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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
Articles 2014 - A la Deux
Mercredi, 05 Novembre 2014 00:00

 

 

Cinéma

En France, on ne peut pas tout dire sur l'islam

L’Apôtre raconte la conversion d’un jeune musulman français au catholicisme. Le film aborde sans tabou un thème délicat: la réalisatrice française Cheyenne Carron a dû se battre pour le réaliser. Entretien.

2014-45-33ATourner un film sur la conversion d’un musulman français au christianisme est une gageure au moment où les têtes des «mécréants» tombent au Moyen-Orient. Le faire dans un pays (la France) qui place la laïcité en tête de ses valeurs et où la suspicion d’islamophobie peut déclencher les foudres de la pensée correcte en est une autre. La réalisatrice Cheyenne Carron le sait, elle qui n’a pas touché un seul denier public pour financer son dernier film, L’Apôtre, quand le cinéma français est l’un des plus subventionné au monde.
Sorti en octobre dans deux salles parisiennes seulement (des discussions sont en cours pour une sortie en Suisse romande), le film raconte l’histoire d’Akim, jeune homme né dans une famille d’origine algérienne bien intégrée. Akim est pratiquant et se destine, comme son frère, à devenir imam; mais, touché par le geste de charité d’un prêtre et par un baptême auquel il assiste, il se tourne petit à petit vers le Christ. L’Apôtre décrit sans caricature ni angélisme la difficulté de l’islam à laisser partir un de ses fils.

Pourquoi ce film? Notre époque n’estelle pas plutôt marquée par les conversions à l’islam?

Cheyenne Carron: – Je pense surtout qu’on en parle plus facilement parce qu’elles sont tolérées. L’islam valorise les conversions à la religion musulmane, mais interdit qu’on la quitte. Il y a un hadith (une parole attribuée au prophète Mahomet, ndlr) qui précise: «Celui qui quitte sa religion, tuez-le». Dans certains pays, les convertis sont en danger de mort. La conversion au Christ se fait parfois dans le secret.

L’Apôtre est-il inspiré d’une histoire vraie?

– En partie: lorsque j’avais 19 ans, je vivais dans un petit village de la Drôme et la sœur de mon curé a été assassinée par un jeune musulman. Le prêtre a décidé de rester vivre à côté des parents de l’assassin, qui étaient ses voisins, «pour les aider à vivre». La famille d’accueil dans laquelle je vivais et qui depuis m’a adoptée – la DDASS m’y avait placée à l’âge de trois mois – était catholique et connaissait bien ce prêtre. J’ai été très marquée par cet élan de charité. L’Apôtre commence par cette histoire, puis je dépeins mon héros Akim, qui, touché par cet amour, veut comprendre ce que signifie être chrétien.

C’est un film autobiographique?

– Non. Bien que d’origine kabyle, je ne suis pas du tout une convertie de l’islam. Je me suis inspirée du parcours d’un homme qui fréquente la même paroisse que moi à Paris et j’ai lu beaucoup de témoignages de convertis qui subissent parfois des rejets très violents. En même temps, j’ai fait un film sur la conversion parce que moi-même j’ai été baptisée à Pâques de cette année même si je suis pratiquante depuis toujours. J’ai voulu placer mon histoire dans une famille aisée, cultivée, bien intégrée dans laquelle les parents ont un rapport plutôt traditionnel à la religion. Mais Akim et son frère ont un vrai désir de retrouver le sens du sacré: je ressens cela dans ma propre vie et dans une partie de la jeunesse de France.

Vous avez peiné à trouver des financements dans les circuits publics...

– Enormément. J’ai dû faire appel à des gens fortunés et j’ai réalisé ce film avec un très petit budget: je n’ai pu payer que la location du matériel, quelques décors, la nourriture et les défraiements. Mais ça en valait la peine: tous les comédiens sont musulmans sauf celle qui joue la mère, qui est d’une famille juive; je suis catholique, mes techniciens étaient athées et tous ensemble, nous avons fait un film qui parle du désir de sacré.


Qu’est-ce qui a poussé vos comédiens musulmans à faire ce film?

– Quand j’ai fait le casting, certains comédiens étaient très en colère par-ce que je m’attaquais à un tel sujet et nous n’avons pas pu travailler ensemble. Quant à ceux que j’ai choisis, pour avoir discuté avec eux, je crois que nombre de musulmans souffrent beaucoup de l’image que véhicule leur religion. Pour eux, participer à ce film est une manière de dire: «Je suis musulman, je sais que ma religion interdit les conversions, mais moi je veux être tolérant».

Ce message n’est-il pas recevable en France aujourd’hui?

– En France, on n’ose pas tout dire sur l’islam, qui porte en lui beaucoup de beauté, mais aussi une très grande violence. Les gens ont peur d’être victimes de cette violence ou d’être considérés comme islamophobes. Moi je crois au contraire que quand on aime quelqu’un, on se doit de lui dire: «Ta religion, je la respecte, mais il y a des choses qui ne vont pas et j’aimerais qu’on en discute». Ce n’est pas avec la politique de l’autruche qu’on fera évoluer les choses.

Très peu de salles ont accepté de diffuser L’Apôtre...

– Dans la distribution aussi, les gens ont peur d’éventuelles représailles: même des exploitants chrétiens m’ont finalement laissée toute seule avec mon film sous le bras. Je suis donc allée voir les salles qui apprécient mon travail et qui ont distribué mes films précédents. Dans les deux salles parisiennes qui projettent L’Apôtre, c’est le film qui fait le plus d’entrées! Mais par prudence, l’exploitant avait averti la police de sa sortie... Les mairies des villes où j’ai tourné avaient peur elles aussi. J’ai dû mentir sur le thème du film pour obtenir les autorisations de tournage!

Et vous, vous n’avez pas peur, à un moment où l’islam montre sa face la plus violente au Moyen-Orient?

– La peur pèse moins lourd dans la balance que la nécessité de rendre hommage à mon petit curé de campagne et à sa sœur Madeleine, assassinée il y a 19 ans. Mais j’ai constaté que sur le tournage, la plupart de mes comédiens musulmans étaient très respectueux parce que j’assume pleinement ma religion. Je pense qu’il est grand temps de retrouver une forme de fierté catholique si l’on veut être respectés et se situer dans un dialogue sain avec les autres religions.

Vous ne cachez pas vos convictions: votre film est-il prosélyte?

– Mon but n’était pas du tout de faire un film qui évangélise. Je sais que cela choque beaucoup de mes amis catholiques, mais je ne pense pas que le monde entier ait pour vocation de devenir chrétien. Je trouve magnifique qu’il y ait différentes religions comme pour les cultures et les races. Après, si des gens sont touchés par le message du Christ et veulent devenir chrétiens, c’est merveilleux, et ils doivent pouvoir le faire librement.

Le film se déroule essentiellement en contexte musulman. Comment avez-vous travaillé pour bien rendre ce milieu?

– J’ai fait lire le scénario à des imams pour être sûre de ne pas commettre d’erreurs. Et le comédien qui incarne l’oncle d’Akim, l’imam qui dans le film enseigne aux jeunes à devenir de bons musulmans, est pratiquant. Il est venu avec son Coran et on a défini ensemble les thèmes qu’on voulait aborder dans les scènes à la mosquée, comme le mariage mixte ou la polygamie. J’en savais très peu sur cette religion, ce sont mes comédiens qui m’ont empêchée de faire des erreurs théologiques. J’ai tout fait pour éviter la caricature et traiter l’islam de manière très respectueuse bien qu’à mon sens, la religion chrétienne recèle quelque chose qui n’a d’égal dans aucune autre religion: le sens sublime de la charité et de la main tendue à l’ennemi, comme le geste de ce prêtre.

Comment votre film est-il reçu?

– La presse française a été plutôt élogieuse, ce à quoi je ne m’attendais pas vraiment: Le Monde, Le Figaro, Le Parisien,... Pour un film avec un budget de 50’000 euros, je ne pensais pas qu’on en parlerait autant! Mais je rencontre aussi des attitudes surprenantes. Un journaliste de France Culture m’avait invitée pour parler de L’Apôtre, qu’il n’avait pas encore vu. Il l’a regardé la veille de l’émission et a appelé mon attachée de presse quatre heures avant le passage à l’antenne pour annuler mon intervention! Même dans les milieux intellectuels, il y a du travail à faire quant à la liberté d’expression. Je sais que je suis un peu en marge du cinéma français: mon prochain film portera sur le racisme envers les Blancs!

Recueilli par Christine Mo Costabella

 

 

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