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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 17 Octobre 2018 00:00

 

Suisse

Le jour où les médecins voteront l'aide au suicide

 

 

 

Le 25 octobre, le parlement de la FMH se prononcera sur de nouvelles directives: même des personnes en bonne santé mais «fatiguées de vivre» pourraient demander le suicide assisté. Ce vote fait débat.

 

 

2018-42-11BDans l’aide au suicide, les frontières bougent et les barrières tombent. La pratique reste marginale, avec 286 personnes accompagnées en Suisse romande l’an dernier, selon les chiffres de l’association Exit. Mais la tendance est à la hausse. Et le phénomène est fortement médiatisé par ceux qui viennent en Suisse pour mourir.
Dernier cas en date, celui de Jacqueline Jencquel, une Française de 74 ans qui a pris rendez-vous avec la mort pour janvier 2020 alors qu’elle est encore en relative bonne santé. Son blog dans Le Temps et ses vidéos sur YouTube ont fait sensation (voir en page 13).

Le médecin doit signer

Or, il n’y a pas d’aide au suicide sans médecin. Selon les lois en vigueur, seul un médecin peut signer l’ordonnance autorisant le pharmacien à délivrer la dose de pentobarbital sodique, un puissant barbiturique qui provoquera le décès. Le médecin le fait sur la base d’un diagnostic et du Code de déontologie de la Fédération des médecins suisses (FMH).
En mai de cette année, l’Académie suisse des sciences médicales a révisé ses directives éthiques «sur l’attitude face à la fin de la vie et la mort». Ces directives révisées seront soumises le 25 octobre au vote de la Chambre médicale de la FMH. Ce parlement, qui décidera de les intégrer ou non dans le Code de déontologie des médecins, est composé de 200 délégués envoyés par les sociétés cantonales de médecine et d’autres organisations membres de la fédération.
Jusqu’ici, le code de la FMH n’autorisait la prescription de pentobarbital que si la fin de vie était proche. Mais depuis 2014, EXIT et Dignitas ont accepté de fournir une aide au suicide non seulement aux personnes incurables et proches de la fin, mais aussi «aux personnes atteintes de polypathologies invalidantes liées à l’âge». Une notion médicalement floue qui inclut la plupart des personnes âgées.

Le choix du patient

Les directives soumises au vote de la FMH vont dans le même sens. Plus de référence à la mort prochaine, mais uniquement à la présence d’une «souffrance jugée insupportable» par le patient. Comprise de manière très large, la notion de souffrance inclut «les limitations dans le quotidien et dans les relations sociales, les pertes ainsi que les sensations de désespoir et d’inutilité». Et les directives prévoient que seul le patient peut décréter «le caractère insupportable de sa souffrance». Le libre choix du patient (appelé droit à l’autodétermination) devient le critère décisif y compris lorsque «le désir de suicide n’est pas motivé par une maladie».
L’âge n’est pas non plus pris en compte: «Les directives sont également applicables aux enfants et adolescents de tous âges», dit le texte qui sera soumis au vote le 25 octobre. Le médecin devant bien sûr vérifier la capacité de discernement du candidat au suicide avant de signer l’ordonnance.  

Que veut le patient?

Ces directives suscitent depuis plusieurs mois un vif débat dans le corps médical. Le comité de la FMH luimême est contre leur intégration dans le Code de déontologie, mais plusieurs organisations membres y sont favorables.  
Le Bulletin des médecins suisses, organe officiel de la FMH, a publié en juillet l’article de deux pointures genevoises, Philippe Ducor, spécialiste en médecine interne et professeur à la Faculté de droit de l’Université, et Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse et ancien membre de la Commission nationale d’éthique. Pour eux, «l’application dogmatique du principe d’autonomie peut s’apparenter à un abandon» du patient.
S’ils ne contestent pas la nécessité de respecter sa décision, ils insistent sur «l’ambivalence» de sa demande. «Tout médecin sait que la demande d’assistance médicale au suicide n’est jamais univoque... Elle peut également signifier: ‘Je veux mourir, mais allez-vous me proposer quelque chose d’autre?’; ‘Cela vous laisse-t-il indifférent?’ ou encore ‘Montrez-moi votre humanité!’. Et comment faire abstraction du fait qu’une forte proportion des personnes recourant au suicide souffrent d’une maladie mentale?».

Contre le paternalisme

Considérant que «le principe d’autonomie ne devrait pas venir renforcer l’individualisme triomphant de notre 21e siècle», Ducor et Kiefer estiment «qu’un peu de fraternité humaine est susceptible de rendre sens à la vie d’un patient» et que la FMH ferait «fausse route» en acceptant d’intégrer ces nouvelles directives dans son Code d’éthique.
D’autres organisations, on l’a dit, soutiennent au contraire cette évolution. C’est le cas de Médecins de famille et de l’enfance Suisse: «L’opinion qu’il faut une maladie mortelle était et reste extrêmement arbitraire. D’une part, il existe actuellement des thérapies susceptibles de soigner des maladies jusqu’à présent mortelles, et d’autre part, il n’est défini nulle part à quelle distance de la mort naturelle prévue un suicide assisté est autorisé. La formulation choisie est donc plus appropriée et plus concrète.
Désormais, les souffrances du/de la patient(e) sont déterminantes, et non l’estimation du médecin. L’autorisation paternaliste est remplacée par un soutien partenarial», écrit ainsi le docteur zurichois Philippe Luchsinger dans le numéro d’octobre du Bulletin des médecins suisses au nom de cette association.

Une pression énorme

Hors FMH, d’autres voix critiques se sont élevées, dont celle du philosophe fribourgeois François Gachoud (voir en page ci-contre). Il dit avoir rédigé ses réflexions «après des heures de discussion avec des médecins qui se sentent mis sous une pression énorme» par ces nouvelles directives. Son texte de cinq pages, cosigné par des médecins de la région de Bulle, a été largement distribué en Suisse romande et il sera publié dans le prochain Bulletin des médecins suisses. Il peut être lu dans sa version intégrale sur le site de l’Echo Magazine. Le vote du 25 octobre dira si ces préoccupations auront été entendues ou pas.

Patrice Favre


François Gachoud


«Les patients ont besoin de tout autre chose»

2018-42-12APourquoi ces nouvelles directives de l’ASSM sont-elles si inquiétantes à vos yeux?

François Gachoud: – En Suisse, recevoir une assistance pour se donner la mort est possible selon l’art. 115 du Code pénal. Dans la pratique, ce choix était réservé aux seuls patients en fin de vie qui souffraient d’une maladie incurable. Ce double critère garantissait l’objectivité de la pratique de l’assistance au suicide. Le médecin posait des garde-fous qui n’étaient pas requis par la loi, mais par les codes de déontologie.
Mais depuis que les associations EXIT et Dignitas ont élargi l’assistance au suicide aux «polypathologies invalidantes», le patient n’est plus nécessairement en fin de vie et sa maladie n’est pas nécessairement incurable. Ces nouvelles directives leur emboîtent clairement le pas et vont même plus loin.

Vous craignez que le droit au suicide soit revendiqué par les «fatigués de la vie»?

– C’est là un euphémisme fort douteux pour exprimer la banalisation du suicide. Après tout, n’avons-nous pas tous été un jour, vous et moi, des «fatigués de la vie»? A cause d’une maladie qui fait beaucoup souffrir, d’un burnout difficile à vivre, d’un divorce douloureusement traversé, d’un chômage de longue durée ou de toute autre épreuve jugée insupportable? L’idée d’en finir nous a peut-être même effleurés. Mais nous avons réussi à surmonter l’épreuve. Pourquoi? Parce que nous avons en nous une faculté de résilience en vertu d’une foi en la vie plus forte que l’instinct de mort. Mais aussi et surtout parce que nous avons trouvé auprès d’autrui une écoute attentive, une aide, un encouragement, une empathie active, une compassion qui nous a touchés.

Le suicide n’est donc pas qu’une question personnelle?

– Ces directives ne considèrent pas que, si nous sommes vulnérables, nous sommes aussi des êtres de relation qui avons besoin des autres. C’est notre condition d’êtres humains vivant en société. L’isolement et la solitude sont le terreau fertile de l’enfermement sur soi qui est une des causes principales des suicides. Il ne suffit pas de s’en référer à la seule détermination lucide du patient pour lui octroyer le droit de gagner sa mort assistée si facilement. Le patient en souffrance a besoin de tout autre chose: de retrouver le goût de vivre.

Vous ne reconnaissez pas le droit du patient à son autonomie?

– Nous vivons dans une société qui, depuis quelques décennies, a érigé l’individualisme en absolu. Chacun n’est responsable que de lui-même. Et plus personne n’est responsable de la détresse des autres. Combien de gens, surtout des jeunes, sont fragiles et manquent de repères qui leur donneraient des raisons de vivre? Combien de gens sont vulnérables et seuls, enfermés dans leur détresse, en quête d’un salut souhaité? Va-t-on offrir à ces gens-là l’assistance au suicide parce qu’ils ressentent une souffrance jugée insupportable?

Le plus choquant, dites-vous, est que ces directives seraient applicables aux enfants et adolescents...

– On côtoie ici l’intolérable. Car quel enfant ou adolescent de 12 à 16 ans est réellement capable de discernement à un âge largement reconnu comme fragile, fluctuant, instable et susceptible d’un retournement complet? Ce dont les enfants et adolescents ont un urgent besoin, c’est d’une aide attentive pour les accompagner et leur donner des raisons de vivre et non pas l’examen de leurs raisons de mourir! C’est là qu’on voit combien notre société est malade.


Recueilli par Maurice Page/cath.ch


Le rendez-vous de Jacqueline

2018-42-13AEn mai dernier, un botaniste australien de 104 ans, David Goodall, prenait l’avion pour Bâle. Il ne souffrait pas d’une maladie en phase terminale, mais considérait que sa qualité de vie s’était détériorée. Pris en charge par Exit International, il est mort dans une chambre d’hôtel devant ses trois petits-enfants. Et plusieurs journalistes.
En janvier 2020, ce sera peut-être le tour de Jacqueline Jencquel, «élégante et vive septuagénaire vivant près de Gstaad», écrit Le Temps du 27 août. Ce journal accueille son blog intitulé «La vieillesse est une maladie incurable». Le rendez-vous de la blogueuse avec la mort a fait exploser l’audimat, en particulier après sa prestation sur Konbini – la vidéo est visible sur YouTube. «Il faut bien fixer une date à un moment ou à un autre si on veut partir comme on veut partir, disait-elle au journaliste qui l’interrogeait. Je n’ai pas envie qu’on s’occupe de moi, d’avoir des infirmières, qu’on me mette dans un mouroir et qu’on me torche. Je ne veux pas sentir le vieux, être ennuyeuse, inspirer la compassion au lieu du désir.»
La trivialité voulue de ses propos avait choqué, venant d’une femme intelligente et cultivée qui dit ne plus rien attendre de la vie. Surtout pas de «faire l’amour avec un mec au bide énorme» ou de finir comme «un légume dans un plumard».
Sa décision est «un choix militant», Jacqueline Jencquel  ne le cache pas. Elle fait partie de l’Association française pour le droit de mourir dans la dignité et plaide pour un droit à l’IVV (interruption volontaire de vieillesse), à l’exemple de l’IVG (interruption volontaire de grossesse). Si l’aide au suicide devait être approuvée en France, elle pourrait renvoyer son projet de mourir en Suisse. Sinon, elle fera le voyage.
Les réactions à ses propos ont été parfois violentes, mais les commentaires publiés sur son blog prennent pour la plupart sa défense. On y trouve aussi le message d’une internaute daté du 17 septembre. Elle a voulu adhérer à Lifecircle, l’association bâloise qui a promis son aide à Jacqueline Jenquel, mais elle a reçu la réponse suivante: «On a trop de gens cherchant de l’aide, trop de travail. Je vous prie d’adhérer à Dignitas au lieu de venir chez nous». Réponse signée Erika Preisig, médecin de famille et présidente de Lifecircle. Visiblement dépassée par le succès de son association.

PF


Mise à jour le Mercredi, 17 Octobre 2018 15:07
 

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