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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 29 Août 2018 00:00

 

Sigismond

Il tue son fils, coule son royaume et devient saint

 

 

 

Roi barbare du 6e siècle, Sigismond est un personnage haut en couleur. On lui doit l’abbaye de Saint-Maurice et la cathédrale Saint-Pierre de Genève, mais ce sont ses crimes et ses malheurs qui l’ont fait passer à la postérité.

 

 

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C’est l’histoire d’un homme qui a mieux réussi dans la mort que dans la vie. Commençons par la fin: en 523, Sigismond, roi des Burgondes, se cache sous un habit de moi­ne. Sur son crâne, la tonsure a rem­placé la couronne. Cet accoutrement n’est pas qu’un déguisement; peut-être Sigismond souhaite-t-il vraiment finir ses jours dans la pénitence et la prière. Ainsi pourra-t-il expier ses crimes. Mais pour l’heure, l’urgence est d’échapper à ses ennemis. Le roi burgonde vient de perdre la guerre contre les Francs. Il est recherché. Ses hommes le persuadent qu’il sera plus en sécurité derrière les murs du monastère Saint-Maurice d’Agaune, en Valais, qu’il a lui-même fondé.

Sigismond descend donc de sa montagne et s’avance vers l’abbaye adossée à la falaise. Mais à peine s’appro­che-t-il du porche que des guerriers francs surgissent: trahison! Sa propre garde l’a livré. Le roi est emmené à Orléans, capitale de son ennemi Clodomir. Sa femme et ses deux fils l’y attendent déjà. Après quelques temps, le couple et ses enfants sont emmenés hors de la ville; là, ils sont précipités dans un puits. Vivants selon une source, décapités selon une autre. Onze ans plus tard, le royaume burgonde disparaît, englouti par les Francs. Il aura existé moins d’un siècle.
Comment Sigismond en est-il arrivé là? Quand il est proclamé roi à Carouge en 504, tout lui sourit. Son père Gondebaud, qui l’associe à la couronne, règne sur un vaste territoire recouvrant les vallées du Rhône et de la Saône, de Sion à Nevers et de Dijon à Avignon. Genève est la capitale du nord du royaume, Lyon celle du sud. Les Burgondes ont su s’imposer en douceur aux populations gallo-romaines dont ils respectent les coutumes et la religion; les deux peuples se fondent en une nouvelle identité qu’on nommera à posteriori le «premier royaume de Bourgogne».

Vive les barbares!

Notre héros vit à cette époque un peu floue qui n’est plus tout à fait l’Antiquité et pas encore le Moyen Âge. Les Burgondes sont arrivés en 443 sur les bords du Léman à l’invitation de Rome: n’ayant plus assez de soldats pour défendre ses frontières, l’Empire permet à des peuples «fédérés» de s’installer sur des territoires qu’ils doivent défendre contre d’autres barbares moins coopératifs. En l’occurrence contre les Alamans qui mènent des raids depuis le nord.
Les Burgondes ont hérité d’un domaine qui va de Genève à Avenches en passant par Nyon. Mais l’aigle impérial a perdu des plumes! Ce maître lointain ne fait plus peur et les ancêtres de Sigismond en profitent pour grignoter des cités gauloises qui ne leur étaient pas destinées. Vienne ou Grenoble ne sont pas mécontentes de passer sous la coupe de ces barbares qui eux, au moins, sont sur place pour les défendre et qui prélèvent des impôts moins élevés que Rome. Car l’Empire, dont la capitale occidentale est désormais à Ravenne, est entré dans un cercle vicieux: plus il perd de provinces, plus il ponctionne celles qu’il lui reste pour se renflouer.
Malgré leur effronterie, les Burgon­des gouvernent toujours au nom de Rome – qui ne voit pas un sou arriver de Lyon ou de Genève. Mais le dernier empereur d’Occident, Romulus Augustule, un adolescent de 15 ans, est déposé en 476. «Dans un premier temps, ça ne change pas grand-chose au quotidien des habitants des Gaules, nous explique l’historien Justin Favrod, spécialiste des Burgondes et fondateur de la revue d’histoire romande Passé simple. Ils ne se sont pas dit du jour au lendemain: ‘Tiens, on est au Moyen Âge!’. Ils ont plutôt l’impression que le seul empereur légitime est désormais celui d’Orient.» Constantinople, cependant, est encore plus lointaine.

Le coup de hache facile

Les Burgondes ont donc toute latitude pour consolider leur royaume. Mais il leur faut jouer finement pour s’imposer entre l’Italie des Ostrogoths et le nord de la Gaule dominée par les Francs. D’autant qu’ils sont peu nombreux: 25’000 individus, estiment les historiens.
Par bonheur le père de Sigismond, le roi Gondebaud, est fin diplomate. Il a certes le coup de hache facile – il massacre son frère et les enfants de celui-ci après une trahison –, mais il ménage les catholiques (la religion majoritaire, alors que les Burgondes sont ariens), promulgue des lois pour protéger les Gaulois contre les abus des Burgondes et conclut de bonnes alliances avec ses voisins. Son fils Sigismond épouse la fille de Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, qui rè­gne sur l’Italie; quant à Clovis, roi des Francs, Gondebaud lui donne la main de sa nièce Clotilde.
Le talent n’est hélas pas héréditaire. A la mort de son père, en 516, Sigismond hérite d’une couronne reposant sur de savants équilibres politiques et religieux. «Le royaume avait besoin d’un horloger, un saint lui échut», écrit Justin Favrod.

Un converti sincère

Sigismond se convertit au catholicisme en 504. «Autant la conversion de Clovis est habile, autant celle de Sigismond paraît sincère», note l’historien. Pour encourager son peuple à l’imiter, le prince fonde en 515 l’abbaye de Saint-Maurice. Deux siècles plus tôt, l’officier Maurice et sa légion thébaine ont été massacrés à Agaune pour avoir refusé de tuer des chrétiens et de sacrifier à l’empereur: il y a sur place une véritable «mine de reliques» sans équivalent.
On ne pouvait rêver mieux que ces saints guerriers pour parler aux cœurs des Burgondes. Mais le coup de génie de Sigismond est d’instaurer la louange perpétuelle. Neuf chœurs de moines se relaient jour et nuit pour chanter les louanges du Seigneur – les hymnes retentiront sans interruption pendant trois siècles! Il a d’ailleurs fallu vider les monastères du royaume pour rassembler suffisamment de moines: c’est sans doute à cette époque que Romainmôtier, le premier monastère de Suisse, doit fermer ses portes.

2018-35-15ASaint Pierre à Genève

«Saint-Maurice devient une attraction majeure, assure Justin Favrod. Pendant tout le Moyen Âge, c’est le nec plus ultra.» D’autant que l’abbaye se trouve sur la route du pèlerinage de Rome. Sigismond lui-même est le premier roi pèlerin: il ramène de Ro­me des reliques de saint Pierre auquel il consacre la cathédrale de Genève.
Mais le zèle de Sigismond le pousse à négliger ses alliés ariens. A la mort de son père, il s’empresse d’envoyer ses hommages à l’empereur d’Orient, dont il dépend théoriquement, quitte à fâcher son beau-père Théodoric, arien, en conflit permanent avec Cons­­tantinople; et il donne sa fille en mariage à un prince franc catholique.
Les choses se corsent quand sa fem­me Ostrogotho décède, avant 516. Leur fils Ségéric est encore adolescent quand Sigismond se remarie avec une suivante de la défunte. Le jeune homme supporte mal ce remplacement: un soir de fête de 522, il voit sa marâtre drapée dans une robe de sa mère et lui lance: «Une servante n’a pas le droit de porter les vêtements de sa maîtresse!».
La femme est piquée au vif. Elle se plaint amèrement à son mari, allant jusqu’à accuser Ségéric de comploter contre lui. Ce mensonge a quelque vraisemblance, car le jeune homme, qui n’a pas vingt ans, est l’un des derniers héritiers mâles de son grand-père Théodoric le Grand. En renversant Sigismond, il pourrait réunir sous un seul sceptre les royaumes burgonde et ostrogoth.

Des lumières sur le puits

Le roi, qu’on devine soupe au lait, sans même interroger son fils, le fait étouffer dans son sommeil. «Il commet dans le même mouvement une injustice, un infanticide et une erreur politique majeure», écrit Justin Favrod. En supprimant le petit-fils de Théodoric, Sigismond s’attire la vengeance du grand roi arien. Et ce meur­tre le discrédite aux yeux de son peuple.
Le père indigne n’est pourtant pas long à se repentir: le soir même, Sigismond se retire à Saint-Maurice pour pleurer son crime. S’attend-il à des représailles de Théodoric? En fait, c’est des Francs que vient la menace. En 523, le fils aîné de Clovis et Clotilde, Clodomir, profite de la mauvaise posture de Sigismond pour attaquer le royaume. On ne sait pas où la bataille a lieu, mais Sigismond doit fuir.  Clodomir le talonne, passe par le sud du Léman et finit par arrêter Sigismond aux portes de l’abbaye. On connaît la suite.
La fin tragique de ce roi pénitent qui, dit-on, avait demandé au Ciel d’expier son péché sur la Terre va rapidement émouvoir le peuple d’Orléans. On commence à venir prier sur le puits de son supplice où des lumières danseraient la nuit venue. Sigismond guérirait aussi les fièvres. Ces rumeurs de sainteté parviennent aux oreilles de l’abbé de Saint-Maurice qui obtient en 535 de rapatrier le corps du roi à Agaune.

Charles le Téméraire

Cela fait un an que le royaume burgonde, après une dernière bataille, est tombé sous la coupe des Francs. Mais son identité culturelle ne disparaît pas. Le nom de «Burgondie» est mentionné pour la première fois en 552; au siècle suivant, des nobles burgondes tentent par trois fois de remettre un des leurs sur le trône; en 888, le duc Rodolphe profite d’un vide dans la succession des Carolingiens pour se faire couronner roi de Bourgogne à l’abbaye de Saint-Maurice, s’inscrivant dans la filiation de Sigismond; et surtout, au 15e siècle, Charles le Téméraire invoque l’ancien royaume burgonde usurpé par les Francs pour réclamer une couronne bourguignonne.
La châsse de Sigismond repose encore sous l’autel de l’église paroissiale qui porte son nom à Saint-Maurice. L’immense popularité de ce lieu de pèlerinage au Moyen Âge profite au roi saint qui se voit même qualifié de martyr. A l’image du royaume qu’il a saboté, Sigismond connaît un étonnant succès posthume; et même international quand l’empereur ger­manique Charles IV, au 14e siècle, em­porte sa tête à Prague. Son culte se répand en Bohême, en Pologne et en Hongrie et, jusqu’au 17e siècle, on voit de grands seigneurs d’Europe centrale s’appeler Sigismond.

Christine Mo Costabella

L’origine des Nibelungen

Les Burgondes seraient originaires du nord de la Pologne. Païens, on suppose qu’ils se convertissent au christianisme arien au 4e siècle. Ils entrent dans le radar des chroniqueurs romains en s’établissant dans l’Empire, sur la rive gauche du Rhin, vers 409; leur éphémère royaume de Worms (à peine 25 ans) sera rendu célèbre par l’épopée des Nibelungen.
Dans cette légende germanique mise par écrit entre les 10e et 13e siècles, la belle Kriemhild, sœur du roi burgonde Gunther, épouse le guerrier Siegfried, qui s’est rendu maître du trésor des nains Nibelungen. Mais Gunther trahit Siegfried et le fait assassiner; Kriemhild, pour se venger, épouse en secondes noces le roi des Huns qui massacre les Burgondes jusqu’au dernier.
Un évènement historique a inspiré cette légende. Désireux d’agrandir le territoire qu’ils ont reçu de Rome, les Burgondes attaquent la province de Belgique en 435. Mais le général Aetius les écrase avec une armée de mercenaires huns l’année suivante. C’est donc un peuple décimé qui vient lécher ses plaies sur les bords du Léman sept ans plus tard.
Les Burgondes n’ont pas de chance dans la vie réelle, mais ils savent admirablement passer à la postérité. Sans parler des opéras de Wagner, Tolkien s’est largement inspiré des Nibelungen pour écrire Le Seigneur des Anneaux. Un des personnages secondaires se nomme d’ailleurs Sigismond; il ne s’agit pas d’un roi, mais d’un hobbit.
CMC

La vraie fille aînée
En 496 Clovis, livrant bataille contre les Alamans, invoque «le Dieu de Clotilde» et remporte la victoire. Le roi franc reconnaît alors la supériorité de la religion de son épouse, le catholicisme, et abandonne ses dieux païens dans les eaux du baptême. Descendante du premier roi barbare con­verti, la France serait «la fille aînée de l’Eglise».
«Minute papillon!», disent des historiens. L’histoire nous est contée par Grégoire de Tours au 6e siècle. Lequel cherche à magnifier le catholicisme et à faire des Mérovingiens la main armée de Dieu quitte à brouiller la chronologie; car d’autres sources contemporaines des évènements situent la bataille contre les Alamans en 506. Soit deux ans après la conversion de Sigismond. A la même époque, une lettre de l’évêque Avitus de Vienne au pape présente Sigismond comme le premier roi barbare devenu catholique. Alors? Burgondie, fille aînée de l’Eglise? «C’est pire que ça, s’esclaffe Justin Favrod. Genève, fille aînée de l’Eglise!»

CMC

Un trésor inouï

Au 13e siècle, on vient de toute l’Europe à l’abbaye de Saint-Maurice, même de nuit, à la lumière d’une torche. Le culte du saint légionnaire est à son apogée: même le roi saint Louis demande de ses reliques. En échange, il envoie une épine de la couronne du Christ pour laquelle il vient de construire la Sainte-Chapelle à Paris. La  crypte où repose Maurice depuis la fin du 4e siècle devient trop petite. On fabrique alors un reliquaire qu’on expose dans l’église.
Huit siècles plus tard, l’abbaye conserve tout: la châsse de Maurice, l’épine de la couronne et même l’acte de donation de saint Louis. Et d’autres objets d’une valeur inouïe témoins de l’importance du lieu pendant tout le Moyen Âge. Certaines pièces remontent peut-être à la fondation de l’abbaye, comme cette coupe de sardonyx de l’an 500. On reste pantois devant le reliquaire de Teudéric, coffret en argent, or et grenats du 7e siècle parfaitement conservé, ou en admirant l’aiguière dite de Charlemagne, un vase carolingien exceptionnel du 9e siècle aux motifs persans.
Tous ces objets sont très bien mis en valeur par la nouvelle muséographie de 2014. Un parcours audio guide le visiteur à travers la basilique, le trésor et les fouilles archéologiques qui ont révélé à la fin du 19e siècle l’existence de sept églises successives. Une bougie brûle encore devant la tombe de Maurice, retrouvée en 1904, et rappelle de manière émouvante la prière des milliers de pèlerins qui se sont tenus là à travers les siècles.

CMC



Mise à jour le Mercredi, 29 Août 2018 14:32
 

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