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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2014 - A la Deux
Vendredi, 03 Octobre 2014 00:00

 

 

Asile

L'afflux de jeunes réfugiés met la Suisse au défi

Ce sont des enfants ou des ados. Ils ont fui l’Erythrée ou l’Afghanistan sans leurs parents. Cet été, leur nombre a explosé. Que fait la Suisse pour ces jeunes réfugiés? Enquête à Sion dans l’un des quatre foyers pour requérants mineurs du pays.

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Bahir* (17 ans) rêvait depuis longtemps de son petit studio. «C’est fait. J’y vis depuis quelques mois»,
explique-t-il en s’adossant au billard du Rados, le foyer pour requérants d’asile mineurs non accompagnés (MNA) de Sion. Le garçon à la coupe iroquoise a vécu au foyer depuis le dépôt de sa demande d’asile en Suisse, à 14 ans. Il en avait 11 lorsqu’il a fui l’Afghanistan. Seul. Son périple, notamment via des réseaux de passeurs, a duré des années. Aujourd’hui, Bahir – et avec lui une trentaine de requérants – bénéficie du système de logement par appartement mis en place par la structure d’accueil valaisanne. Le jeune Afghan n’est qu’un parmi tant d’autres. En Erythrée, où l’armée recrute dès 14 ans, de plus en plus d’enfants et d’adolescents fuient vers des camps en Ethiopie et en
Somalie pour tenter ensuite leur chance vers la Méditerranée.

En italie: 10’000 arrivées en 6 mois

Selon un reportage de Swissinfo, sur les 60’000 migrants débarqués en Italie entre janvier et juin, 10’000 sont des mineurs non accompagnés, Erythréens pour la plupart. Conséquence en Suisse: cet été, les demandes d’asile de MNA (12 à 18 ans) ont explosé; d’ici fin décembre les 400 demandes enregistrées en moyenne chaque année pourrait largement être dépassées.
Erythréens, Syriens, Afghans ou originaires d’Afrique de l’Ouest, les jeunes comme Bahir font généralement le voyage avec un oncle, un cousin ou un ami. Sans ressources, en situation irrégulière, ces personnes ne peuvent ni les prendre en charge ni devenir leur représentants légaux. Bahir ne connaissait personne en arrivant en Suisse: pour combler (en partie) ce vide, il s’est vu attribué, comme les autres MNA, une personne de référence pour les questions légales et administratives.
«Le foyer, c’est une chance, j’en suis conscient, souligne Bahir. C’est très important d’avoir des personnes qui nous suivent. On m’engueule parfois, mais on m’encourage aussi quand j’ai de bonnes notes.» N’empêche, le jeune homme s’est déjà senti à l’étroit au Rados. «On est nombreux. Tout le monde est censé dormir à 22h30, il y a des heures de rentrée. Dans mon studio, en revanche, je peux cuisiner pour mes amis. Je sais préparer du riz avec du poulet, ajoute-t-il en regardant les mots tatoués en anglais sur son avant-bras: ‘Maman, je t’aime pour la vie’. C’est elle qui m’a appris quand j’étais petit. Elle me manque énormément.»
Hormis le Valais, seuls trois cantons, Zurich, Bâle et Vaud, disposent d’une structure d’accueil pour ces migrants particulièrement vulnérables. Très jeunes et sans famille proche, parfois traumatisés et parlant une langue étrangère, ils peuvent, s’ils ne sont pas encadrés, déraper et disparaître dans la clandestinité.

«Il faut plus de foyers!»

«Une vingtaine de jeunes nous ont été envoyés en deux mois, explique Marco Lorenz, responsable du Rados à Sion. D’habitude, on en reçoit une douzaine par an.» Du jamais vu depuis la fondation du foyer en 2004. A Lampedusa, la situation est devenue ingérable et les effets en Suisse se font déjà ressentir. «Il faut ouvrir des structures dans d’autres cantons», prévient Marco Lorenz, rappelant que les jeunes dont il a la charge ne sont pas n’importe quels requérants, mais des enfants. Même refrain du côté de Genève qui accueille au maximum 50 jeunes par an: rien que cet été, une vingtaine de MNA sont arrivés au centre de requérants de Saconnex (voir pages 14-15). Le foyer pour mineurs de Lausanne a, quant à lui, accueilli six jeunes, dont trois cousins, en une semaine seulement. Là aussi, du jamais vu.
Que fait la Suisse pour ces adolescents? La structure d’accueil de Sion fait souvent figure de référence. Actuellement, l’établissement héberge une vingtaine de jeunes encadrés en alternance par une dizaine d’éducateurs, d’assistants sociaux et d’animateurs. Le rez abrite une grande cuisine, une salle à manger et un salon où les pensionnaires peuvent jouer au billard, regarder la télévision et accéder à internet. Un escalier mène jusque sous le toit où sept chambres accueillent une quinzaine de garçons. Dans le bâtiment d’en face, à l’étage, cinq jeunes filles se partagent quatre pièces, une petite cuisine et un living-room (l’écrasante majorité des MNA sont des garçons, les filles voyagent rarement sans un de leurs parents).
Le week-end, les jeunes préparent eux-mêmes à manger à midi – sous la surveillance d’un encadrant –; le soir, un éducateur et un jeune se chargent du souper. «Au Rados, résume l’une des filles en prenant place sur le canapé du salon, on s’est reconstruit une sorte de grande famille.»
Après une période probatoire, certains (comme Bahir) accèdent à un logement: un système mis en place petit à petit à mesure que les jeunes grandissaient. Ancien pensionnaire du Rados, Pirathap (21 ans) habite seul depuis un an: «A l’Avenue de France», précise le jeune homme venu du Sri Lanka à 17 ans. «Je viens de terminer mon apprentissage de cuisinier. Aujourd’hui, je remplace le cuistot du foyer.» Le «budget d’assistance», qui permet de financer le loyer, est calculé en fonction du revenu du mineur en formation.

18 ans, un cap délicat

Des appartements dits «de transition» (en colocation), sur lesquels des veilleurs adultes ont toujours un œil, sont également occupés par des jeunes aux alentours de la gare de Sion. En tout, le Rados gère une cinquantaine de dossiers de requérants mineurs et majeurs. Une fois assurée leur indépendance financière, ils ont de meilleures chances d’obtenir un permis de séjour – et peut-être, un jour, un permis d’établissement. «Maintenant que j’ai terminé ma formation, explique Pirathap, je peux devenir autonome. C’est une grande fierté. J’ai beaucoup bossé pour y arriver, mais je n’oublierai jamais ce que le Rados a fait pour moi.»
«La seule condition pour bénéficier de nos prestations, explique Aline Berthod, éducatrice au foyer sédunois, est que la personne soit mineure au moment du dépôt de sa demande d’asile. Si un garçon commence un apprentissage à 17 ans, il reste sous notre responsabilité jusqu’à ce qu’il l’ait terminé. Peu importe qu’il ait alors 19 ou 20 ans.»
Le passage à la majorité peut en effet constituer un problème. «L’école est garantie pour tous jusqu’à 15 ans, précise Elodie Antony, chargée d’un projet à la Fondation suisse du service social international destiné à renforcer la prise en charge des MNA en Suisse. La poursuite des études en classes d’accueil ou via d’autres filiales est possible, mais l’accès à une place d’apprentissage reste rare et difficile. Et, malheureusement, tous les efforts consentis pour favoriser le développement et l’intégration du mineur peuvent être mis en péril le jour de ses 18 ans.» Comment cela? «Dans le Jura, reprend Elodie Antony, tout s’arrête à 18 ans même si une formation est en cours.»
A Genève, les conditions d’hébergement laissent à désirer (voir ci-dessus), mais le suivi après la majorité est bon: le requérant qui fête ses 18 ans ne passe pas du jour au lendemain dans le monde des adultes où un assistant social gère des centaines de dossiers. S’il est en formation, il reste sous la responsabilité de son éducateur le temps nécessaire (jusqu’à 25 ans au plus).
A Lausanne, l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) dispose d’un encadrement optimal: un foyer avec une dizaine d’éducateurs pour une quarantaine de mineurs. Mais la gestion du passage à la majorité a longtemps été critiquée. Depuis un mois, l’EVAM corrige le tir: un sas de transition a été mis en place grâce à des appartements protégés. Trois jeunes y apprennent à cuisiner et à gérer un budget. Le lien avec le secteur adulte s’est aussi amélioré: l’assistant social chez qui le jeune est transféré est systématiquement contacté par les éducateurs du foyer.
Selon les accords de Dublin, un mineur non accompagné peut être renvoyé dans le pays où il a déposé sa première demande d’asile «si un membre de sa famille ou un proche qui pourrait s’occuper de lui s’y trouvent». Et «si cela va dans l’intérêt de l’enfant». Des conditions rarement réunies. Les enfants qui débarquent seuls en Suisse n’ont pas d’autre choix que de rester. Et si la croissance actuelle des arrivées se poursuit, les cantons pourraient vite se retrouver débordés.

Cédric Reichenbach

*Nom connu de la rédaction

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Une attente insupportable


Déracinement, traumatismes, apprentissage d’une nouvelle langue: les difficultés rencontrées par les requérants d’asile sont accentuées par le jeune âge des mineurs non accompagnés. Et par le fait qu’ils doivent affronter cette réalité sans le soutien de leurs parents. «Mais le plus dur, c’est de vivre dans l’attente et l’incertitude», remarque Zana*, ado de 16 ans originaire des Balkans qui parle parfaitement français et allemand. Arrivée en Suisse à l’âge de 5 ans, elle vit au Rados depuis ses 10 ans. «Je suis toujours en attente d’un permis. C’est stressant. Tu te bats pour construire quelque chose, mais tout peut s’arrêter si tu reçois une réponse négative et qu’on t’expulse. Etre continuellement sur le qui-vive, c’est usant.» Une opinion que partagent les garçons et les filles interrogés à Genève et à Sion. Si la dernière modification sur la loi sur l’asile accélère la procédure, il est trop tôt pour en mesurer les effets. Notamment en raison des recours qui peuvent prolonger les délais. Dans les faits, ces enfants et ces adolescents ne peuvent pas être renvoyés avant leur majorité (sauf exception): ils ont donc tout le temps de se faire du mouron…
«Ces conditions et la période délicate de l’adolescence entraînent un risque de disparition, souligne Elodie Antony. La meilleure des préventions reste la formation. Elle donne un sens à leur vie, un futur peut se dessiner.» L’exemple de Zana en témoigne: malgré l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête, elle a réussi à terminer son école obligatoire et vient de décrocher une place d’apprentissage dans un restaurant de la ville de Sion.

CeR

*Nom connu de la rédaction


Mineur ou pas, Berne ne fait pas la différence

Au moment de répartir les demandeurs d’asile dans les cantons, Berne ne fait aucune différence entre un enfant de 14 ans venu seul de Somalie est un requérant d’asile adulte: voilà ce que reprochent certains travailleurs sociaux à l’Office fédéral des migrations (ODM).
Contactée, la Confédération confirme ne pas faire le tri à la source: «L’ODM veille à ce que ces mineurs soient répartis selon les contingents des cantons. En principe, chaque canton doit fournir les structures nécessaires à leur prise en charge. Ils reçoivent pour cela une somme d’argent». Problème: certains cantons ne peuvent pas mettre à disposition un foyer pour une poignée d’enfants (le Jura en reçoit 4 ou 5 par an). Et comme chacun reçoit un forfait global par requérant d’asile et par jour, aucun transfert n’est possible d’un canton à un autre.
«Regrouper tous ces jeunes au même endroit n’est pas forcément idéal, nuance Elodie Antony. Il est plus facile de tisser des liens avec la population locale par petits groupes.» Mais quatre foyers pour toute la Suisse, est-ce suffisant? «Genève en avait un jusqu’en 2006. Il a fermé ses portes par manque d’arrivées. La fluctuation est très difficile à gérer. L’idéal serait que chaque canton puisse s’adapter rapidement. Et l’hébergement ne règle pas tout: ces enfants ont aussi besoin d’un accompagnement adapté à leur âge et à leurs besoins.»

CeR

 

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