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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
Articles 2014 - A la Deux
Mercredi, 13 Août 2014 00:00

Femmes au guidon

Jessica Arpin, reine du vélo poétique

Elle fait son cirque dans la rue, au théâtre ou au cabaret: avec Jessica Arpin, le vélo artistique devient un partenaire de scène, complice d’une étonnante joie de vivre racontée dans toutes les langues.

2014-33-15AElle a quelque chose de Giulietta Masina, l’égérie de Fellini. Jessica le sait et en joue, perchée sur des escarpins rouges à talons hauts qu’elle porte même à vélo. Visage mutin, timbre de voix enfantin et casquette vissée sur la tête, elle torpille la routine, arpentant le goudron comme la scène avec la pétulance d’une bouilloire et la délicatesse du thé blanc.
Il y a 34 ans – on n’y croit pas une seconde, à la voir – que cette artiste est née au Brésil dans la Baie de tous les saints, à Salvador de Bahia. Elle connaît ensuite la Louisiane et son gombo à la sauce piquante sur fond de jazz. Puis la famille vient à Genève, où Jessica obtient sa maturité classique avant de toucher à l’Université.
Sage, trop sage? En réalité, elle pédale déjà au Théâtre-Cirqule de Genève et représente le Brésil aux Championnats du monde de vélo acrobatique en Allemagne en 2000 et au Japon en 2001. Sa légèreté de flocon de neige suppose un entraînement titanesque, une pugnacité de pro et une vie en forme de courant d’air. «Enfant, j’utilisais le monocycle, je voulais voyager et parler toutes les langues. J’ai finalement accompli mon rêve en m’inscrivant à l’Ecole nationale de cirque de Montréal dans les spécialités trapèze et vélo.» Elle en sort diplômée en 2002.
Jessica crée ses spectacles, dont elle assure ensuite la promotion, les contrats et la logistique. «Je suis devenue une spécialiste pour emballer mon vélo de cirque en un temps record et prendre l’avion» s’exclame-t-elle. Un défi relevé haut la main avec 500 représentations de son dernier spectacle de rue, intitulé «Kalabazi», et présenté dans 18 pays!

Elle cherche un mari

Dans ce spectacle délicieux dont on peut voir des extraits sur YouTube, une jeune femme décide de trouver un mari parmi les spectateurs. Ces messieurs doivent se prêter à nombre d’exploits et de facéties dignes des héros antiques. Et ils le font. Car la demoiselle est jolie et elle sait tenir son public en haleine: français, anglais, portugais, italien, allemand, espagnol, tout lui convient. Elle se risque même dans les dialectes du sud de l’Italie.

Le guidon à l’envers

Surtout, Jessica est presque plus à l’aise sur des pédales que sur ses pieds, «car j’ai compris la logique du vélo et appris à tomber». Elle pédale à côté de sa pompe, complètement givrée. Pour cette artiste protéiforme qui s’expose en permanence et célèbre l’éphémère, la pire des choses serait de vivre sans passion: «De nos jours, on s’échappe dans l’alcool par exemple au lieu de développer la part de créativité qui réside en chacun de nous».
Son fidèle compagnon est un Kunstrad, un vélo jaune à pignon fixe sans freins et au guidon tourné à l’envers pivotant sur lui-même. Il faut voir Jessica à l’œuvre, alliant grâce et talents d’acrobate, tour à tour debout sur son guidon, ne touchant le sol que d’une roue, donnant un tournis redoutable à son fier destrier. Bicyclette de cirque né à la fin du 19e siècle, le Kunstrad est l’instrument d’une forme de cyclisme artistique qui a ses règles, son répertoire de figures imposées et ses championnats du monde. Aujourd’hui, seules deux familles allemandes, les Langenberg et les Walther, les produisent encore.

Un vélo Passeport

«Ce sport de compétition est très développé en Allemagne, en Autriche et en Tchéquie, mais il n’offre aucune communication avec le public», remarque Jessica qui en pratique une version plus délurée et proche de sa fibre artistique. «Sur mon vélo, j’ai un contact horizontal, accessible et ‘démocratique’ avec le public. Pour les personnes âgées, j’évoque le passé. Les adolescents, eux, se moquent un peu au départ, mais ils changent d’attitude au cours du spectacle. Le vélo est une sorte de passeport pour entrer en relation. Tout le monde peut s’identifier à ce véhicule du quotidien avec lequel je crée de la magie.»
Son prochain spectacle s’intitulera «Siku», «la mère-mer de glace» dans la langue des Inuits canadiens, et il sera prêt à la fin de cette année. Il a pour thème le Grand Nord et raconte les aventures de Scott et Amundsen, ces explorateurs du pôle Sud qui, d’un coup de pédale magique, se retrouvent au nord. Jessica Arpin a dévoré leurs récits haletants et on ne lui en veut pas de mettre le monde cul par-dessus tête. Pédaler à l’envers est inscrit dans sa nature. Et c’est le propre des clowns que de transfigurer la logique en bonhomme de neige.
Rue, cabaret, théâtre, cirque: la calée décalée Jessica se livre sens dessus dessous, nue comme sa bicyclette. Elle évoque le philosophe Michel Serres qui, dans une métaphore saisissante, appliquait l’évolution du vivant à la technique. Sur notre vélo, disait-il, nous sommes à l’image de notre corps avec «le doux dehors et le dur dedans». La voiture, au contraire, renvoie aux crustacés des débuts de l’évolution «avec le doux dedans et le dur dehors». Dans cette perspective, «le doux émergera tout naturellement de nous lorsque nos techniques s’ouvriront au monde au lieu de le combattre.»
Michel Serres qualifiait donc nos automobiles de «fossiles» et on ne peut que lui donner raison en regardant virevolter Jessica Arpin, le visage rond comme sa toupie intérieure. Elle poétise le monde sur son véhicule «amoteur» qui ne connaît aucun sens interdit.

Claude Marthaler

http://jessicaarpin.com/

 

 

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