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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 03 Octobre 2018 00:00

 

Arbres

Dis-moi ton nom, je te dirai d'où tu viens

 

 

 

Vous ne distinguez pas un chêne d’un sapin? Peu importe: faites-vous plaisir en découvrant d’où ces majestueux piliers de la biosphère tirent leurs noms. Qui en disent beaucoup sur l’histoire des hommes.

 

 

2018-40-12ADepuis la pomme qui occasionna beaucoup de pépins aux fils d’Adam, les arbres accompagnent l’histoire de l’humanité. Le livre d’Henriette Walter et Pierre Avenas, La majestueuse histoire du nom des arbres: du modeste noisetier au séquoia géant, étudie la signification de leurs noms dans un voyage étymologique passionnant et pédagogique à travers le français et d’autres langues.
Les racines des noms des arbres (c’est le cas de le dire) plongent souvent dans un lointain passé qui témoigne de l’évolution des langues. Beaucoup ont une origine indo-européenne. Et une particularité: en grec et en latin, les arbres sont généralement de genre féminin alors qu’ils deviennent masculins en français. Les deux premières langues voyaient dans l’arbre un principe de vie et de fécondité, des qualités attribuées au genre féminin, alors que le français insisterait beaucoup plus sur des qualités dites masculines: la force et la solidité de son bois.
Parfois, un arbre bénéficie de plusieurs étymologies. Le hêtre, par exemple, vient du germanique mais le fayard, terme local du même arbre, renvoie au latin fagus. L’aulne latin a également un synonyme, gaulois cette fois: la verne. Le noisetier peut s’appeler coudrier (du latin corulus), lequel se rapproche de koselos, d’une racine indo-européenne, qui donne Haselnuss en allemand et hazelnut en anglais, etc.

L’origine de l’abricot

S’intéresser aux arbres, c’est aborder la géographie et le registre biographique. Souvent, en effet, le nom de l’arbre s’explique par son lieu d’origine ou par le pays par lequel il a transité. La pêche (malum persicum) est le fruit de la Perse et le coing a été rapproché du port crétois de Kydonie. D’autres noms plus récents renvoient à des langues exotiques ou à un personnage historique. Un cas emblématique est le séquoia, baptisé ainsi en souvenir de Sequoyah, l’inventeur de l’alphabet indien cherokee. Le robinier fait honneur à Jean Robin, apothicaire et botaniste des rois de France, et le magnolia à Pierre Magnol, botaniste de Montpellier. La clémentine, elle, évoque Frère Clément, un religieux actif en Algérie.
Mais il ne faut pas toujours chercher midi à quatorze heures pour comprendre ce que signifie le nom d’un arbre. Le platane viendrait de l’adjectif platus en latin, large et plat, qui s’applique aisément aux grandes feuilles de cet arbre. La griotte (anciennement agriotte), tout comme les agrumes, vient d’acer (piquant, en latin). Les feuilles très mobiles du tremble expliquent son nom alors que le thuya se rapproche de thuon, le mot grec pour encens. Et la grenade est un fruit riche en grains (granum en latin).
L’histoire de l’abricot est plus complexe: il transite par l’espagnol ou le portugais pour remonter à l’arabe (al barqûq) qui serait un emprunt au latin praecoquum, le fruit précoce. Quant à l’eucalyptus, lorsqu’on l’a découvert dans les terres australes, on lui a également donné un nom descriptif. En grec, eucalyptus signifie «bien caché» (eu et kaluptos), en écho à ses fleurs cachées dans une sorte de capsule quand elles sont encore en boutons.

La Savoie, pays des sapins

Comme les fruits qu’ils portent, les arbres ont une grande descendance lexicographique. Citons parmi les noms de lieux la Savoie, anciennement Sapaudia, le pays des sapins, ou le Limousin, le pays des ormes (du gaulois lemo). L’if se retrouve dans plusieurs villes, comme Embrun ou Yverdon («Eburodunon», le fort de l’if), et Lindau, au bord du lac de Constance, tire son nom du tilleul (Linde en allemand). Les noms de famille français empruntent aussi énormément à l’étymologie arboricole. Les citer tous serait trop long, mais nous pouvons relever que le frêne a donné, entre autres, les Dufresne, Frayssinet, Fragnière; l’aulne ou verne les Delannoy, Lavergne, Duvernay; le saule les Le Saux, Dussaux; le hêtre ou fayard les Dufau, Lafayette, Fayard, etc.
Les arbres inspirent également les linguistes: des mots du français courant puisent leur origine dans la nature. L’adjectif robuste renvoie au latin robur, le chêne rouvre, avant de désigner tout ce qui est fort comme lui, et la figure géométrique du cône (kônos en grec) décrivait d’abord la pomme de pin. Savez-vous que la prunelle des yeux fait allusion à la prune et que le bitume et le béton viendraient du bouleau (betulla en latin), qui produisait un goudron aromatique obtenu par chauffage et distillation de son écorce? Le nom germanique du hêtre (Buche en allemand) est à l’origine du mot livre, Buch, book en anglais, bouquin en français, car on utilisait l’écorce du hêtre comme support d’écriture. Le mot livre lui-même a une histoire semblable puisqu’il se rattache au liber, une composante du tronc des arbres.

2018-40-14Et la pomme d’Adam?

Il arrive pourtant que certaines étymologies soient curieuses. Ainsi en va-t-il du mot foie, totalement différent de sa traduction latine jecur. Ce mot fait en réalité allusion à une recette de cuisine, le foie aux figues (ficatum jecur). Seul l’adjectif qui se rapportait aux fruits fut gardé pour désigner l’organe par extension, supplantant ainsi le mot jecur dans toutes les langues romanes!
Au terme de cette courte invitation au voyage étymologique, il est temps de rendre justice à la malheureuse pomme d’Adam. La Bible, en effet, ne parle jamais de pomme, mais d’un fruit en général. Comme pomum signifie fruit en latin, on peut comprendre d’où vient l’erreur. Mais alors, quel était le fruit défendu du paradis terrestre? La question est compliquée, car la Bible évoque deux arbres, l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance. Le philosophe Pierre Abélard, père de la scolastique, a fait un choix original: s’appuyant sur les techniques de viticulture de son temps, le théologien médiéval pense que l’arbre de vie désignait un tuteur, comme l’orme à son époque, autour duquel s’enroulait la vigne, appelée à juste titre l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car on en tirait le vin qui, «selon qu’il est pris avec ou sans mesure, fait connaître à l’homme le bien et le mal»! Même éloignée du sens littéral, cette exégèse symbolique n’est pas sans sagesse.

Jacques Rime




«Embrasser un arbre n’a aucun sens»

Pour l’écologue Jacques Tassin, l’homme a beaucoup à apprendre des arbres. Fasciné par les êtres de bois, il invite à observer la nature qui nous entoure.

 

Des espèces invasives aux majestueux sapins, toutes les plantes passionnent Jacques Tassin. Le chercheur au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) à Paris vient de publier Penser comme un arbre. Il appelle à s’inspirer des arbres plutôt qu’à les utiliser.

Quelle est la place des arbres dans notre histoire?

– L’humanité a grandi au contact des arbres, en observant la vie qui s’y déroulait. Nous avons conservé une fascination pour eux. Présent dans tous les mythes et toutes les religions, l’arbre dit la résilience, la capacité à vaincre l’adversité, à tenir dans la durée, à s’accorder au temps. Son apparence architecturale, ses branches noueuses par exemple, laisse paraître les marques du temps, mais son feuillage est toujours jeune.
Cependant, il ne faut pas extrapoler. Comparer les forêts à des sociétés d’entraide où le communisme trouverait son premier modèle est ridicule. Au-delà de quelques ressemblances, ce sont justement les singularités du végétal qui sont intéressantes.

Quelles sont ces singularités?

– Même si notre regard appréhende d’abord son volume, l’arbre est avant tout une surface. L’essentiel de son tronc est constitué de cellules mortes et sa partie vivante – les branches, les feuilles – s’accroît en périphérie. Pour reprendre les mots du botaniste Francis Hallé, «le vivant chez l’arbre enveloppe le mort». Par nature, l’arbre est ouvert à l’extérieur. Il respire, tire parti de la vapeur d’eau, effectue la photosynthèse. Il fait corps avec son milieu, s’ancrant dans le sol, parfois la pierre, et se prolongeant vers le ciel.
Théophraste, un disciple d’Aristote, déclarait: «L’arbre n’a pas d’idée arrêtée». Il n’a pas de forme accomplie, totalement déterminée. Il y a toujours chez l’arbre une liberté d’être.

Comment expliquer le regain d’intérêt pour les forêts aujourd’hui?

– Le développement du monde numérique a fait naître le besoin de retrouver un contact avec le vivant. Il y a un désir de retour à la nature, hélas parfois récupéré dans un but commercial. L’arbre n’est alors plus recherché comme altérité, dans son entièreté, mais comme un objet de bienêtre. Certaines pratiques, comme embrasser un arbre, n’ont aucun sens: enlacer un tronc, c’est enlacer la partie morte de l’arbre. Toutefois les bains de forêt, ou sylvothérapie, reposent sur une réalité scientifique: les substances volatiles présentes dans les forêts ont notamment la propriété d’abaisser notre fréquence cardiaque et notre pression artérielle.

L’arbre est devenu un symbole de l’écologie. A juste titre?

– En matière de développement durable et de biomimétisme, le mode d’existence de l’arbre est une mine. Surtout, l’arbre est la plus grande réussite du vivant: il a conquis le monde entier en s’affranchissant du milieu marin. Il a davantage investi le monde que les animaux; il s’est «ajusté» à son milieu. Nous Occidentaux savons très peu tenir compte du monde et préférons nous en extraire. L’arbre, lui, n’est à distance de rien. C’est un rappel que nous devons entendre.

Recueilli par Béatrice Bouniol/La Croix


Jacques Tassin, Penser comme un arbre, (Odile Jacob, 144 pages).


Mise à jour le Mercredi, 03 Octobre 2018 15:31
 

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