaire; les autres, semi-nomades, passent environ neuf mois de l’année sur la route, allant de canton en canton en mobil-home.
Ils sont ferrailleurs, antiquaires, ebénistes, peintres, artisans, réparateurs de machines en tous genres, coiffeuses ou stylistes en onglerie, patrons d’entreprise même! Souvent nous les côtoyons sans savoir qui ils sont, sans savoir que leur vie devient de plus en plus difficile avec des places de stationnement toujours plus rares. «Nous voudrions que les communes et les cantons prennent leurs responsabilités à notre égard. Nous payons ces places ainsi que nos impôts et nos primes d’assurance maladie», me confie Josef Gerzner. Il déplore la méfiance des présidents de commune «qui nous mettent tous dans le même sac. C’est vrai qu’il y a eu des incidents, mais le plus souvent, ils étaient le fait de voyageurs venus de l’étranger qui laissaient les places sales et qui stationnaient où c’était interdit. La Suisse est notre pays, nous sommes intégrés, nous y vivons depuis des générations».
En 1986, le président de la Confédération Alphons Egli a présenté des excuses officielles aux gens du voyage pour la politique d’acculturation dont ils ont été victimes. Mais peut-être est-il temps aujourd’hui d’accorder un peu plus de place, au propre comme au figuré, à une minorité qui revendique simplement le droit de vivre autrement et qui a su garder, chevillée au corps, une liberté dont secrètement nous rêvons peut-être aussi.

Texte et photos: Virginie Claret.

 

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