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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 24 Octobre 2018 00:00

 

Union européenne

En Irlande, là où le Brexit peut faire très mal

 

 

 

 

Le Royaume-Uni se prépare à quitter l’Union européenne. Une perspective qui inquiète en Irlande du Nord, après vingt ans de paix. Et qui craint le retour des frontières.

 

 

2018-43-11AJour de fête à Combilift: ballons verts, musique irlandaise, clip promotionnel diffusé sur écran géant... Ce printemps, la direction et les 500 salariés de cette entreprise de chariots élévateurs inauguraient en grande pompe leur tout nouveau site de production et leur centre de recherche flambant neuf. C’est le plus grand bâtiment industriel du pays: 46’000 m2 sous le même toit, soit six terrains de football, avec trois lignes de production et deux autres en projet...
Nous sommes à Monaghan, en République d’Irlande, à quelques kilomètres seulement de la frontière avec l’Irlande du Nord. Une position délicate alors que le Brexit fait courir le risque du rétablissement de la frontière entre le sud et le nord de l’île. Une frontière qui n’existe plus sur le terrain et que 35’000 pendulaires franchissent chaque jour dans les deux sens. C’est la conséquence de l’Accord du Vendredi-Saint 1998, accord qui a mis fin à trente ans de guerre atroce (voir encadré).

Le roi des élévateurs

Combilift fête aussi ses 20 ans. Elle produit désormais cinq mille chariots élévateurs chaque année pour un chiffre d’affaires de 230 millions d’euros qu’elle ambitionne de doubler d’ici cinq ans. Elle exporte 98% de sa production dans 85 pays, mais surtout au Royaume-Uni, qui représente 25% de ses ventes. C’est dire à quel point le Brexit est important pour elle. «La sortie des Anglais de l’Union ne s’est pas encore concrétisée, explique Martin McVicar, cofondateur. Nous continuons à investir fortement sur le marché britannique qui est en progression», dit cet entrepreneur de 46 ans. «Mais il est crucial que la frontière avec l’Irlande du Nord ne soit pas rétablie, car cela impliquerait des droits de douane de 4,5% et des contrôles sur les personnes et les marchandises.»

L’attente et les inquiétudes

Il se prépare pourtant au pire. «Nous importons actuellement 30% de nos composants du Royaume-Uni, mais depuis six mois nous élargissons la palette de nos fournisseurs sur le continent pour nous protéger d’éventuels droits de douane», explique-t-il. «Nous allons pourtant continuer de commercer avec les Anglais, car nous comptons sur nos produits innovants pour rester attractifs même si les droits de douane augmentaient nos prix de vente, souligne-t-il. Nous profiterons même peut-être de nouvelles parts de marché si les entreprises du continent se retirent du marché britannique.»
Mais l’homme se dit inquiet pour ses fournisseurs localisés en Irlande du Nord. C’est le cas de Seamus McKeague, cofondateur de la société Creagh, qui produit des produits en béton en Irlande du Nord, où il possède trois usines. Comment voit-il le Brexit? «Toute barrière sur une île aussi petite que l’Irlande constituerait un problème. Nous devrions rester dans une union douanière avec l’UE!», presse-t-il, masquant difficilement son inquiétude.
Les questions se bousculent dans son esprit: «Que se passera-t-il si les normes de construction se mettent désormais à différer entre le Royaume-Uni et l’Europe? Que deviendront nos salariés originaires de l’UE mais non britanniques?».
Il envisage de transférer une partie de son activité en Irlande du Sud «s’il devient trop difficile de franchir les frontières à l’avenir». Et d’expliquer: «Nous subissons déjà des hausses de coûts, car la chute de la livre sterling nous oblige à souscrire des assurances contre les différences de taux de change».

«Il y aura du travail»

David Gill, fondateur de Clogher Valley Precision, un autre fournisseur nord-irlandais de Combilift, évoque pêle-mêle «les hausses de temps de transport, de coût de revient, donc les risques de baisse des ventes». Il se veut pourtant optimiste: «Nous nous sommes engagés à construire une nouvelle usine à Eskra, en Irlande du Nord, qui démarrera dans quelques semaines. D’autant qu’avec la nouvelle usine de fabrication de Combilift et la croissance des ventes prévue, en particulier en Amérique du Nord, il y aura beaucoup de travail dans les années à venir».
Les autorités aussi se veulent rassurantes. Présent à l’inauguration de la nouvelle usine Combilift, le Premier ministre irlandais Leo Varadkar a rappelé son engagement à «protéger l’Accord du Vendredi-Saint, à éviter le rétablissement d’une frontière dure et les dommages économiques qui pourraient en résulter. Mais aussi protéger la liberté de circulation des marchandises et des citoyens».

Prête à déménager

Sa liberté de mouvement, Alicia Knox y tient. Tout juste âgée de 21 ans, cette ingénieure de Combilift n’a jamais connu la frontière entre les deux Irlandes. Elle réside dans la petite ville nord-irlandaise de Ballygawley, à environ 10 miles (16 km). «En cas de frontière «dure», je pourrais chercher du travail en Irlande du Nord, explique cette citoyenne britannique, mais j’y aurais moins d’opportunités. Du coup, je suis plutôt prête à déménager au Sud pour garder mon emploi à Combilift. Mon père, architecte, réfléchit comme moi, car la plupart de ses clients sont au sud de l’île.»
Son collègue Jonathan McKenna fait aussi partie des 10% de salariés de Combilift à habiter au Nord. Gilet fluorescent sur le dos, ce chef de production de 42 ans a connu l’époque «où il fallait attendre une heure pour franchir la frontière. La rétablir aujourd’hui, ce serait revenir vingt ans en arrière!, se désole-t-il. Et le temps qu’une solution soit éventuellement trouvée, les deux parties de l’île auront beaucoup souffert, en particulier le Nord».
L’idéal à ses yeux serait «un accord à long terme» qui préserve, sous une forme ou une autre, la fluidité actuelle des échanges. «D’autant plus qu’une grande partie des importations irlandaises, comme des exportations, transitent actuellement par le Royaume-Uni!»

Marie Dancer/La Croix


«Le problème le plus difficile»

2018-43-13ALa frontière mesure 360 kilomètres de long, mais on ne la voit que sur les cartes routières. Sur le terrain, rien ne sépare le Nord de l’Irlande du Sud. Entre Belfast et Dublin, on circule aussi facilement qu’entre Genève et Zurich.
C’est un des fruits de l’Accord de paix du Vendredi-Saint, signé en 1998 par les gouvernements de Londres et de Dublin ainsi que par les frères ennemis d’Irlande du Nord: les nationalistes catholiques qui voulaient le rattachement à l’Irlande et les unionistes protestants qui ne voulaient pas perdre la protection de l’Angleterre. «En effaçant la frontière, l’accord a permis aux nationalistes de ne plus se sentir séparés de la République irlandaise et de se déplacer librement dans l’île tout en rassurant les unionistes par le maintien du rattachement au Royaume-Uni. La question de la frontière avait disparu du débat politique. Le Brexit l’a ramenée au centre et force chacun à choisir son camp», explique David Phinnemore, professeur de sciences politiques à la Queen’s University de Belfast dans Le Monde de jeudi.
Un exemple de la souplesse créative qui a rapproché les communautés: pour casser la logique communautaire, l’accord de 1998 permet à toute personne née en Irlande du Nord d’adopter le passeport britannique ou le passeport irlandais (donc européen), ou les deux! Une générosité impossible à préserver si, à partir de mars 2019, les ressortissants britanniques ne sont plus des ressortissants de l’Union européenne. Et vice-versa.
Pendant trente ans, une guerre  terrifiante a déchiré l’Irlande du Nord. Ce fut le Bloody Sunday (dimanche sanglant) du 30 janvier 1972 à Derry, quand vingt-sept manifestants pacifistes, pour la plupart très jeunes, tombèrent sous les balles de l’armée britannique. Ce furent Bobby Sands et les grévistes de la faim morts en 1981 après un long calvaire, le Premier ministre Margaret Thatcher refusant tout dialogue. Et les attentats incessants, les assassinats perpétrés par les deux camps. Depuis vingt ans, la paix a pansé les blessures, mais les cicatrices peuvent saigner à nouveau.
D’où l’idée, défendue par Bruxelles, d’un «filet de sécurité» étendu non pas entre les deux Irlandes, mais entre l’Irlande du Nord et l’Angleterre: il n’y aurait pas de frontière terrestre et les contrôles douaniers entre l’Union européenne et l’Angleterre se feraient en mer, entre l’Irlande du Nord et la côte anglaise. Une mesure rejetée par les Anglais, qui jugent que leur pays serait divisé, et par les unionistes nord-irlandais qui condamnent tout ce qui les éloignerait de Londres. «C’est le problème le plus difficile à résoudre», a reconnu Theresa May lors du mini sommet de Bruxelles, le 17 octobre.

Patrice Favre


Mise à jour le Mercredi, 24 Octobre 2018 14:23
 

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