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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Lundi, 24 Septembre 2018 00:00

 

Mexique

"C'est le pape François qui m'a envoyé"

 

 

 

 

Dans le Guerrero, l’un des Etats les plus violents du Mexique, Mgr Salvador Rangel est critiqué par le gouvernement parce qu’il dialogue avec les cartels. Le franciscain a reçu l’Echo Magazine chez lui avant les élections du 1er juillet, en pleine violence électorale. Il explique ses motivations, son parcours et son quotidien.

 

 

2018-34-32A«Ici, tout le monde est affecté par la violence d’une manière ou d’une autre. Tenez, moi par exemple… Mon petit-fils a été assassiné il y a un an dans l’Etat de Tabasco, d’où je viens. Les tueurs l’ont confondu avec une autre personne. Il avait 18 ans.»

C’est en évoquant cette histoire tristement banale au Mexique que sœur Beatriz Gomez Cruz, membre de la congrégation des Servantes guadeloupéennes du Christ prêtre, nous fait patienter. La maison aux murs blancs de Mgr Salvador Rangel se détache d’une rue pentue, à cinq minutes en taxi de la gare routière de Chilpancingo. «Chilpo», comme l’appellent ses 200’000 habitants.
A trois heures de Mexico, sur l’autoroute du Soleil, qui mène à Acapulco, Chilpancingo est la capitale du Guerrero, un Etat du sud bordant le Pacifique et s’étendant jusqu’aux montagnes de la Sierra Madre. Une région plus vaste que la Suisse où le taux d’homicides et de disparitions flirte avec celui de l’Afghanistan.
En cause? Les champs de pavots cachés dans l’ombre des vallées encaissées, au centre d’une lutte sanglante pour le contrôle du marché de l’héroïne. Mais aussi («surtout», disent les chercheurs ayant investigué sur les causes profondes du mal), la présence de mines d’or exploitées par des multinationales qui profitent discrètement du chaos ambiant pour s’enrichir avec la complicité des autorités mexicaines.
C’est dans cet univers qu’évolue Mgr Salvador Rangel. «Il va vous recevoir dans un instant, annonce sœur Beatriz. L’évêque a fait plusieurs heures de route dans la Sierra, sur des chemins accidentés et peu sûrs, pour tenter de régler un problème. Là, il termine un entretien dans son bureau avec l’ancien directeur de l’école d’Ayotzinapa. Vous savez, celle des 43 étudiants qui ont disparu en 2014 dans la ville voisine d’Iguala.» Quand l’évêque mexicain du diocèse de Chilpancingo-Chilapa apparaît en­fin, il a les yeux fatigués, mais le visage souriant. Le franciscain de 72 ans s’excuse pour le retard, s’installe dans son fauteuil et éteint son téléphone portable.

Comment vous êtes-vous retrouvé à Chilpancingo?

Mgr Rangel: – C’est le pape François qui m’a envoyé ici il y a trois ans.

Pourquoi?

– J’ai travaillé en Israël de 1993 à 1999. J’y ai vécu la fin de l’Intifada et l’assassinat d’Yitzhak Rabin. Je n’en avais jamais parlé à la presse jusque-là mais, avant sa mort, le Premier ministre israélien m’avait confié que faire la paix avec les Palestiniens avait été la décision la plus difficile de son existence. Même si cette conviction a fini par lui coûter la vie, il était persuadé que c’était le seul chemin à suivre. Cela m’a profondément marqué.

Vous vous êtes donc habitué à la guer­re…

– Oui. A Jérusalem, par trois fois, une bombe a explosé à proximité de l’endroit où je me trouvais. J’ai découvert avec effroi comment les mines antipersonnel sortent du sol et explosent, vu des combats entre hélicoptères à la frontière entre Israël et la Syrie, traversé des barrages entourés de tanks et d’hommes armés… Mon expérience là-bas m’a aussi appris à dialoguer avec les soldats et à travailler avec une population rongée par la peur. Connaître la guerre m’a aidé à comprendre pourquoi il est si important de construire la paix et de protéger les faibles. Le pape François (il jette un regard vers une photo encadrée sur le mur) a dû estimer que cette expérience me servirait dans le Guerrero.

2018-34-33AVoilà qui en dit beaucoup sur la gravité de la situation au Mexique! Sur cette photo accrochée au mur, de quoi riez-vous avec le pape François?

– Nous nous sommes rencontrés à deux reprises. Là, je lui ai dit: «Saint-Père, vous m’avez envoyé dans le Guerrero». Il m’a tapoté l’épaule et m’a répondu: «pobrecito, pobrecito, ça ne doit pas être facile tous les jours». Et nous nous sommes mis à rire. Il savait très bien où il m’avait envoyé et ce que cela signifiait.

Quelles différences, en termes de violence, entre Israël et le Guerrero?

– Le Guerrero, l’un des quatre Etats les moins développés du Mexique, est beaucoup plus pauvre, plus primitif. Ici, on utilise constamment la force brute, pas l’intelligence. En Israël, en tant qu’étranger, j’étais protégé. Au Mexique, il y a peu de règles, peu de limites. Rien que ce matin, à quelques jours des élections, deux hommes politiques ont été abattus au Michoacán et à Puebla, des Etats voisins. (Ndlr: le processus électoral qui s’est déroulé du 8 septembre 2017 au 1er juillet 2018 au Mexi­que est considéré com­­me le plus meur­­trier de l’histoire récente du pays avec 152 politiciens assassinés et plus de 700 agressions. Sept meurtres ont eu lieu le 1er  juillet, jour des présidentielles.)

Vous avez défrayé la chronique en acceptant de dialoguer avec les chefs des cartels. Pourquoi avoir fait ce choix?

– Je n’ai pas débarqué ici me disant: «Tiens, si j’allais parler avec les parrains de la mafia?». Mais quand un de vos prêtres est menacé de mort, vous ne pouvez pas rester les bras croisés. Il faut chercher le dialogue, parer au plus pressé. Vu que les cartels font la loi ici, il n’y a pas trente-six solutions… Mais croyez-moi, faire des heures de route dans la Sierra les yeux bandés sur la banquette arrière d’une camionnette, puis d’un autre véhicule avant d’arriver enfin devant un inconnu que tout le monde semble craindre… personne ne fait ça juste pour se faire remarquer. C’est terrifiant.

Vous n’avez pas de protection?

Je porte toujours ma soutane, ma croix pectorale (il pose les mains sur la grande croix noire pendue à son cou) et mon anneau pastoral (il tend l’anneau qu’il porte à la main droite). Je change rarement de véhicule, une camionnette blanche, pour qu’on me reconnaisse. Quand les choses se corsent vraiment, je mets ma calotte (rires)!
Le fait d’être évêque compte aussi. Un jour, des hommes armés aux yeux rougis par la drogue avaient installé un barrage au milieu d’une route. Ils arrêtaient tout le monde et dépouillaient les gens. Quand ils ont su qui j’étais et que j’allais célébrer la messe dans un village du coin, ils m’ont laissé passer.

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Concrètement, qu’avez-vous obtenu par le dialogue?

– En début d’année, à Chilapa (où j’ai aperçu la semaine dernière encore un corps gisant dans la rue enveloppé dans un sac-poubelle), la fille de la secrétaire de la cathédrale a été enlevée. Le prêtre responsable des lieux et la maman sont venus me voir. J’ai envoyé un messager pour expliquer aux intéressés que cette personne travaille pour le diocèse. Grâce à Dieu, elle a été libérée deux jours plus tard.

Un autre exemple?

– En avril, les habitants d’un village de montagne, Pueblo Viejo, ont demandé l’aide de l’évêché. Ils vivaient depuis trois mois sans eau courante ni d’électricité. Suite à une querelle territoriale, le chef d’une bande avait décidé d’en punir un autre de cette façon.

Qu’avez-vous fait?

– Je me suis rendu dans la région pour célébrer une messe. Les deux chefs y ont assisté. J’ai alors demandé à les rencontrer pour leur expliquer que, dans le village, des malades, des personnes âgées, des femmes enceintes et des enfants souffraient beaucoup de la situation. Huit jours après, l’électricité était rétablie, suivie peu après par l’eau.
A la suite de cette affaire, je suis allé les remercier. J’en ai profité pour leur faire part des préoccupations de deux autres personnes m’ayant rendu visite, deux candidats aux élections locales qui craignaient pour leur vie. Ils m’ont dit qu’ils allaient voir ce qu’ils pouvaient faire. Depuis, presque plus aucun politicien n’a été tué dans cette zone.

Certains des hommes avec qui vous dialoguez commettent des crimes atroces, séquestrent et torturent des prisonniers, dépècent des corps… Comment pouvez-vous parler avec eux?

– (Silence). Je suis persuadé que même la plus sombre des âmes recèle une petite parcelle de bonté. Mon travail, c’est d’allumer ou de raviver cette petite flamme. Ils commettent des crimes atroces? Je viens leur dire qu’il existe autre chose. Je leur demande de réduire au maximum le mal qu’ils font.

Par exemple?

– Un chef de seconde zone à qui j’ai demandé de ne plus commettre de meurtres m’a répondu: «D’accord, désormais on le fera seulement quand ce sera nécessaire». Vous pouvez en rire, mais dans un tel contexte de violence, c’est déjà une petite victoire.


Grâce au dialogue et à la médiation, des villages entiers sont plus tranquilles. Des hommes qui il y a peu n’auraient pas pu se tenir dans la même pièce sans s’entre-tuer ont fait la paix sous mes yeux! Comment ne pas voir la main de Dieu dans un tel acte?

Le pape a enjoint ses prêtres de se rendre aux «périphéries». Il a dit: «Soyez des pasteurs qui connaissent l’odeur des brebis». C’est ce que font les prêtres que j’envoie à Chilapa et dans d’autres lieux ravagés par le crime. Eh oui, dans ces périphéries-là, c’est plutôt une odeur de pavot qui émane des brebis!

Votre approche ne plaît guère aux autorités locales…

– J’en suis conscient. Certains représentants politiques n’apprécient pas non plus que je les surprenne, lors de mes sorties dans des endroits contrôlés par le crime organisé, en compagnie de gens qu’ils sont censés combattre… Maintenant que je connais les uns et les autres, je peux dire que je crains davantage les autorités que les narcotrafiquants. Depuis le début, le gouvernement fait tout pour me dénigrer. Si un prêtre est assassiné, la version officielle laisse toujours entendre que celui-ci était mêlé au trafic de drogue. Une manière de justifier le crime pour ne pas enquêter. Un procédé malheureusement courant au Mexique.

S’il devait un jour vous arriver quelque chose, il est possible que ces mêmes autorités vous accusent d’avoir trempé dans des histoires louches et de l’«avoir cherché»…

– Il n’y aurait rien de surprenant à cela. Je ne canonise pas la délinquance, mais il faut comprendre que dans le Guerrero, le monde du crime ne s’arrête pas aux paysans qui cultivent du pavot et aux trafiquants. Qui, par exemple, sait que dans notre Etat – un territoire si violent qu’aucune entreprise ou presque n’accepte d’y investir –, des compagnies canadien­nes exploitent de très lucratives mi­nes d’or? Personne. Cela pose pas mal de questions, à mon avis.

Et les autorités fédérales, que font-elles pour combattre le crime?

– Quand une guerre éclate entre groupes armés, des milliers de soldats et de fédéraux sont envoyés dans la Sierra. Le temps qu’ils arrivent, tout est déjà terminé.
Nous avons obtenu bien plus de résultats avec le dialogue que le gouvernement avec les armes. A la place de militaires, Mexico devrait envoyer de la nourriture, des équipes sanitaires, des enseignants, des feuilles de zinc pour couvrir les toits des maisons et des machines pour réparer les routes.
Quand je me rends dans les vallées où l’on cultive le pavot, je vois la misère, des enfants en haillons victimes de malnutrition. Pauvreté, manque d’éducation, manque de soins et de travail digne: voilà le terreau sur lequel, depuis des décennies, s’est développée dans le Guerrero la tradition familiale de la culture du pavot.

Une tradition familiale?

– Oui. Comme les enfants sont capables se déplacer dans les champs sans écraser les plantes, très fragiles, ils commencent à travailler à six ans déjà. Avec leurs petites mains, ils récupèrent l’opium, le latex qui coule de la fleur de pavot lorsqu’on l’incise (ndlr: des gouttelettes blanches qui brunissent en se solidifiant). A huit ou dix ans, ils amènent leurs repas aux travailleurs. Ils deviennent assez vite guetteurs, puis «soldats» pour les narcotrafiquants.
Certains ados, qui ont entre 15 et 17 ans, cuisinent la pâte d’opium. Je les reconnais facilement quand je leur rends visite pour la confirmation: les produits qu’ils utilisent rongent leurs mains et font tomber leurs ongles, ce qui participe à leur stigmatisation. Bref, la plupart survivent plus qu’ils ne vivent. Seuls quelques «patrons» gagnent beaucoup d’argent. Même eux me confient parfois à quel point ils aimeraient sortir de ce monde: ils ne sont jamais tranquilles, craignent pour la vie de leurs enfants…

N’y a-t-il pas moyen de casser cet engrenage?

– Oui, d’autant plus que l’héroïne connaît une grave crise depuis l’apparition d’un nouveau produit synthétisé en Chine.
Cinquante à cent fois plus puissant que l’héroïne, le fentanyl cause des ravages aux Etats-Unis (ndlr: les overdoses causées par des substances opioïdes y font désormais plus de victimes que les accidents de la route ou les armes à feu). Ici également.
Alors que le kilo de pâte d’opium valait encore il y a peu 25’000 pesos (1250 francs), le prix est tombé à 3500 pesos (175 francs).
L’hiver approche (de novembre à février): les familles vivant de l’opium craignent désormais la faim et le froid. Les autorités devraient profiter de cette occasion pour leur venir en aide et leur permettre de se réorienter vers d’autres cultures comme la calebasse, le maïs, le haricot ou encore vers l’élevage. n

Recueilli par Cédric Reichenbach

Mise à jour le Mercredi, 26 Septembre 2018 08:39
 

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