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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 05 Septembre 2018 00:00

 

Yverdon

Fernand Melgar à l'école des enfants imparfaits

 

 

 

Albiana est trisomique, Léon autiste, Kenza ne peut pas se tenir droite: tout ce beau monde fait sa rentrée scolaire sous la caméra de Fernand Melgar. Le documentaire A l’école des philosophes est une ode à la vie quand elle prend des chemins de traverse.

 

 

2018-36-13AIl arrive à la terrasse du café derrière des lunettes de soleil. «Je ne me prends pas pour une star; c’est juste que j’ai dû mettre des gouttes dans les yeux», assure Fernand Melgar. Le cinéaste vaudois s’excuse d’ailleurs pour ses cinq minutes de retard. Habitué des polémiques, l’auteur de Vol spécial et du psychodrame autour du deal de rue à Lausanne ce printemps parle de son dernier film, A l’école des philosophes (voir page 29). Un documentaire sur une classe de cinq enfants «différents» atteints de handicap mental à Yverdon: un sujet a priori moins coup-de-poing. A priori.

Vous nous aviez habitués à des films chocs sur la précarité et la migration comme La Forteresse et L’Abri. Vous signez ici une œuvre beaucoup plus tendre...

– C’est vrai que mes films présentaient jusqu’ici une image assez sombre de l’humanité, avec une fin souvent plombante. C’est la première fois qu’un de mes films va vers le beau. Parce que ces enfants ont quelque chose de lumineux: on voit Kenza et Louis hurler au début, enfermés dans leur handicap, mais ils vont s’ouvrir peu à peu; comme si la vie finissait toujours par trouver son chemin.
Je suis fils de migrants saisonniers: ma famille a connu des débuts assez difficiles en Suisse. Ces enfants différents, qui doivent apprendre à vivre avec d’autres au sein d’une classe, m’ont ramené à ma propre enfance. Comment s’intégrer dans un groupe, comment faire sa place dans la société? On me demande si je change de cinéma parce que je ne parle plus de réfugiés: en fait, je fais toujours le même film. Sur l’altérité, sur la différence qui nous fait peur.

Vous-même, vous n’avez pas eu peur du handicap de ces enfants ?

– Au contraire, j’étais attiré par leur lumière. Leur institutrice, Adeline, dit qu’ils ont deux ou trois sens de plus que nous. Ils nous devinent. S’ils vous adoptent, ils vous accueillent avec un immense sourire. S’ils vous rejettent, c’est catégorique aussi. Je n’ai jamais tourné aussi longtemps: un an et demi. Je me rendais en classe presque tous les jours, pas forcément pour filmer, mais pour le plaisir de passer du temps avec eux. Et j’avais toujours la banane en rentrant chez moi.
C’est paradoxal au vu de la lourdeur que représente l’arrivée d’un enfant handicapé dans une famille – parce que c’est lourd! On voit dans le film cette femme dont le couple vole en éclats. Mais tous les parents font cette confidence: leur enfant est le plus beau cadeau que la vie leur ait donné. Ils ont d’ailleurs beaucoup de peine à s’en séparer pour les confier à l’école.


Vous ne cherchez plus, comme dans vos autres films, à réveiller la mauvaise conscience du spectateur?

– Oui et non. On ne s’en rend pas compte, mais ces familles vivent dans l’ostracisme – un ostracisme feutré. Une amie comédienne a eu un enfant autiste. Un jour, elle était dans le bus avec lui quand il s’est mis à hurler. Elle est arrivée tant bien que mal à le calmer; mais une dame lui a lancé: «Vous savez, il y a des institutions pour ça!». De retour chez elle, elle a fondu en larmes et n’a plus jamais osé prendre les transports publics avec son fils.
Quand j’ai fait les préparatifs du film, j’ai réuni les parents pour leur demander s’ils étaient d’accord que leur enfant apparaisse à l’écran. Tout le monde a levé la main. Pas un seul refus. En trente ans de métier, c’est la première fois que ça m’arrive. Une maman a ajouté: «Enfin, on s’intéresse à nous».
C’est vrai qu’en Suisse, on s’occupe bien de ces enfants. Aujourd’hui, je suis tenté d’ajouter: et on nous les cache bien. Ils ont des écoles spécialisées, ce qui est très bien en soi – d’ailleurs une partie des bénéfices du film ira soutenir la première école spécialisée au Ladakh, où rien n’existe pour eux. Mais ici, les adultes sont affreusement gênés quand leur enfant demande: «Pourquoi il est comme ça?» devant une personne trisomique. Pourtant, nous sommes tous tellement différents! Nous avons chacun nos handicaps. Et heureusement, parce que la beauté naît de l’imperfection. La perfection m’ennuie.

Vous filmez aussi chez les parents. Ont-ils accepté facilement l’intrusion de la caméra dans leur intimité?

– J’ai peu d’argent pour faire mes films, mais je possède une chose en abondance: le temps. Au moment de tourner, cela fait six mois que je fréquente les gens. Je sais qu’ils vont faire partie de ma famille. J’ai perdu un enfant lorsqu’il avait trois ans; alors quand cette mère dit à l’écran: «Chloé peut partir du jour au lendemain, donc je veux vivre à fond chaque moment qui nous est donné», je suis profondément ému. Je pense à mon enfant qui est mort et je me dis que moi aussi, j’aurais voulu passer plus de temps avec lui.

2018-36-10ALes parents ont-ils vu le film ?

– Ils étaient bouleversés. La première a eu lieu à Soleure devant mille personnes. Le président de la Confédération Alain Berset a ouvert le festival: il a commencé son discours en citant les noms des cinq enfants du film. Autour de moi, tous les parents se sont mis à pleurer. A la fin de la projection, le public a fait une standing ovation et les parents sont montés sur scène: je crois que toute la salle était en larmes.

Qu’est-ce que les personnes handicapées nous apprennent sur nous-mêmes?

– Comme dans le couple, c’est à travers l’autre qu’on se découvre. Peut-être se sépare-t-on davantage aujourd’hui parce qu’on a moins envie de se connaître? On le voit dans le train: nous sommes tous sur nos smartphones, moi le premier. On désire être aimés, alors on cherche les likes sur Facebook, mais on esquive la rencontre. Or, je crois que l’être humain ne peut pas exister seul. Il n’y a rien de plus enrichissant qu’aider quelqu’un.
La Suisse paraît parfois se replier sur elle-même, mais je suis très touché par la force du bénévolat: la ligne de cœur, Action de Carême,... Moi qui ai été naturalisé sur le tard, en 2004, j’ai voulu faire les choses bien: j’ai lu la Constitution et j’y ai découvert mon idéal de société! Le préambule affirme que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres. C’est le sens de mon film. Alors qu’aujourd’hui, on a l’impression que la force de la communauté se mesure à la richesse du plus petit nombre.

Quel sera votre prochain film?

– Aucune idée. Je profite de ce moment particulier où mon film sort – c’est comme un enfant qui naît, il faut l’accompagner dans ses premiers pas. Contrairement à certains collègues qui ne sont heureux que si leur film est projeté à Paris, j’adore aller partout, au cinéma des Breuleux, à la Bobine au Sentier, à la rencontre d’un public différent chaque fois. On dit que les églises se vident, mais les cinémas aussi. Chacun est sur sa petite tablette à regarder son petit truc dans son coin... Alors que le cinéma est un lieu de partage et de fraternité!

Ce printemps, une partie de la gauche vous est tombée dessus après que vous avez dénoncé l’impunité des dealers de rue à Lausanne. La crise est-elle terminée?

– J’ai adoré cette polémique. C’était un magnifique épisode de la comédie humaine. Il y a des criminels qui vendent de la mort devant des écoles, qui harcèlent sexuellement des femmes dans la rue, mais sous prétexte que ce sont des gens de couleur, ils sont intouchables. Si ç’avait été des mafieux russes blancs poutiniens, y aurait-il eu un tel tollé chez les bien-pensants? Tant que je dénonçais la maltraitance de policiers dans Vol spécial, c’était parfait; mais là, j’ai pris à rebours tout une gauche qui m’avait porté aux nues et pour qui, désormais, «Fernand a viré facho». J’ai perdu les trois quarts de mon carnet d’adresses. Mais c’était une expérience formidable et je me suis fait de nouveaux amis. Le jour où mes images ne dérangeront plus, j’arrêterai de faire du cinéma.

Recueilli par Christine Mo Costabella

Pourquoi l’école «des philosophes»?

– Le titre vient du nom de l’école, située à Yverdon Rue des Philosophes. Mais surtout, ces enfants nous poussent à nous interroger sur la vie. Pendant que je tournais le film, il y a eu le débat sur le diagnostic préimplantatoire [le fait de pouvoir sélectionner un embryon sain lors d’une fécondation in vitro, ndlr]. J’ai voté oui, comme la majorité des Suisses; du moment qu’on sait qu’un ovule fécondé est malade, on ne va pas le donner aux parents.
Mais soudain, je me suis rendu compte qu’aucun enfant de mon film n’aurait passé le test. Les personnes trisomiques sont peut-être appelées à disparaître... Je sais que des associations du monde du handicap se sont opposées à cette loi non pour des raisons religieuses, mais parce que les parents qui voudront garder leur enfant devront à l’avenir assumer seuls ce choix face au regard des gens – et bientôt devant les assurances.
Je n’ai pas voulu faire un film militant – ce n’est pas un discours anti-avortement! –, mais un film qui pose des questions sans donner de réponses. Chacun doit trouver les siennes.

Rec. par CMC


Mise à jour le Mercredi, 05 Septembre 2018 14:08
 

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