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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2014 - A la Deux
Jeudi, 04 Décembre 2014 00:00

Pakistan

"On ne sauvera pas Asia Bibi avec des signatures"

Comment aider les chrétiens persécutés au Pakistan, comment sauver Asia Bibi? En travaillant sur le terrain avec les musulmans, répond Paul Bhatti, ancien ministre. Il était en Suisse romande début novembre.

2014-49-33APour Paul Bhatti, la persécution religieuse se vit au quotidien: lorsqu’il revient dans son pays, ce médecin chaleureux et amical doit vivre sous la protection de gardes armés. Les islamistes radicaux veulent le faire taire, lui qui a succédé en mars 2011 à son frère Shahbaz Bhatti assassiné.
Ministre des minorités religieuses, fondateur de l’Alliance des minorités du Pakistan (All Pakistan Minority Alliance, APMA), Shahbaz Bhatti avait osé prendre la défense d’Asia Bibi, une mère de famille condamnée à mort pour blasphème. Paul Batthi a poursuivi le combat de son frère. Début novembre, il était à Genève et à Fribourg à l’invitation d’Aide à l’Eglise en détresse (AED), une ONG très active dans la défense de la liberté religieuse. Elle publiait à cette occasion son rapport sur la liberté religieuse.

Vous vivez toujours au Pakistan?

Paul Bhatti: – J’y vais régulièrement, mais je suis plus souvent en Italie. N’étant plus membre du gouvernement (son parti a perdu les dernières élections, ndlr), j’ai repris le cabinet médical où je travaillais avant la mort de mon frère. Mais je reste président de l’Alliance des minorités.
Des dizaines de milliers de signatures sont récoltées en Europe pour demander la grâce d’Asia Bibi, dont le recours a été rejeté par la Cour d’appel de Lahore. Vous êtes réticent face à ces campagnes?
– Oui. A titre personnel, je pense que cette mobilisation a l’effet contraire: Asia Bibi devient un symbole pour
les islamistes qui veulent à tout prix sa mort et les juges sont encore plus sous pression. C’est devenu une affaire très politique.

Que faire alors pour Asia Bibi?

– Il aurait fallu agir beaucoup plus tôt de manière discrète et silencieuse. Quand de telles affaires éclatent, nous envoyons des militants de l’APMA sur place pour protéger les victimes, nous prenons contact avec les imams du quartier pour les convaincre de la fausseté de ces accusations – elles sont quasiment toujours fausses ou alors elles sont proférées par de pauvres gens qui disent n’importe quoi. En cas de procès, nous engageons des avocats musulmans, pas chrétiens, car les musulmans savent répondre aux accusateurs et au juge.
Mais tout cela demande des moyens. Si chacun de ceux qui ont signé la pétition en faveur d’Asia Bibi avait donné un dollar, nous pourrions faire bien davantage.

Est-il encore possible de la sauver?

– Il faut essayer encore, engager un groupe d’avocats capables de discuter devant la Cour suprême, retourner les témoins pour démontrer que ces accusations de blasphème ne tiennent pas la route. Et faire preuve de retenue: du côté des partisans d’Asia Bibi aussi on trouve des gens qui l’utilisent à leurs fins, pas toujours à bon escient.
Si les critiques braquent encore plus les islamistes, faut-il quand même dénoncer les violences faites aux chrétiens?
– Bien sûr! Il faut en parler avec force, avec détermination, pour que le gouvernement pakistanais entende ces protestations, que les chefs religieux musulmans les entendent et que cela les fasse réfléchir. Si un musulman avait insulté le Christ et qu’il se trouve devant moi blessé, je le soignerais. C’est une question d’humanité, pas de religion! On ne peut pas dire qu’une religion demande de tuer.

Vous êtes né et vous avez grandi au Pakistan: vous avez vécu cette persécution des chrétiens?

– Pas du tout. J’ai grandi loin des villes, dans un village chrétien à 99% avec un missionnaire italien, un couvent de religieuses, des écoles catholiques. Je porte d’ailleurs le prénom d’un évêque italien, Mgr Paolo Andreotti, qui était un ami de mes parents et qui était venu bénir ma mère enceinte. Nous avons été éduqués dans une foi profonde avec la messe en semaine, le chapelet en famille le soir, la confiance mise en Jésus dans les moments difficiles... Maintenant il n’y a plus de missionnaires et l’Eglise s’est appauvrie.
Après mes études de médecine en Italie, je suis revenu travailler dans un hôpital du Pakistan tenu par des capucins belges. J’avais plus de musulmans que de chrétiens parmi mes patients et les choses se passaient bien. La montée de l’idéologie islamiste est venue plus tard: les chrétiens pakistanais ont été présentés comme les alliés des Américains.

Pourquoi votre frère Shahbaz s’étaitil engagé si fortement en politique?

– Shahbaz est allé à l’école publique et il y a découvert les mauvais traitements réservés aux chrétiens et aux autres les minorités, les sikhs, les hindous. Ces groupes sont marginalisés et condamnés aux tâches les plus ingrates, un peu comme les intouchables en Inde; certains n’ont même pas de carte d’identité.
C’est pour eux qu’il a fondé l’Alliance des minorités du Pakistan et qu’il s’est engagé en politique. Il a fait approuver des lois permettant aux minorités d’accéder aux fonctions élevées de l’Etat, il a obtenu que la loi sur le blasphème soit amendée, que des chapelles soient prévues dans les prisons pour les chrétiens. Il avait des appuis à l’étranger et même des musulmans commençaient à le soutenir. C’est pourquoi il était devenu une cible. Et moi après lui.

Il vous avait dit de lâcher votre cabinet en Italie et de rentrer?

– Oui, mais je ne voulais pas. Il me disait: «Le chemin du paradis passe par le Pakistan». Pour lui, le non-engagement n’était pas une option: nous devons lutter pour ceux qui sont trop faibles pour parler et se défendre eux-mêmes.

Et vous voyez des signes encourageants malgré les violences?

– Il y a au Pakistan une idéologie haineuse, mais nous avons pu organiser des rencontres avec des leaders musulmans. Et j’aimerais, avec l’aide de l’AED, créer un mémorial sur la tombe de mon frère. Il a laissé un souvenir très fort parmi les chrétiens et aussi parmi les musulmans. Ce lieu pourrait devenir un centre de formation pour les jeunes chrétiens et de rencontre avec les musulmans.

Recueilli par Patrice Favre

 

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