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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2018 - A la deux
Jeudi, 16 Août 2018 00:00

Tourisme

Parfois, le Blanc se paie la honte en Afrique

 

Sorti des balises touristiques sécurisantes, le voyageur européen au Cameroun découvre le pays en même temps qu’une fragilité dont il se croyait affranchi. Le voici à Yaoundé, lieu de dures épreuves.

 

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«Salut le Blanc!» Il a osé! Le jeune écolier est un peu railleur. Le Blanc, déjà tremblant en bordure du quartier rural qu’il a voulu longer pour respirer un peu d’exotis­me, n’en ressent que plus fortement sa faiblesse. En croisant cet adolescent qui mar­che avec détermination dans son uniforme, ses livres de classe sous le bras, il se sent ridicule de sueur. Il fait chaud! Ciel qu’il fait chaud! Ou plutôt humide, car pour être honnête, le ciel de Yaoundé n’est pas si rébarbatif: guère plus de 35° sous un ciel gris. Presque chaque après-midi, des ora­ges rafraîchissent l’atmosphère.
Pour­tant, le climat équatorial qui règne en maître ici baigne le Blanc d’une moiteur constante qui le débilite.

Le maïs dans les rues

«Pendant la grande saison des pluies (entre août et novembre), les orages sont terribles, lui a expliqué le réceptionniste de l’Hôtel Résidence. Mais nous en sommes à la petite saison des pluies (mars-juin). Pour le moment, les précipitations sont moins nombreuses que les années précédentes. Si bien que nous nous inquiétons de savoir si les semences de mars pourront germer.» «Pourraient-elles ne pas germer?», s’étonne le Blanc qui voit s’épaissir les belles tiges vertes du maïs là où il escomptait trouver un salon de coiffure ou un restaurant. Il n’y comprend rien: qu’est-ce que cette ville d’1,8 million d’habitants qui cultivent en pleine rue des champs de toutes sortes?
Ce matin encore, du balcon de sa chambre, il voyait des femmes gratter le sol à la houe entre les jeunes plants d’igname. Mais il a dû se retirer brutalement de son observatoire. Sur une branche d’arbre qui venait frôler sa balustrade, il a eu le temps d’apercevoir une ondulation vert pomme. Un mamba, l’un de ces serpents à la morsure radicale dont la seule pensée provoque des vertiges…
Terrifié plus souvent qu’à son tour, le Blanc souffreteux en ces terres inhospitalières ose à peine s’éloigner de ce qui évoque la vie urbaine. Il se rassure au bord des larges rues brouillées par les gaz d’échappement des véhicules, sur les trottoirs défoncés où se serrent des enfilades d’échop­pes, dans la foule qui, sans lui prêter grande attention, le protège au cœur de sa bousculade. Mais le protège-t-elle ou ricane-t-elle de son ignorance? L’autre jour, attablé à la terrasse du Baron, il a été transpercé par les  regards narquois des clients lors­qu’il a commandé un café. La serveuse a seulement hoché la tête d’un air réprobateur. Bien sûr, a-t-il soudain réalisé, pas d’électricité donc pas de percolateur!
Le Baron a beau prétendre être le seul bar de Yaoundé connu des chauffeurs de taxi de l’aéroport, c’est une gargote sem­­blable à ses voisines: un toit de tôle pour abriter les caisses de boissons et un espace sur le trottoir où s’entassent tables et chaises en aluminium. On n’y boit que de la bière et du Coca-Cola tenus au frais sous d’énormes blocs de glace vendus par des gamins. En revanche, on peut y acheter tout ce que proposent les commerçants ambulants: brosses à dents, cravates, œufs cuits durs, cirage,…

La crampe à l’estomac

2018-33-17BS’y rafraîchir est un bienfait total pour le Blanc, mais y manger? Lors­que son appétit se met en branle, tout son être s’inquiète: va-t-il essayer un «chantier», ainsi qu’on appelle ces restaurants improvisés à même la rue, extension des cuisines privées où les «mamas» de Yaoundé gagnent quelques sous? Les plats y cuisent longuement sur des braseros: épis de maïs, brochettes de viande, manioc pilé qu’on emballera dans des feuilles de bananiers. Le parfum des grillades chasse les odeurs de pneus chauffés et d’essence montant de la chaussée.
Cela fait envie, se dit le Blanc, la crampe à l’estomac, mais ne va-t-il pas tomber malade? Lui qui déjà doit résister aux entérites provoquées par les glaçons, à l’hygiène douteuse de son hôtel, au paludisme, au bruit infernal qui l’empêche de dormir, aux insectes, à la moiteur écrasante, au trafic fou de la ville, aux regards méprisants de certains autochtones…
Pas tous les regards, heureusement. Un Camerounais compatissant lui conseille d’aller plutôt manger au Parallèle, restaurant fréquenté par les habitants aisés de Yaoundé. Mais pour y aller, il faut un taxi; voilà encore toute une affaire.
Hors de question de prendre une moto-taxi, c’est trop dangereux! En revanche, le Blanc peut espérer intéresser le conducteur d’une des innombrables Toyota jaunes qui encombrent les rues. Le «taxi-course» est collectif et charge jusqu’à cinq clients. Il passe au ralenti devant les personnes en attente. Chacune indique une adresse et le prix qu’elle concède. Le conducteur décide selon son envie du moment et manifeste son accord par un coup de klaxon; les vainqueurs se précipitent dans la voiture. Certes, il y a aussi le «taxi-dépôt». Plus conforme aux habitudes européennes, il ne prend qu’un seul client. Mais il coûte aussi beaucoup plus cher.

Il y a même Obama

Le Blanc a choisi le «taxi-course» et se félicite de sa chance: il est assis à l’avant de la voiture; ce qu’il ne tarde pas à regretter, car le taxi file à une allure démente sur les interminables périphériques. Pour ne pas penser au danger et s’éviter un retournement d’estomac, il accroche son regard à une grande affiche qui se démultiplie sur le parcours. «Tiens, Oba­ma!», dit-il à la cantonade, heureux de se retrouver en terrain connu. Quelle surprise, alors, d’entendre le soupir des deux jeunes femmes assises à l’arrière. «Bien sûr, c’est un Noir, donc c’est forcément Obama», marmonnent-elles dégoûtées.
Plus compréhensif, le conducteur précise qu’il s’agit de Samuel Eto’o, le footballeur camerounais, formidable buteur, qui a fait la gloire de son pays. Aïe! Encore une gaffe, se dit le Blanc. Et dire qu’il a failli poser une question sur la plaque d’identité du taxi: Noah… comme Yannick, l’ex-champion de tennis! «Vous êtes parent»?
Ouf, voici le restaurant! Délivré de ses frayeurs routières, pressé d’oublier ses maladresses, le Blanc entre au Parallèle. L’endroit, chaleureux, est une large paillotte aux grandes tables très occupées. Ici se dégustent les spécialités du pays, dont le «Poulet DG» - oui, comme PDG -, un poulet rôti avec de la banane plantain, du gingembre, des piments et un mélange d’épices et de légumes locaux. Ce n’est pas un plat traditionnel; il a été imaginé dans un «chantier» dans les années quatre-vingts, à l’intention des hommes d’affaires. Toujours pressés, ils peuvent avaler ce plat complet rapidement debout et sans couverts.

A l’oreille du Blanc

Progressivement sorti «du quartier», comme on appelle les secteurs populaires de la ville, le Poulet DG est devenu un plat de référence au Cameroun. On chuchote avec le sourire à l’oreille du Blanc que la fierté de se présenter comme Directeur Général est un reste de la colonisation française… Mais peu importe ce qu’on lui raconte, le Blanc dévore sa volaille, ses légumes, sa banane plantain et constate que ces mets sont parfaitement délicieux.
Autour de lui, la jet-set de Yaoundé savoure du poisson grillé. Les femmes ont savamment arrangé leurs boubous autour de leurs corps souples. Défiant les chemins de latérite du «quartier» que l’orage a transformés en boue rouge, elles sont arrivées plus élégantes et somptueuses que les invitées aux défilés des grands couturiers parisiens. Sûres d’elles, elles jettent d’éblouissants sourires de bienvenue à l’étranger assis dans son jean râpé et sa chemise d’explorateur.
Flottant entre la sympathie de cet accueil, les mille saveurs de son dîner et les vapeurs de la bière camerounaise, le Blanc s’enthousiasme. Plus tard, il devra réussir à regagner son hôtel.  Mais pour l’instant, il se noie dans les bonheurs de la table, se dit que la cuisine ici est un vrai régal, que les Africains sont formidables… D’ailleurs, comme l’amour passe par l’estomac, oui, il en est sûr: ce soir il aime
Ya­oundé!

Geneviève Praplan, texte et photos

 

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