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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 06 Juin 2018 00:00

 

Société

Ce monde où les vieux ont arrêté de mourir

 

 

 

Le vieillissement de la population pose de nombreuses questions: activité, soins et isolement. Pour Jean-Pierre Fragnière, ce réel changement de paradigme nécessite une adaptation de la société. Cela passe aussi par le logement.

 

 

2018-23-10A

Les hommes n’ont jamais vécu aussi longtemps. Sociologue et spécialiste du vieillissement, Jean-Pierre Fragnière décrit cette nouvelle situation comme la «société de longue vie». Il a entre autres participé à la réflexion autour du nouveau projet de l’Adret, à Genève, un programme de logements pour personnes âgées mêlant notamment appartements pour personnes âgées et studios pour étudiants (voir encadré).
Pour lui, la vision des vieux de Jacques Brel, qui «ne parlent plus, ou alors seulement parfois du bout des yeux» doit laisser la place à des retraités actifs et épanouis. Il nous confie sa vision de la société actuelle et son évolution nécessaire vers plus de liens entre les générations.

On parle beaucoup du vieillissement de la population. Qu’est-ce que cela signifie?

Jean-Pierre Fragnière: – Cela signifie deux choses. Quand je suis né, on avait quasiment vaincu la mortalité infantile et celle des mères en couches. Que les enfants et les mères arrêtent de mourir, c’était déjà un moment très important de l’évolution des sociétés: la population et les familles se transforment. Le deuxième grand changement, c’est que les vieux ont arrêté de mourir, car la médecine a permis des avancées remarquables. Il y a quarante ou cinquante ans, quand ma mère me disait: «De notre temps, on s’occupait des vieux», je lui répondais: «C’était facile, il n’y en avait pas». Aujourd’hui, il y a de plus en plus de personnes âgées. On a gagné environ quinze ans d’espérance de vie. Vous vous rendez compte de ce que c’est? Si vous réfléchissez à ce que vous avez fait ces quinze dernières années, vous vous rendez compte que c’est énorme. C’est presque une nouvelle vie qui s’ouvre.

Ce vieillissement, est-ce un problème?

– C’est un changement. Dans ma réflexion, le mot problème disparaît totalement. C’est un fait et une chance. Ma mère n’est pas morte en couches,  je ne suis pas mort à la naissance et les personnes âgées vivent plus longtemps. Je regarde tout sous un angle positif. Tant mieux et merci: les vieux meurent plus tard et les femmes accouchent plus paisiblement.
Un problème majeur, en revanche, c’est qu’on ne fait plus d’enfants. Ce n’est même plus le troisième qu’on ne fait pas, c’est le premier. On n’atteint plus le taux de deux enfants par couple qui permet de renouveler la population. Alors forcément, les personnes âgées prennent plus de place. Et il faut s’en occuper. La tâche incombe normalement à leurs enfants, qui deviennent le noyau du système familial. Ils ont entre 50 et 60 ans et ce sont eux qui soutiennent leurs enfants et leurs parents. Ce sont les piliers de la famille: ils sont plus stables que leurs enfants et ils se portent mieux que leurs parents.

Comment faire face à ce changement de société?

– Il faut se concentrer sur un thème central: la solidarité entre générations. Elle existe et elle est forte, mais il faut la soutenir et la promouvoir. On va avoir des gens de tous âges, des bébés, des personnes âgées, des immigrés comme des autochtones. C’est le ciment de cette nouvelle réalité. Il faut créer des espaces d’accueil et de vie pour toutes les tranches d’âge. Le plus important est de lutter contre les ghettos, contre l’isolement. C’est en isolant les personnes âgées qu’on les tue et par le partage qu’on les fait vivre. Il faut donc construire des ponts entre les générations. Et le projet Adret est un exemple de ce que nous pouvons faire.

On entend souvent dire que nous vivons dans une société de plus en plus individualiste. Qu’en est-il réellement?

– L’idée d’une société individualiste est un contresens sociologique majeur. En vérité, nous sommes très avancés dans un processus d’individuation. Ce n’est pas pareil ! Cela signifie que l’individu se définit par lui-même et non plus par ses parents, son lieu de naissance ou quoi que ce soit d’autre. Auparavant, l’individu n’existait que par un groupe ou, souvent, par l’homme de la famille. L’enfant, étymologiquement, ne parlait guère: infans vient de for, fari, parler en latin. Il écoutait et respectait la hiérarchie.
Aujourd’hui, fort heureusement, les femmes et les enfants ont des droits. On responsabilise les jeunes. L’individuation permet de reconnaître quelqu’un comme une personne à part entière.
Mais des milliers d’individus autonomes, ça ne tient pas sans un ciment: la solidarité. D’où la phrase clé: «Il n’y a pas d’autonomie sans solidarité». Je ne peux pas être moi-même sans relations aux autres. Et quand on ne sait pas bien organiser cette solidarité nécessaire, on parle de société individualiste. Alors qu’en réalité, nous vivons dans une société heureusement individuée qui doit faire des efforts de solidarité.

Au niveau de l’individu justement, une longue vie est un défi...

– Au plan individuel, la société de longue vie est un nouveau chemin complexe à gérer. On parle d’une vie en escalier: marcher, tomber, se relever et trouver des personnes pour nous relever. Et il faut créer des espaces de vie où l’on peut vivre cette situation. Comme on ne meurt plus vers 60 ans, on fait un nouveau projet de vie en arrivant à la retraite. Tout change: les relations, amoureuses ou non, les activités, etc. Avant, vous étiez sûrs des amours des personnes âgées. On n’allait pas se séparer pour le peu de temps qui restait. Maintenant, madame peut partir avec son voisin de home, par exemple. Ou monsieur. Il ne faut pas oublier que les vieux de demain, ce sont ceux qui se sont donné des becs en 1968. On fait des projets de vie tout au long de notre existence. Ce n’est pas à la retraite que ça va s’arrêter.

Est-il important de garder une activité lorsqu’on vieillit? Que faire quand certains n’aspirent qu’à la tranquillité et à la paix?

– Vous avez prononcé un mot essentiel: «garder» une activité. Vous savez, le cerveau, personne ne peut l’arrêter. Ce n’est pas parce que je ne touche plus un salaire que mon cerveau va pourrir. Je suis un être pensant et agissant, jusqu’à la fin de ma vie. Bien sûr que j’ai besoin d’activité. L’élan vital qui m’habite, il va continuer à s’exprimer d’une manière ou d’une autre. Si on le bride, on me tue.
En revanche, il est vrai qu’après une vie de labeur, on peut être un peu fatigué. Mais la solidarité n’est jamais forcée. On respecte l’individu. La solidarité peut porter d’autres noms: chez les chrétiens, on l’appelle la charité. C’est toujours quelque chose en plus. Une vie agréable se construit grâce à des espaces personnels où l’individu trouve des facilités d’expression, mais aussi de l’intimité et de la pudeur. Car c’est dans la pudeur que je communique ce que j’ai de plus intime.
Pourtant, j’ai besoin des autres pour vivre: j’ai besoin d’un sourire, de l’argent gagné par d’autres quand je ne peux plus le faire moi-même, de quelqu’un qui me relève quand je suis tombé. C’est l’autre qui me permet de m’affirmer en tant qu’individu.

Logeriez-vous dans un immeuble de l’Adret?

– Nous n’avons pas fait l’Adret pour des gens comme moi. L’enjeu de ce projet, c’est de parler aux gens qui en ont besoin. Et il y en a beaucoup. Je n’ai pas de quoi me plaindre. La question ne se pose même pas: je n’éprouve pas ce besoin, je ne souffre pas. Je ne vais pas me mettre à imaginer ce qui va m’arriver. Si le besoin survient, je m’en tiendrai à ce que j’ai dit: je referai un projet de vie. Et peut-être à l’Adret.

Recueilli par Bastien Lance

Claude Dupanloup, Jean-Pierre Fragnière, Habiter dans la société de longue vie. Le projet ADRET à Lancy, Social-info, 2018, 136 pages.
En vente à l’Echo Magazine au prix de Frs 24.– (+ frais d’envoi). Tél. 022 593 03 03, Fax 022 593 03 19 Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. .

  Les dates d’une vie 

1944: Jean-Pierre Fragnière naît à Veysonnaz, en Valais.
De 1963 à 1965: étudie la philosophie à l’Université de Fribourg.
De 1965 à 1969: étudie la théologie à l’Université de Fribourg.
1969: est ordonné prêtre, mais abandonne le sacerdoce deux ans plus tard.
De 1969 à 1974: étudie la sociologie à l’Université de Genève.
De 1971 à 2007: enseigne la sociologie et la politique sociale à l’Ecole d’études sociales et pédagogiques de Lausanne et à l’Université de Genève.
1984: devient docteur en sciences sociales et pédagogiques à l’Université de Lausanne.
De 1998 à 2009: directeur scientifique de l’INAG (Institut universitaire Ages et générations).
2016: publie Dictionnaire de la société de longue vie et Bienvenue dans la société de longue vie.
2017: publie Oser la mort en collaboration avec le sociologue Bernard Crettaz.
2018: publie Habiter dans la société de longue vie sur le projet Adret en collaboration avec Claude Dupanloup.


  De nombreux projets en Suisse romande 

Il y a trois ans, Pro Senectute tirait la sonnette d’alarme: 90% des Suisses de plus de 65 ans, soit 1,4 million de personnes, vivent chez eux. Selon leur étude « Vieillir chez soi», 447’000 personnes résident à domicile en bénéficiant d’un soutien. «Vivre à domicile, surtout quand la santé devient précaire, n’est possible que grâce au soutien des proches et aux prestations offertes dans le domaine de l’aide à domicile», explique l’association. Entre un logement trop grand et inadapté et un déménagement dans un appartement plus petit mais souvent plus cher, quelle solution pour les seniors? Si l’établissement médico-social (EMS), où les places se font rares, est le premier terme qui vient en tête, il n’est pas le seul. Surtout que la majorité des personnes âgées souhaitent finir leur vie hors des lieux médicalisés.
En Suisse, de nombreux projets pour les personnes âgées ont vu le jour ces dernières décennies. Comme des logements protégés, souvent à proximité d’un EMS, ou les habitats Domino, pour «Domicile nouvelle option»: des appartements semi-communautaires avec encadrement permettant aux résidents de disposer d’un espace privé plus important qu’une simple chambre. D’autres initiatives ont pour objectif les relations intergénérationnelles, à l’instar du programme 1h par m2 de l’Université de Genève, où une personne âgée peut accueillir un étudiant sous son toit. Si elle propose une chambre de 12 m2, par exemple, l’étudiant donnera 12 heures par mois à son hôte pour faire les courses, le ménage, la cuisine, s’occuper des animaux ou simplement lui tenir compagnie.

Une micro-société solidaire

S’inspirant de ce système, le programme de logements de l’Adret à Genève est le dernier en date. La nouveauté est de mélanger deux idées: des appartements protégés situés dans le même bâtiment que des studios pour étudiants dont le loyer peut baisser si le locataire donne de son temps à la communauté. En plus des logements, les bâtiments de l’Adret proposeront des locaux de musique et de bricolage, des cabinets médicaux, une crèche et un restaurant. «Ce concept d’habitation novateur s’inscrit dans une volonté de développer un projet qui prône des valeurs fortes telles que la solidarité, le partage, l’attention à autrui et à son environnement, le respect ou encore l’autonomie, pour n’en citer que quelques-uns», dit Frédéric Renevey, conseiller administratif de Lancy en charge des affaires sociales, du sport et de la sécurité.
En novembre 2012, la Fondation communale pour le logement de personnes âgées (FCPLA), propriétaire des EMS de la Vendée et des Mouilles, imagine les premiers contours de l’Adret. D’ici 2020, il se dressera dans le quartier du même nom, à deux pas de la future gare du CEVA de Lancy/ Pont-Rouge à Genève. Le quartier comprendra 550 logements dont 145 pour le projet de l’Adret. Soit 113 appartements de 2 à 3,5 pièces et 2 appartements communautaires de 6 chambres pour les seniors – tous reliés directement par un système d’appel d’urgence à l’unité de soins située dans le bâtiment – ainsi que 27 studios pour étudiants et 3 autres appartements (visiteurs et concierge). Maria Bernasconi, présidente de la FCPLA, résume: «Nous voulons permettre aux personnes de tous âges de ne pas (plus) vivre dans un ghetto, en encourageant les interactions sociales, notamment intergénérationnelles».

BL

Mise à jour le Mercredi, 06 Juin 2018 14:34
 

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