news menu left
top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2014 - A la Deux
Jeudi, 27 Novembre 2014 00:00

Spécial jouets

Les petits Romains jouaient au yoyo

Jules César enfant a-t-il joué aux petits soldats? Les archéologues s’emparent d’un nouveau domaine d’étude: le jeu. Loin d’être anodine, cette activité dit beaucoup des valeurs d’une société.

2014-48-17AQui a dit que le hochet n’était pas un sujet d’étude sérieux? Certainement pas Archytas, son illustre inventeur. Ce grand homme de l’Antiquité, philosophe, disciple de Platon, géomètre, homme d’Etat, mathématicien, est également le père du fameux jouet pour bébé. Modelé en terre cuite en forme d’animal, d’enfant ou d’étoile, le hochet rempli de petites billes devait comme aujourd’hui apaiser le bébé et canaliser son énergie. «On craignait beaucoup que l’enfant ne souffre d’un déséquilibre dû à la nervosité ou à la peur, explique Véronique Dasen, professeure d’archéologie classique à l’Université de Fribourg. Une forte frayeur, pensait-on, pouvait entraîner des convulsions et causer la mort de l’enfant. D’où l’importance de le tranquilliser.»
Les jouets existaient évidemment déjà au temps de Jules César. Une récente exposition au Musée romain de Nyon (voir encadré p. 18), réalisée sous la direction de Véronique Dasen, leur était consacrée. L’intérêt du jouet pour l’historien? «C’est une manière de revisiter l’histoire d’une société à côté de l’histoire des puissants, des guerres ou des institutions. Le jeu est omniprésent dans le quotidien des gens: il nous renseigne sur les relations entre filles et garçons ou parents et enfants».
Le hochet, par exemple, bat en brèche l’idée longtemps admise qu’à une époque de forte mortalité infantile, les parents ne s’attachaient pas à leurs bébés. C’est un objet fabriqué spécialement pour les besoins du tout-petit et il revêt parfois une forme symbolique appelant sa protection.

Une douleur de femme

«Quelques textes expriment la souffrance des parents face à la mort d’un enfant: mais cette perte est le plus souvent une douleur muette, une douleur de femmes, et celles-ci n’ont pas la parole dans la sphère publique», explique Véronique Dasen.
L’histoire du jouet antique est un puzzle dont il manque un grand nombre de pièces. Quelques traités de pédagogie nous éclairent sur la fonction dévolue au jeu par les philosophes, mais très peu d’objets ont traversé les siècles. Pour remplir ses onze vitrines, l’exposition nyonnaise a dû faire appel à 19 musées suisses et européens! «Ce qui reste n’est que la pointe de l’iceberg, résume l’archéologue.
Il nous manque tous les jouets en bois, en cuir, en paille, en chiffon, que le temps s’est chargé de faire disparaître: ceux que les enfants fabriquaient eux-mêmes et ceux qu’ils détournaient de leur usage premier. Plutarque raconte par exemple comment les enfants pouvaient s’amuser à mettre les chaussures de leur père pour jouer au magistrat.»

La Barbie grecque

Et quand on retrouve un jouet en terre cuite, en métal ou en os, encore fautil l’identifier comme tel. Une toupie, une poupée ou un cheval à roulettes sont vraisemblablement des jouets: mais retrouvés dans un temple ou dans une tombe, avaient-ils un usage purement profane ou également une valeur religieuse? «Quand on trouve des jouets très semblables à ceux d’aujourd’hui, il faut faire preuve de prudence et éviter les amalgames, explique l’archéologue. La poupée grecque n’est pas la Barbie d’aujourd’hui. De très belles figurines articulées en terre cuite présentent toutes un trou dans la tête, manifestement pour les suspendre. On en a retrouvé plus de 700 dans le sanctuaire de Déméter et Coré, à Corinthe.
Elles étaient sans doute consacrées au moment du mariage de la jeune fille. Aucune n’est abîmée ou réparée: il est donc peu probable que les fillettes aient joué avec.» Des yoyos en terre cuite ont aussi été retrouvés à Thèbes dans des tombes du 5e siècle av. J.-C. Mais les spécialistes se demandent s’ils ont réellement été utilisés ou s’ils ne sont que des copies d’originaux en bois, aujourd’hui perdus, fabriqués pour être déposés dans la tombe.
Le jeu n’a pas non plus le même rôle d’une époque à l’autre. La créativité, à l’honneur aujourd’hui, ne trouve pas grâce aux yeux de Platon: pour lui, le jeu devait initier l’enfant aux lois et en faire un bon citoyen. Pas question d’inventer de nouvelles façons de jouer! «Si le jeu et les enfants échappent à la règle, il est impossible qu’en grandissant les enfants deviennent des hommes de devoir et de vertu solide», affirmait le philosophe, se montrant particulièrement... vieux jeu.

Quelques claques

Filles et garçons, dévolus à des rôles bien différents, ne jouaient pas non plus aux mêmes jeux. Platon préconise qu’ils soient séparés dès l’âge de six ans; puis qu’en jouant, les garçons soient préparés à leur métier. Que le futur architecte construise de petites maisons, que le futur agriculteur s’amuse à travailler la terre. Même si, dans les faits, le goût de l’enfant guidait parfois le choix des adultes, comme en témoigne Lucien de Samosate, orienté par son père vers le métier de sculpteur: «Quand je revenais de l’école, je prenais de la cire et j’en façonnais des bœufs, des chevaux et, par Jupiter! Même des hommes, le tout fort gentiment au goût de mon père. Ce talent m’avait jadis attiré quelques claques de mes maîtres; mais aujourd’hui, il devenait un sujet d’éloges et le signe d’une heureuse aptitude».
Quant aux filles, les pédagogues n’en disent rien. On sait, au vu des objets retrouvés dans les tombes, qu’elles s’amusaient parfois avec les mêmes jouets que les garçons, mais pas de la même manière: les osselets, par exemples, leur servaient à des jeux de divination et non de compétition. Feraientelles un bon mariage? Auraient-elles des enfants? Survivraient-elles à leurs accouchements? «Les jouets nous parlent de leur apprentissage de la vie religieuse et de leur futur rôle d’épouse et de mère», conclut Véronique Dasen. Les féministes trouveront que... ce n’est pas du jeu!

Christine Mo Costabella

 

 90ans

Cette semaine

2020-08-sommaire 

 

articles-2020

 

 unpluspourtous




Echo Magazine © Tous droits réservés. Route de Meyrin 12. CH-1202 Genève. Tél +41 22 593 03 03. Fax +41 22 593 03 19 redaction@echomagazine.ch