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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 12 Décembre 2018 00:00

 

Beau livre

Les portraits de Dame Helvetica

 

 

Genevois établi au Tessin, le photographe Didier Ruef, qui collabore avec l’Echo Magazine, est parti en quête de l’identité suisse. Un voyage en noir et blanc de trente ans où les images d’Epinal voisinent avec l’inattendu, le piquant, le révélateur.


 

2018-50-23AHomo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela.

Le thème n’est pas original. La Suisse est probablement le pays d’Europe qui se pose le plus de questions sur son identité, le plus souvent avec une angoisse diffuse, une intranquillité d’esprit, une absence de réponses toutes faites hormis dans les rangs serrés du kop blochérien.

Trente ans de questions

En général, ce sont les écrivains et les essayistes, d’ailleurs plutôt alémaniques, qui s’y collent. Qui ne se souvient de Friedrich Dürrenmatt en 1990 – devant le président tchèque et dissident anti-communiste Vaclav Havel –, comparant la Suisse à une prison dont les citoyens seraient à la fois les détenus consentants et les geôliers volontaires?
Il est en revanche plus rare qu’un photographe se penche au chevet de Dame Helvetia. Didier Ruef s’y est risqué à la pointe de ses objectifs. Mais pourquoi, lui qui s’est jusqu’à présent plus intéressé aux paysans de montagne, à l’Afrique noire ou au problème planétaire du recyclage? «C’est en rentrant d’un séjour professionnel à New York, entre 1985 et 1987, que j’ai commencé à me poser des questions sur la Suisse», explique ce photographe admiratif de l’œuvre d’André Kertész, de Robert Doisneau et de Robert Frank.
«Je suis né à Genève en 1961, raconte-t-il. J’ai un grand-père français. Ma famille allait en vacances d’été en France, en Italie ou en Espagne. A la maison, on regardait la TSR et beaucoup la TV française. Je connaissais mieux la politique hexagonale que fédérale. Du coup, la Suisse... eh bien, je la connaissais très peu!» Didier Ruef avait en tête des traces de cours d’histoire, «les batailles médiévales contre les Habsbourg, Morgarten, Sempach, etc.». Aussi des souvenirs de courses d’école en Valais. «Mais avant de me lancer dans ce projet, je crois que je n’étais jamais allé en Suisse alémanique, à part peut-être pour voir les ours dans leur fosse à Berne!» C’est maigre, mais typique d’un Genevois.
De retour d’Amérique, le photographe a senti le besoin d’aller plus à la rencontre de la Suisse. «Qu’est-ce qui fait que ce pays reste ensemble? A quoi ça tient? On est une entité étrange au cœur de l’Europe. Il y a des francophones, des germanophones, des italophones, une poignée de Romanches et plein d’immigrés. Des mentalités et des religions différentes, une variété de paysages contrastés. Et on ne se tape pas dessus les uns les autres», songe Didier Ruef, mi amusé mi sérieux.

Compromis helvétique

Pourquoi, oui? Existe-t-il un secret suisse? Trois décennies à sillonner la Confédération suffisent-elles pour cerner celle-ci? Le photographe se hasarde: «Il n’y a pas si longtemps, la Suisse était pauvre, les gens émigraient, il ne faut donc pas idéaliser. Mais s’il y a un secret, il est dans ce fameux compromis helvétique. Ça a l’air banal de le dire, je crois pourtant que c’est vrai. Historiquement, les Suisses des vallées alpines se sont unis pour résister. Quand on se réunit, il faut donner quelque chose au voisin. C’est le principe du don et du contre-don. D’où l’importance de la décentralisation, de l’autonomie des cantons. Il faut pouvoir respirer en n’écrasant personne».

Unité dans la diversité

«Genève regarde naturellement vers la France, poursuit Didier Ruef. Le Tessin a les yeux sur la plaine lombarde. Bâle lorgne entre l’Alsace et l’Allemagne. Saint-Gall n’est pas loin de l’Autriche. Pour que tout cela tienne, il faut une unité dans la diversité – c’est d’ailleurs la devise de la Confédération. On y est: la mixité fait la force de ce pays!»
Une Suisse où les symboles pèsent. «Prenons les Alpes. Elles nous réunissent autant qu’elles nous séparent. Elles sont des appels à l’élévation, à la glorification. Des monuments de beauté minérale.» Les symboles, Didier Ruef en capture plus d’un dans Ho­mo Helveticus.
Il y a des soldats barbus d’une autre ère auxquels répondent des citoyens en armes. On se croirait en Amérique sur un stand militaire d’Estavayer-le-lac. «Cela peut troubler, un enfant avec une vraie arme à la main... Une chose me frappe depuis longtemps: aux Etats-Unis, quand les gens parlent d’avoir une arme sur soi, c’est pour se défendre, cet argument sort tout de suite; en Suisse, on parle de s’exercer au tir en famille, avec son oncle, des amis, etc., et on garde l’arme à la maison. C’est une grosse différence.»

Millefeuille

2018-50-23BAu fil de trente ans de pérégrinations plus ou moins hasardeuses, des drapeaux rouges à croix blanche sont brandis par des bras noueux sur la prairie du Grütli. Mais qu’y a-t-il derrière la scène répétée du pacte mythique de 1291?
Une Suisse qui vit, vibre et superpose des couches d’identité tel un millefeuille palpable. Un pays profond qui souffre également. Didier Ruef a glissé dans les certitudes d’Homo Helveticus des images qui contreviennent à la façade convenue de Dame Helvetia. Visages de la pauvreté. De la rue qui brise les reins. Mains fatiguées. Visages exténués.
A Genève, Zurich et Lugano, il n’y a pas que les coffres-forts et les banquiers. Il y a aussi ce qu’on ne veut pas voir. La drogue qui consume. Des existences qui flanchent. Et puis le banal. Des travailleurs ordinaires. De quoi se réjouir également: des corps qui dansent, des gens qui se baignent.
Didier Ruef ne regarde pas que là où ça dérange. Il n’est pas contre par principe. Y compris quand il s’agit de skieurs réunis autour d’une bonne fondue. Plaisirs de la neige et des cimes avant de redescendre dans la vallée – villes, gares, fêtes populaires, scènes d’intérieur comme d’extérieur. Et un pèlerinage à Expo 02, où une Suisse cooptée par la Migros transforme les visiteurs en passagers de caddies en route vers la manne céleste de la consommation.
Toutes ces photos sont très simples, en prise directe, à hauteur d’homme. C’est parfois dur, ironique, souvent tendre, perspicace, surtout sans neutralité. Le point de vue de Didier Ruef n’est pas celui du Département fédéral des affaires étrangères, mais de son regard intérieur.

Regard humaniste

Un humaniste se questionne sur son passeport et ce qu’il recouvre comme réalités. Il écoute le cœur des femmes et des hommes à travers les scènes où il les capture, son noir et blanc sans afféteries jouant ici un grand rôle: il fixe le temps en une sorte d’éternité. On a à plus d’une reprise la sensation physique de voir des morceaux d’une Suisse sans âge, où le spectre de Guillaume Tell pourrait guincher avec une jeune alternative dans un centre culturel. Qui a dit que la Suisse n’existe pas?


Thibaut Kaeser

Mise à jour le Mercredi, 12 Décembre 2018 12:55
 

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