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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
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Articles 2018 - A la Une
Écrit par Administrator   
Mercredi, 30 Mai 2018 00:00

 

Formation duale

Cherche apprentis désespérément

 

 

 

La Suisse, pays d’apprentissage? Peut-être, mais de moins en moins. Les jeunes se désintéressent de l’artisanat et le niveau scolaire de certains effraie les patrons. Un tailleur de pierre et un boucher racontent.

 

 

2018-22-18ALa pluie a cessé, mais les pierres entreposées dans la cour sont encore mouillées. Des plaques de grès constellé de fossiles de coquillages attendent dans un coin d’habiller le château de Grandson; plus loin, de grandes bornes rectangulaires en granit dorment avant de marquer la frontière entre deux cantons. «Poc-poc-poc, zzzzzim», on entend les outils s’activer non loin de là. «Pour un bon tailleur de pierre, il n’y a pas de chômage, affirme Daniel Lachat en nous faisant visiter son royaume. Bien sûr, on dépend des crédits dont disposent les communes ou les cantons pour rénover leur patrimoine. Mais entre les châteaux, les églises et les fontaines, le travail ne manque pas.»

Annonce sur Facebook

Située à Bioley-Orjulaz, à deux pas d’Echallens (VD), son entreprise emploie quinze personnes dont trois en formation. Le patron passe la main sur une pièce en forme d’arc réalisée par l’un de ses apprentis pour son examen de dernière année: «Nous faisons un beau métier! Nous avons la chance de voir le fruit de nos efforts. On a travaillé sur la cathédrale de Lausanne et le Grand Théâtre de Genève: on peut revenir dix ans plus tard avec nos enfants, les pierres sont toujours là».
Daniel Lachat met un point d’honneur à former des jeunes. «Ça me passionne», confie-t-il, son regard clair s’allumant au-dessus de sa barbe grisonnante. Son grand-père, cuisinier, a lancé la tradition familiale en se reconvertissant dans la taille de pierre après la guerre. «Depuis la création de l’entreprise par mon père en 1970, on a toujours formé des apprentis. Il faut transmettre ce savoir-faire», dit-il avec conviction.
Pourtant, depuis quelques années, les candidats ne se bousculent pas au portillon. L’entreprise Lachat & fils SA forme actuellement trois apprentis: le neveu de Daniel et deux jeunes d’Echallens. Mais ils ont bientôt terminé leur formation – qui dure quatre ans – et n’ont pas encore de successeurs. «Pour vous dire, j’étais tellement dépité de ne pas avoir d’apprenti que j’ai publié des annonces sur Anibis et Facebook. Ceux qui m’ont répondu étaient plutôt des quadragénaires étrangers actifs dans le bâtiment qui cherchaient du travail en Suisse.» L’Association romande des métiers de la pierre, inquiète du manque de relève, a même passé un clip publicitaire sur la Télévision suisse romande pour susciter des vocations. Sans succès.
Pourquoi ce désintérêt? «C’est un métier merveilleux, mais il y a des aspects moins sexy, avoue Daniel Lachat. Une tablette de fenêtre, ça pèse 150 kilos. On travaille dans la poussière, on est presque tout le temps dehors: l’été c’est fabuleux, l’hiver un peu moins. Les jeunes s’imaginent peut-être mieux dans un bureau. Et notre métier n’est pas connu: il n’est pas mis en avant dans les offices d’orientation professionnelle. Du coup, ceux qui débarquent arrivent souvent par dépit parce qu’ils n’ont pas trouvé ailleurs.»

18’000 places vacantes

L’entreprise Lachat & fils SA n’est pas un cas isolé. Au pays de l’apprentissage, de plus en plus de patrons peinent à recruter. Il y a actuellement plus de 18’000 places d’apprentissage vacantes en Suisse, selon le site Orientation.ch; mais évidemment, toutes n’ont pas le même attrait. Pour dix places disponibles de décorateur d’intérieur, on compte 158 places d’assistant dentaire, 585 de coiffeur et 854 d’installateur électricien.
Ce sont les métiers manuels qui peinent le plus à recruter. Même en Valais, canton d’artisanat, ils ont perdu un quart de leurs apprentis ces dix dernières années. Le pire? Jusqu’à 50% de jeunes en moins dans les carrières de boulanger-pâtissier, carreleur, plâtrier ou menuisier, détaillait Le Nouvelliste en avril. Ce désamour serait largement dû aux préjugés des parents, dont on estime qu’ils influencent à 80% le choix de leurs enfants. On peut pourtant devenir entrepreneur ou chef de chantier après un CFC de maçon, plaide dans un communiqué la faîtière Sens de Construction.ch, qui déplore que les bons élèves soient systématiquement aiguillés vers l’université par des parents mal informés.  
Les professionnels de l’orientation sont aussi dans le viseur des mécontents. Issus de filières académiques, ils connaissent mal les métiers manuels et tendent à pousser les jeunes vers les bureaux, affirme Gabriel Décaillet, directeur du Bureau des Métiers, dans le quotidien valaisan.

Le fond de la corbeille

Mais le problème n’est pas uniquement le manque de candidats. Certains patrons refusent d’embaucher des apprentis parce que leur niveau est trop bas. «On ramasse le fond de la corbeille, maugrée Alain Brönnimann, boucher à Carouge, devant un café dans l’arrière-cour de sa boutique. Les jeunes qui frappent à notre porte sont souvent en échec scolaire. Ils ont voulu faire électricien, mais ils ont échoué au test d’entrée; alors ils se rabattent sur un métier comme le nôtre, où il n’y a pas de test. Mais nous faisons un travail compliqué!
Il y a des chiffres, il faut peser, réfléchir en termes de proportions,... Dans une petite entreprise on fait de tout, on ne peut pas se cantonner à une seule tâche.»
Alain Brönnimann a bien tenté de former quelques jeunes, mais l’expérience garde un goût amer. «Trois débuts d’apprentissage, aucun terminé. Pour moi aussi c’est un échec. Et beaucoup de temps perdu.» Un apprentissage de boucher dure trois ans: durant les deux premières années, l’apprenti coûte plus qu’il ne rapporte, estime le Carougeois. Qui a fini par jeter l’éponge.
«J’accepte encore des stages si un jeune veut découvrir le métier. Mais même là, c’est compliqué. La Croix-Rouge m’envoie de temps en temps un jeune qui fait un semestre de motivation: il se pointe à 8h du matin, mais l’après-midi, il ne revient pas.
Il va faire du skate avec ses copains. Moi j’ai déjà des enfants, je n’ai pas besoin d’en éduquer d’autres! Bien sûr, ces jeunes sont souvent victimes de situations familiales catastrophiques. Je voudrais bien leur mettre le pied à l’étrier. Mais je suis chef d’entreprise, je dois faire tourner la baraque! Le social, ça va un moment.»

Pour draguer les filles

Lui-même tient le hachoir par vocation, ayant repris la boucherie de son père, mais il comprend que son métier ne séduise pas les jeunes qui ont le choix de leur orientation. «On n’a jamais eu une très bonne réputation. Quand j’étais jeune et qu’on draguait les filles avec les copains, dire ‘Je suis boucher’, ça passait moins bien que ‘Je suis à l’école de commerce’.» Et quand la bande allait boire des verres le vendredi soir, lui était au lit à 22h30 pour se lever le lendemain avant 5h.
L’industrialisation de la boucherie n’a pas rehaussé le métier dans l’estime des gens: «Si vous allez à l’abattoir de Migros à Courtepin, vous verrez des frigos grands comme des stades de foot remplis de vaches qui pendent. Il y a plus glamour». S’ajoutent à cela vingt ans de mode végétarienne: non seulement le boucher est vu comme un gros monsieur avec un tablier taché de sang qui découpe des carcasses, mais désormais, il est le bras armé de l’oppression animale. Ne parlez pas des véganes lapidateurs de vitrines à Alain Brönnimann, son sang ne fait qu’un tour...
Le métier a pourtant des aspects gratifiants, assure le quinquagénaire. «On fait tout de A à Z: la bête arrive entière, et puis, voyez nos belles vitrines, on se donne de la peine, c’est beau!» Entre brochettes marinées, pâtés en croûte et tomates farcies, l’étalage fait en effet saliver. A côté des boucheries de supermarché, Alain Brönnimann ne doute pas d’être un artiste – il a d’ailleurs reçu le Prix de l’artisanat de Genève en 2011. Qualité, traçabilité de la viande, relation privilégiée avec les clients: il reste persuadé qu’une boucherie traditionnelle a des atouts incomparables.

Les ravages de la France

Pourtant le métier vacille, surtout à Genève où la concurrence de la France fait des ravages: le nombre de boucheries y fond comme saindoux au soleil. Les amateurs de grillades pourront toujours se ravitailler au supermarché; mais la crise du secteur et l’absence de relève pourraient faire disparaître un savoir-faire inconnu chez Coop ou Migros.
Dans son atelier de Bioley-Orjulaz, le tailleur de pierre Daniel Lachat s’inquiète lui aussi de la possible disparition de son métier. «Les machines ne font pas tout», dit-il en nous montrant deux pièces en pierre sous la fenêtre de son bureau. L’une, promotionnelle, indique le nom d’une carrière et semble sortie tout droit d’une imprimante 3D. L’autre, sculptée par un ami, représente une chaussure de foot. «Vous voyez la différence? La première est propre, mais sans âme. Dans la seconde, il y a la main de l’homme.»

Christine Mo Costabella

 L’école, c’est pas cool 

2018-22-23APour décrocher une place d’apprentissage et y rester, il faut un certain niveau scolaire et une belle motivation. Parfois, l’un et l’autre manquent. A Genève mille jeunes, dont 550 mineurs, abandonnent chaque année leur formation. Ce canton est le plus mauvais élève de Suisse, avait pointé du doigt en janvier 2018 une comparaison publiée par l’Office fédéral de la statistique.
Ce palmarès avait fait les gros titres de la presse du bout du lac, et pour cause: 17% des jeunes Genevois arrivent à l’âge de 25 ans sans avoir aucune formation: ni apprentissage ni gymnase ni école de culture générale. Zéro diplôme et de grandes chances de trouver porte close au moment de chercher du travail. Ces chiffres grimpent même à 21% si on est un garçon et plus encore pour les jeunes d’origine étrangère.
Le décrochage scolaire et l’absence de formation est un fléau qui touche davantage la Suisse romande que le reste du pays: près de 93% des Alémaniques terminent leurs années de formation avec un diplôme (CFC ou écoles supérieures) contre 88% des Tessinois et 86,4% des Romands (83% des Genevois, on l’a dit).
La cause de ces échecs? L’Office fédéral évoque le fait que les Romands sont moins nombreux à suivre la voie de l’apprentissage (ils sont 27% à décrocher la matu contre 18% seulement en Suisse alémanique) et le fait que les garçons aiment moins l’école que les filles: «Ils s’approprient un modèle masculin véhiculant le non-respect de l’autorité, du travail scolaire et de la réussite dans le cadre institutionnel. Pour ces garçons, il n’est tout simplement pas cool de réussir à l’école».

Des maîtres en plus

Voilà qui annonce des lendemains qui déchantent. Se retrouver à 20 ans sans diplôme, c’est quatre fois plus de probabilité de finir au chômage et à l’aide sociale, disait début mars la conseillère d’Etat genevoise Anne Emery-Torracinta. Elle présentait devant la presse le programme de son département pour récupérer les jeunes en rupture scolaire. L’autre spécificité de Genève, en effet, est que la formation y est désormais obligatoire jusqu’à l’âge de 18 ans, nouvelle Constitution oblige. Mais si un jeune a déserté les bancs à 15 ans déjà ?
Une brochure a été envoyée dans 45’000 foyers pour informer les parents et 48 postes de maîtres et assistants sociaux ont été créés pour la rentrée 2018 avec un budget de 7,5 millions sur trois ans. Objectif: un meilleur suivi des jeunes en crise pour les aider à trouver des places d’apprentissage et pour combler les lacunes de la formation. Des mesures ont aussi été prises au niveau du primaire pour renforcer les compétences en lecture notamment.
Reste que 8% des jeunes seulement s’orientent directement vers l’apprentissage. Les autres (ou leurs parents) rêvent toujours de chauffer les bancs longtemps. Trop longtemps...

Patrice Favre

Mise à jour le Mercredi, 30 Mai 2018 14:22
 

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