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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2014 - A la Deux
Mercredi, 22 Octobre 2014 00:00

 

 

Politique

Le business ronge la démocratie en Inde

En Inde, les pauvres sont chassés de leurs terres et l’Etat envoie l’armée contre la population. Le nouveau Premier ministre, Narendra Modi, a été élu pour relancer l’économie. Cela passe par l’élimination de tous les gêneurs d’exploiter en rond.

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Les Etats-Unis sont contents, la Chine aussi. Ces dernières semaines, le Premier ministre indien, Narendra Modi, a promis de simplifier les lois et réglementations qui compliquent l’installation d’entreprises étrangères sur son sol. Il a souhaité la bienvenue aux industries d’armement américaines, leur demandant d’aider à développer la défense indienne. Il a déclaré vouloir intensifier la coopération avec les Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme. Il a aussi réaffirmé que le Tibet fait partie de la République populaire de Chine et qu’il ne permettra pas aux Tibétains de mener des activités politiques contre la Chine dans son pays.
Pas de surprise. Narendra Modi tient les promesses faites en mai à ses 207 millions d’électeurs, une classe moyenne inquiète du ralentissement de la croissance indienne: encourager les investissements et relancer l’économie. Mais ces engagements pris envers l’extérieur laissent transparaître les éléments clé du programme intérieur du Premier ministre: business, militarisation, lutte contre le terrorisme, absence de considération pour les minorités. De quoi effrayer les militants des droits de l’homme, les dissidents et la société civile.

Une démocratie?

Bien que connue comme «la plus grande démocratie du monde», l’Inde souffre de graves problèmes structurels. Bon nombre d’intellectuels rejettent même l’utilisation du terme «démocratie». Arundhati Roy est de ceux-là. Rendue mondialement célèbre par son roman Le Dieu des petits riens, publié en 1997, l’écrivaine s’est depuis tournée vers l’écriture et l’engagement politiques. Son style? Outré. Elle déclarait au journal pakistanais The Dawn au lendemain de l’élection de Modi: «Il existe une certaine somme de démocratie en Inde. Mais on ne peut pas nier que ce pays a la plus grande population de pauvres du monde. Et qu’il ne s’est pas passé un seul jour depuis l’indépendance sans que l’Etat déploie ses forces armées pour écraser des rebellions à l’intérieur de son territoire. Le nombre de personnes tuées ou torturées est incroyable. C’est un Etat perpétuellement en guerre contre son peuple. Si vous regardez ce qui se passe au Chhattisgarh ou en Odisha, c’est une insulte d’appeler l’Inde une démocratie». Avant d’ajouter: «Maintenant, nous avons un gouvernement totalitaire démocratiquement élu».
Pour l’écrivaine, le Premier ministre, soupçonné d’avoir encouragé ou laissé faire le massacre de plusieurs milliers de musulmans en 2002 – il était alors ministre en chef de l’Etat du Gujarat –, a été choisi par la classe moyenne et le monde de l’économie comme l’homme qui «ne recule pas devant une effusion de sang».

Les élections les plus chères

Selon une estimation du Centre pour l’étude des médias de New Delhi, 4,7 milliards de francs auraient été investis pour les campagnes des différents candidats aux élections indiennes de mai 2014. Cela en fait les élections les plus chères de l’histoire du monde après l’élection présidentielle américaine de 2012. Un des gros problèmes de l’Inde réside dans la collusion des forces politiques et économiques.
Usines pétrochimiques, gazières, pétrolières, métallurgiques, mines, champs de gaz, compagnies de téléphone, réseaux internet, chaînes de télévision, journaux, usines de voitures, chaînes d’hôtels, cosmétiques, maisons d’édition, librairies, lycées et équipes de cricket: tels sont les domaines d’activité de compagnies comme Tata, Essar ou RIL.
Le processus de privatisation mis en place depuis le début des années 1990, explique Arundhati Roy dans Capitalism: a ghost story, a permis à une poignée de compagnies privées d’accaparer les ressources naturelles –
minières, agraires et aquifères – nationales. Parallèlement, elles possèdent un grand nombre de médias et financent les partis politiques à coups d’argent au noir, «transformant la fameuse démocratie indienne en ploutocratie», estime Niranjan Sahoo, chercheur à l’Observer research foundation, un think tank qui analyse la politique publique indienne. «Pas une seule institution démocratique n’est accessible aux gens ordinaires», remarque Arundhati Roy. Selon elle,
le développement actuel de l’Inde repose sur la lutte pour la terre. Sous prétexte de projets d’intérêt public comme la construction de zones économiques spéciales, de barrages, d’autoroutes, de mines ou d’usines, les grandes compagnies acquièrent, de gré ou de force, les terres de millions de personnes qui, comme les populations tribales de l’Est indien, ne reçoivent aucune compensation. Selon l’historien Madhav Gadgil et le biologiste Ramachandra Guha, le développement actuel de l’Inde a coupé les populations rurales de leurs moyens de subsistance: «Probablement un tiers de la population indienne vit une vie de déplacés».

La résistance faiblit

Dans les forêts de l’Est indien, qui contiennent les plus riches réserves minières du pays, la résistance maoïste, sous la pression de l’armée, montre un affaiblissement net. Les révoltes indépendantistes du Cachemire, réserve d’eau de l’Inde, ont été matées par la force ces dix dernières années, transformant la région en la zone la plus militarisée de la planète.
La Cour suprême indienne, considérant qu’une rivière se déversant dans la mer représente un gaspillage d’eau, a décrété que les rivières du pays devaient être reliées entre elles à coups de barrages et de canaux.
Dans l’Arunachal Pradesh, au nord-est de l’Inde, 168 grands barrages sont donc en construction. La plupart appartiennent à des compagnies privées. A l’ouest, au Gujarat, le barrage de Kalpasar coupera le golfe de Khambat en deux, empêchant l’eau douce des rivières qui s’y jettent d’atteindre la mer et altérant l’écologie de centaines de kilomètres de côtes. Ce projet s’inscrit dans la réalisation du «corridor industriel Delhi-Mumbai», une zone de 1500 km de long sur 300 km de large dédiée à l’industrie, projet qui, selon l’expression de ses promoteurs, «affectera» la vie de 180 millions de personnes. Négativement, cela va sans dire.
Les hommes d’affaire du monde entier peuvent se frotter les mains: Narendra Modi saura créer un bon climat d’investissement.

Aude Pidoux

 

 

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