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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 31 Octobre 2018 00:00

 

Agriculture

La Syrie au secours du blé américain

 

 

 

 

Partout la biodiversité s’effondre. Et quand une mouche s’attaque aux champs américains, le salut vient du blé sauvage rescapé des bombes en Syrie.


 

 

2018-44-moucheEntre 2011 et 2016, alors qu’Alep et ses environs s’écroulaient dans les violences de la guerre en Syrie, des scientifiques organisèrent une opération de la dernière chance: ils parvinrent à exfiltrer plus de cent mille variétés de graines vers la réserve mondiale de semences du Svalbard, une île norvégienne située à 800 km du pôle Nord.
Et quand Bachar al-Assad et ses amis russes entreprirent de bombarder Alep, en 2016, les savants chargèrent encore 6000 variétés de graines sur une camionnette et s’enfuirent vers le Liban, abandonnant le site du Centre international de recherche agricole dans les zones arides (International Center for Agricultural Research in Dry Areas – ICARDA) de Tel Hadya et sa réserve de semences. «Je voulais aussi sauver mes herbiers, raconte Ali Shehadeh, le responsable du site, dans un documentaire d’ARTE sur le sujet (Graines de guerre), mais il était plus important de sauver les graines. Cette collection de graines est un trésor pour la région et pour l’humanité.»

Le berceau de l’agriculture

Le Croissant fertile, arc de cercle s’étirant des rives orientales de la Méditerranée à l’embouchure du golfe Persique en passant par la Palestine, le Liban, la Syrie et l’Irak, est en effet considéré comme le berceau de l’agriculture. C’est de là que proviennent nombre de variétés de céréales et de légumineuses cultivées aujourd’hui. C’est là aussi que poussent leurs pendants sauvages, comme par exemple les ancêtres du blé domestique. Les graines patiemment collectées dans la réserve de semences de Tel Hadya sont les réceptrices des stratégies de survie et d’adaptation développées pendant des millénaires par ces plantes, tant face aux changements climatiques qu’aux maladies et autres ravageurs.
Or, en termes de variétés cultivées, le monde fait face à une forte perte de diversité génétique. 75% des variétés de fruits, de légumes et de céréales utilisées dans le monde au début du 20e siècle ont disparu, constatait la FAO en 2015. En cause, l’industrialisation de l’agriculture et l’uniformisation de nos habitudes alimentaires, qui font que le nombre de variétés cultivées ne cesse de diminuer.
Avec le réchauffement climatique, la diversité des graines cultivées est plus importante que jamais. Les Etats-Unis, champions de la monoculture (le pays a perdu 95% des variétés de fruits, de légumes et de céréales qu’il cultivait autrefois), sont en train de l’apprendre à leurs dépens. Dans le Midwest, grenier à blé des Etats-Unis, les températures ont augmenté de plus ou moins 1° C par rapport à la moyenne du 20e siècle. Parallèlement, les périodes de pluie se sont espacées.

La mouche attaque

2018-44-14ACes conditions plus chaudes et sèches favorisent de nouvelles maladies et ravageurs dont la mouche de Hesse. Originaire d’Asie et arrivée en Amérique il y a plus de 200 ans, cette petite mouche ne causait jusqu’à récemment que des dégâts modestes. Supportant mal le froid, elle n’affectait que les régions du Sud. Mais, nouvellement installée dans les régions productrices de blé au bénéfice du réchauffement climatique, elle inquiète les agriculteurs. Ses attaques ont réduit les récoltes de blé d’un dixième en 2016.
Face à cette menace, des chercheurs de l’Université du Kansas, l’un des Etats affectés par la fameuse mouche, se sont mis en branle. En testant différentes variétés de blé, ils ont découvert qu’une variété sauvage syrienne, Aegilops tauschii, dont ils avaient obtenu des graines par le biais de l’ICARDA, est capable de résister aux attaques. Des croisements entre ce blé sauvage et la variété de blé hautement productive utilisée dans la région devraient permettre de préserver les immenses champs de blé du Midwest de ce prédateur et, peut-être, d’autres attaques. Aegilops tauschii serait en effet résistant à toute une série de maladies et de ravageurs.
«Les variétés sauvages sont par définition plus résistantes, explique la chercheuse Maywa Montenegro dans un article paru sur le site Yale Environnment 360. Dans une ferme, le paysan fait tout pour favoriser ses récoltes: il arrache les plantes concurrentes, désherbe, arrose. Mais les variétés sauvages n’ont reçu aucune assistance pendant des milliers d’années. Elles ont dû se débrouiller avec la sécheresse, les inondations, le sel. Par définition, elles sont résistantes.» Selon elle, les agriculteurs indigènes ont toujours encouragé les variétés sauvages à pousser le long de leurs champs afin de favoriser les croisements entre les espèces sauvages et domestiques et fortifier ainsi ces dernières. Une pratique abandonnée dans les monocultures industrielles.

Et cela gratuitement

Cette histoire de sauvetage du blé américain par le blé sauvage conservé par l’ICARDA est particulièrement ironique quand on sait que la monoculture représente l’une des principales menaces qui pèse sur les espèces sauvages, si précieuses pour la diversité génétique. En outre, alors que les grandes entreprises qui développent certaines des nouvelles variétés de céréales vendent leurs graines aux agriculteurs à prix d’or, l’ICARDA fournit ses graines gratuitement, même aux Etats-Unis.
Mais les scientifiques de cet institut n’ont pas le temps de se réjouir de la petite leçon donnée à la monoculture américaine de blé. Ils ont du travail. Après avoir récupéré les graines qu’ils avaient envoyées à Svalbard et créé deux nouveaux sites, l’un au Maroc et l’autre au Liban, ils s’attèlent à reconstituer leur collection et à la mettre à l’abri d’autres mésaventures. Car, si elles sont utiles aux Etats-Unis, leurs graines seront aussi fondamentales pour relancer l’agriculture dans des régions du Moyen-Orient touchées par la guerre, comme la Syrie et le Yémen, et pour adapter la production des régions sèches aux changements climatiques.

Aude Pidoux


Mise à jour le Mercredi, 31 Octobre 2018 16:06
 

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