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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Jeudi, 16 Août 2018 00:00

 

Louis II de Bavière

Le roi qui voulait bâtir un château sur le Grütli

 

 

 

Trois fois, le roi Louis II de Bavière est venu en Suisse. Admirateur de Guillaume Tell, il a vibré aux aventures de son héros. Et la région n’a pas oublié le «roi fou» qui voulait bâtir un château sur la prairie sacrée du Grütli.

 

 

2018-33-12B

«Monsieur Franz Epp! J’ai reçu avec plaisir votre fromage suisse ainsi que votre lettre et je vous en remercie. C’est avec une grande joie que je pense à mon séjour à Bürglen, qui m’est doublement cher, car c’est là qu’a vécu Tell. J’ai été très heureux de mon séjour dans votre auberge et j’y redescendrai si je reviens un jour.»  Datée du 17 décembre 1865, la lettre est signée: «Votre attentionné, Ludwig».
Louis II de Bavière est alors roi depuis un an et demi, il a vingt ans et n’a pas encore bâti les châteaux qui deviendront les monuments les plus visités d’Allemagne. Et il n’a pas été déclaré fou par les médecins de sa cour.

Romantique incurable

De tous les rois et reines dont l’Echo Magazine vous parle cet été, Louis II est un de ceux qui ont passé le moins de temps dans notre pays. Mais les visites de ce Märchenkönig, ce «souverain de contes de fées», ont tellement frappé les esprits que la région s’en souvient encore. Pour ce fervent admirateur de Guillaume Tell, pour ce romantique incurable, le lac des Quatre-Cantons était «un paradis que Dieu aime comme la prunelle de ses yeux», un paradis dans lequel il rêvait de fuir un monde devenu insupportable.
En 1865, pourtant, rien n’annonce ce destin tragique dont Visconti fera un film, Ludwig ou le Crépuscule des dieux, avec Helmut Berger dans le rôle du roi et Romy Schneider dans celui de sa cousine, l’impératrice Sissi. La lettre de remerciement du roi, longtemps exposée dans l’auberge de Bürglen, a souffert de la lumière, mais l’écriture élégante et régulière ne montre aucun signe de folie. Conservée aux Archives cantonales d’Altdorf, elle fait partie des reliques – le mot n’est pas trop fort – du premier voyage de Louis II en Suisse, un voyage qui a enthousiasmé les habitants d’Uri.

Il n’est pas Siegfried

L’intérêt du roi pour Guillaume Tell remonte fort loin. Avec son modeste argent de poche, racontent ses biographes (l’éducation à la cour de Bavière était spartiate), il s’était acheté une statuette du héros à l’arbalète. Il se passionne aussi pour les légendes germaniques qui ornent les murs du château de son enfance. A douze ans, il lit Wagner, qui enflamme l’imagination de ce gamin intelligent, mais introverti et sensible.
Roi à 19 ans à la mort subite de son père, il prend sa tâche très au sérieux, mais découvre rapidement que son royaume n’est pas celui des Nibelungen et qu’il n’est pas Siegfried. Mais il peut agir: assistant à une représentation du Wilhelm Tell de Friedrich Schiller en octobre 1865, il décide aussitôt de visiter les lieux décrits par le poète allemand. Il réserve sous un faux nom une chambre au Schweizerhof de Lucerne. Reconnu, il se voit proposer une suite princière, mais refuse.
Il prend le bateau pour Brunnen et loge au Weisses Rössli, hôtel qui existe toujours avec, sur sa façade, le petit cheval blanc d’époque. A l’intérieur, une vitrine conserve des souvenirs de son passage dont un tableau de Louis II en tenue d’apparat. Mais on n’y voit pas la précieuse carafe en cristal de roche offerte à la patronne. Celle-ci cuisinait de merveilleuses tartes aux pommes qu’elle avait accepté de lui servir… à trois heures du matin.
De Brunnen, il visite les lieux «historiques» illustrés par Schiller: la prairie du Grütli, la pierre plate sur laquelle son héros a sauté, repoussant la barque de ses ennemis en pleine tempête, le chemin creux de Küssnacht, où le carreau de son arbalète a transpercé le cœur du méchant bailli Gessler. Il s’entretient volontiers avec la population locale, qui est séduite: la Schwyzer Zeitung évoque «ce jeune homme de haute taille (il mesurait plus d’un mètre nonante!), mince et noble».
Mais Louis ne se contente pas d’admirer les lieux. Il veut acheter la prairie du Grütli pour y bâtir un château et est très déçu lorsqu’il apprend que c’est impossible: elle a été offerte à la Confédération en 1860 et décrétée «monument national». Qu’à cela ne tienne: il se rend à la «pierre de Tell», où une modeste chapelle commémore les hauts faits de son héros. Choqué par l’état déplorable des fresques, il écrira l’année suivante aux autorités uranaises pour demander leur restauration. Il rêve même d’une gigantesque statue de Tell sortant des eaux: les bateaux passeraient entre ses jambes comme les grands voiliers sous le colosse de Rhodes, une des merveilles de l’Antiquité.

2018-33-11ABourgeoisie d'honneur

Plus sérieusement, il négocie l’achat de l’auberge de Franz Epp à Bürglen: les anciens du village assurent en effet que la maison de Tell  est encastrée dans l’hôtel. C’est dire que personne, alors, ne mettait en doute l’existence du libérateur de la patrie que les historiens considèrent désormais comme légendaire.
Bref, le jeune roi s’agite beaucoup, mais cela plaît au point que, l’année suivante, un groupe de citoyens uranais propose de lui accorder la bourgeoisie d’honneur! L’initiative va être soumise à la Landsgemeinde d’Altdorf quand le Conseil fédéral rappelle que la Constitution de 1848 interdit d’accorder la nationalité suisse à tout étranger qui n’aurait pas d’abord renoncé à la sienne. Chose difficile à demander à un roi de Bavière! La démarche échoue donc, mais elle dit «la fascination d’un souverain pour un héros de la liberté d’origine modeste et la profonde nostalgie de ces bergers pour un roi», disait en 2001 le conservateur du musée Tell de Bürglen, Erich Arnold, lors d’une exposition consacrée aux cadeaux de Louis II (voir encadré).

L’affaire Wagner
A peine reparti, le roi revient en Suisse: le 22 mai 1866, il est à Lucerne pour l’anniversaire de son cher Wagner. Mais c’est un roi meurtri qui se présente à la fête: quelques mois plus tôt, il a dû choisir entre son trône et le célèbre compositeur, dont les dépenses somptueuses, financées par la caisse royale, avaient scandalisé ses ministres. Sans oublier ses interventions dans les affaires du royaume et ses idées révolutionnaires.
Louis a dû céder, mais ce n’est que le début de ses malheurs. Comme l’écrit l’historien bavarois Hans-Michael Körner, ce monarque constitutionnel n’avait que des pouvoirs limités. «Par un mélange raffiné de calcul psychologique, de rejet des prétentions monarchiques, d’affirmation de la responsabilité ministérielle et de maîtrise du dédale bureaucratique, ses ministres font passer les initiatives du roi pour les tentatives ridicules d’un jeune dilettante en politique.»
Lui qui avait pris pour modèle Louis XIV se découvre roi dans un monde qui n’a plus besoin des rois. En cette même année 1866, la Bavière, alliée de l’Autriche, est vaincue par la Prusse de Bismarck. Quatre ans plus tard, elle est intégrée dans l’Empire allemand. Louis II garde son titre et sa cour, mais il est traumatisé par l’échec de sa mission historique. Il renonce encore plus à la vie publique et se réfugie dans la construction de ses châteaux.
Sa vie sentimentale n’est pas moins décevante: en 1867, il a rompu ses fiançailles avec la jeune sœur de Sissi et est emporté par des pulsions homosexuelles qu’il ne peut pas maîtriser et encore moins assumer.

En train spécial

L’homme qui revient en Suisse en 1881 n’est plus celui de1865. Il n’a que 36 ans, mais il a grossi, ses dents sont gâtées et il ne vit que la nuit. Il s’est entiché d’un comédien et chanteur de 23 ans, Joseph Kainz, qui récite magnifiquement le Tell de Schiller. Louis veut l’entendre sur les lieux du drame.  Une fois de plus, il pense voyager incognito, réservant des cham­­bres à Lucerne pour «le marquis de Saverny» et «Joseph Didier». Mais le secret est vite éventé, car il arrive en train spécial! La foule se presse pour l’admirer, ce qu’il déteste.

2018-33-12ALe charme est rompu

Le séjour balance entre fantasmagorie et déchéance. Le vapeur qu’il a réservé est à quai, la chaudière allumée, prêt à partir au premier signal. Le roi embarque le plus souvent à la nuit tombée. Emu par le son rauque du cor des Alpes, il engage 14 paysans qui doivent se poster sur les hauteurs et jouer au passage du bateau. Sans cesse, il demande à Kainz de réciter Schiller, jusqu’à épuisement.
Il a aussi de longues conversations avec le paysan qui tient la ferme du Grütli et l’aubergiste du Schwarzen Löwen à Altdorf. Il envoie finalement son chanteur répéter la course héroïque d’Arnold de Melchtal qui, selon la légende, aurait fui Unterwald pour Uri en passant par le col de Surenen, à 2300 mètres d’altitude. Après douze heures de marche, Kainz s’effondre. Il finit par s’endormir sur l’herbe du Grütli quand le roi exige une fois de plus la récitation de Schiller.
Le charme est rompu. Le roi rentre en Bavière. Cinq ans plus tard, le 12 juin 1886, il est déclaré fou par quatre médecins (dont trois ne l’avaient jamais interrogé) et interné dans un de ses châteaux. Le lendemain, son corps et celui de son psychiatre sont retrouvés dans un lac voisin. Les circonstances de leur mort n’ont jamais été élucidées. Ainsi disparut celui dont Verlaine disait: «Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi de ce siècle où les rois se font si peu de chose». Un roi que les fiers Waldstätten auraient volontiers accueilli comme un des leurs.

Patrice Favre

Mise à jour le Jeudi, 16 Août 2018 07:48
 

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