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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2014 - A la Deux
Mercredi, 15 Octobre 2014 00:00

 

 

Musique

De là-haut, Louis Armstrong sourit toujours

Deux légendes de La Nouvelle-Orléans se télescopent: Dr John, légende vivante, rend hommage à un défunt, Louis Armstrong, monstre sacré du 20e siècle. Et cela donne l’un des meilleurs albums de reprises qui soit.

2014-42-27AL’humanité préfère l’éphémère à la durée, le clinquant à la résonance, le superficiel à la profondeur. Le monde est ainsi fait. D’un point de vue musical, c’est tristounet. La Nouvelle-Orléans et le delta du Mississippi ont beau être les sources principales de la musique populaire du 20e siècle, ces terres nourricières passent toujours après les lumières snob de New York et les illusions hollywoodiennes de Los Angeles. La preuve: en cette rentrée, Lady Gaga, symbole de la décadence de la pop américaine, et Tony Bennett, vieux beau sur le retour, font infiniment plus parler d’eux que l’album concocté par Dr John en compagnie d’un chapelet d’artistes qui, eux, en sont.

Sourire légendaire

Et pourtant! Ske-Dat-De-Dat. The Spirit of Satch est une merveille. On le répète si vous n’avez pas encore écouté ce disque: une merveille! D’abord par son sujet: Louis Armstrong (19011971), et là, on s’incline immédiatement. Superstar du jazz, icône américaine, cet enfant de La Nouvelle-Orléans fut un trompettiste fabuleux. Sa voix grave et rauque de Lord sudiste était aussi fameuse que son charisme souriant ou ses phrasés de scat, ces onomatopées typiques du jazz vocal, lui qui fut le premier à enregistrer dans ce style.
Louis Armstrong était si célèbre qu’on le surnommait affectueusement Satchmo, contraction de satchel et mouth, «bouche-sacoche». Ou Pops parce qu’il appelait indifféremment les gens de la sorte; il en rencontrait trop pour se souvenir du nom de chacun. Ses détracteurs trouvaient qu’en pleine ségrégation raciale, il ressemblait à un Oncle Tom, un brave Noir qui ne conteste pas sa situation de citoyen de seconde zone et s’en acclimate en souriant aux Blancs. Ce à quoi Billie Holliday rétorquait: «Bien sûr que Pops est un Tom, mais il fait le Tom avec du cœur». Et ce grand cœur d’humaniste permit à bien des préjugés de s’effilocher. Il existe après tout plusieurs façons de lutter contre le racisme. Y compris les moins frontales.

Tradition vibrante

Avec son sourire stéréotypé, mais ô combien radieux, Louis Armstrong fut cet artiste qui vous réconforte de tous les malheurs. Un immense musicien? Un saint de la note bleue. Dont le répertoire, classique universel, est aujourd’hui revisité à la sauce bâtarde de Malcolm John ‘Mac’ Rebennack, soit Dr John. Cette autre figure majeure de Crescent City est l’un des pianistes au doigté de prêtre vaudou comme la Louisiane en donna tant au monde: de l’as du ragtime Jelly Roll Morton à l’étoile du rythm & blues fifties Fats Domino en passant par Professor Longhair et Allen Toussaint, grands artisans du gumbo soul-funk local.
Dr John est précisément l’un des apôtres de cette scène où le métissage est aussi naturel qu’épicé. Avec les décennies (il aura 74 ans le 21 novembre), il a même gagné en crédit au-delà des aficionados néo-orléanais; on a déjà souligné la valeur de Locked Down (EM18, 2012), produit par Dan Auerbach des Black Keys (ça aide...), qui a incidemment contribué à populariser cet artiste auprès d’un plus large public.
Avec cet album, Dr John fait l’exact contraire de ce que vient de réaliser Eric Clapton avec son héros, le regretté J.J. Cale (voir EM32). Ske-Dat-De-Dat. The Spirit of Satch n’est pas une génuflexion mimétique en mémoire de Louis Armstrong. La tradition est faite pour être vivante. Pas pour rester figée dans le ciment. Une éventualité impossible en terre louisianaise tant le sol y est rapidement marécageux. Puristes, donc, passez votre chemin – sinon cet album au mieux vous décevra, au pire vous choquera!
Dr John ouvre les feux avec une reprise épatante de What A Wonderful World, un ravissement qui garde sa tonalité céleste, mais avec une orchestration jazz beaucoup plus ambitieuse, très riche, rythmée comme un vieux titre de rythm & blues où les Blind Boys of Alabama assurent des chœurs de toute beauté. On retrouve ces papys indémodables sur Wrap Your Troubles In Dreams, superbe balade où leurs recueillements gospel répondent à la voix nasillarde de Dr John, qui n’a peut-être jamais aussi bien chanté. Certains invités impriment à ces treize titres leur marque plus que d’autres. Avec en première ligne Nicholas Payton, autre enfant du crû (né lui en 1973) et l’un des trompettistes les plus inspirés du jazz actuel.

2014-42-26AFoule d’artistes

De trompette, il en est forcément beaucoup question. Arturo Sandoval y contribue activement sur deux titres, latinisant notamment Tight Like This d’une sensualité afro-cubaine en compagnie de la rappeuse Telmary. Dr John se fiche d’être traité de moderniste. Son oreille reste sûre. Le groove prime sur tout reproche. La soul cultive sa moiteur, y compris quand elle est propre sur elle (Sometimes I Feel Like A Motherless Child avec Anthony Hamilton). Les cadences funky aiment les déhanchés langoureux, aussi les atmosphères canailles de cabaret (Bonnie Raitt sur I’ve Got The World on A String). Et, toujours, partout, dans l’air nocturne, sur les peaux bronzées par la lune des bayous, cette patine jazz relevée de chaleur rythm & blues – cette magie qui ne craint pas le mélange goûteux.
L’album finit dans une fête carnavalesque où l’esprit sécularisé de la second-line, vénérable tradition funèbre néo-orléanaise, est embouché par l’orchestre des Dirty Dozen Brass Band, autre gloire locale, sur un When You’re Smiling (The Whole World Smiles With You) qui achève de nous faire danser en riant. C’est une certitude: du paradis, Louis Armstrong doit se sentir à la maison en écoutant cet hommage chamarré, débordant de cœur, qui emmène progressivement au septième ciel.

Thibaut Kaeser

Dr John, Ske-Dat-De-Dat. The Spirit of Satch (Essential/Irascible).

 

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