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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2014 - A la Deux
Mercredi, 30 Juillet 2014 00:00

Irak

Pour ne pas oublier les chrétiens de Mossoul

Ils avaient le choix entre payer, partir ou mourir: les derniers chrétiens ont été chassés de Mossoul par le califat islamique. L’archevêque de Lyon s’est rendu en Irak, mais rares sont les gestes de soutien en Europe.

2014-31-32ALe cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, est parti dimanche pour Bagdad à la tête d’une petite délégation solidaire avec le drame des chrétiens irakiens. A Zurich, samedi, quelque 500 personnes, en partie originaires du Moyen-Orient, dénonçaient le sort réservé aux chrétiens de Mossoul, la deuxième ville du pays. Rares sont donc les gestes suscités par une nouvelle d’une portée symbolique forte: après deux mille ans de présence chrétienne, les cloches de Mossoul se sont tues. Et les chrétiens ont été mis devant un choix sans appel: embrasser l’islam, payer un lourd tribut, ou partir. Sinon, ils mourraient «par l’épée». Un ultimatum lancé le 19 juillet par les responsables de l’Etat islamique (EI), les djihadistes sunnites qui ont pris le contrôle de la ville le 10 juin dernier. Celle-ci comptait encore 35’000 chrétiens avant l’imposition du califat par Abou Bakr al-Baghdadi, qui se présente comme le nouveau «calife Ibrahim».
«Certains n’ont pu partir qu’avec leurs habits sur le dos», affirme l’ONG Fraternité en Irak, active dans la région. «J’ai tout laissé derrière moi: mes meubles, mon travail et mes vêtements», confirme au Figaro un jeune homme réfugié avec sa famille dans le village voisin de Qosh. La directive précisait que les chrétiens n’avaient rien le droit d’emporter avec eux. A la sortie de la ville, arrêtés à des barrages, ils ont été dépouillés du peu qui leur restait: argent, bijoux, téléphones portables, parfois même passeport ou voitures.

Après 2000 ans

L’ultimatum, lancé 24 heures plus tôt, a déconcerté les chrétiens. Depuis la prise de Mossoul par l’EI un mois auparavant, de nombreuses familles avaient fui la ville. Mais certaines étaient revenues, constatant que la situation restait relativement stable pour les chrétiens. Les conquérants avaient toutefois promulgué de nouvelles règles: interdiction de fumer et de boire et, pour les femmes, de sortir sans être accompagnées. «C’était humiliant de s’entendre dire dans une église comment on devait vivre dans une ville où nos ancêtres habitent depuis deux mille ans», confie un chrétien au Figaro. Mais outre ces tracasseries et la destruction des croix des églises et d’une statue de Marie, les chrétiens étaient plutôt mieux lotis que les chiites.
Le dimanche 13 juillet, cependant, des rumeurs se répandent: les fonctionnaires chrétiens n’ont pas été payés. Deux jours plus tard, des inscriptions apparaissent sur les maisons des chrétiens, traçant la lettre «N» en arabe (pour «Nazaréens», l’appellation péjorative des chrétiens dans le Coran). Ces maisons sont décrétées propriété de l’Etat islamique. Le vendredi soir précédant l’expulsion, les hommes de l’EI brûlent les portraits des patriarches devant l’archevêché syriaque catholique, qui aurait été endommagé par les flammes. Tracts et haut-parleurs diffusent le message: il faut payer, partir ou mourir.
Les chrétiens ont majoritairement fui à Qaracoche, à une trentaine de kilomètres de Mossoul, et à Erbil, au Kurdistan irakien. Mais les villes qui échappent encore au contrôle de l’Etat islamique subissent déjà la pression de très nombreux réfugiés. Depuis la proclamation du califat, il y a un mois, 600’000 personnes auraient quitté leur foyer. S’alimenter en eau et en électricité devient difficile et de nombreuses familles songent à l’exil.

Des musulmans à la messe

Tous les musulmans ne soutiennent de loin pas cette épuration, qualifiée de «crime contre l’humanité» par Ban Kimoon, secrétaire général de l’ONU. Fraternité en Irak affirme que les habitants musulmans du quartier de l’archevêché syriaque de Mossoul ont cherché – sans succès – à empêcher les djihadistes de saccager les lieux; et samedi 20 juillet, 200 musulmans participaient en signe de solidarité à une messe célébrée par le patriarche chaldéen Mgr Louis Sako à Bagdad. Mais s’opposer à l’Etat islamique demande du courage: selon le site chaldéen ankawa.com, un professeur musulman de l’université de Mossoul, M. Alassali, a été assassiné suite à ses protestations contre le traitement des chrétiens.
En Occident, les réactions ont été plus lentes, l’attention médiatique étant concentrée sur les drames de Gaza et du Boeing abattu en Ukraine. La persécution des chrétiens «ne provoque souvent chez nos politiques qu’une compassion polie, tardive et peu suivie d’effets», se plaignait peu avant les évènements le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, actuellement en Irak pour rencontrer des familles de réfugiés. Les réseaux sociaux ont comme souvent été plus rapides que les chancelleries: en signe de solidarité, plusieurs internautes ont remplacé leur photo de profil par la lettre arabe «N», notamment la page Facebook des Jeunes de Lourdes romands. Comme en écho aux paroles de Mgr Sako aux chrétiens d’Europe: «Ce qui nous manque le plus, c’est votre proximité, votre solidarité. Nous voulons avoir la certitude que nous ne sommes pas oubliés!».

Christine Mo Costabella

Les chrétiens, maillon faible

Le calvaire des chrétiens d’Irak n’a pas commencé avec l’Etat islamique. Présents dès le 1er siècle dans la région, ils étaient plus d’un million lors de la première guerre du golfe (19901991) et 800’000 lors de l’invasion américaine de 2003. Aujourd’hui, ils ne seraient plus que 400’000, un grand nombre ayant pris le chemin de l’exil pour fuir les violences communautaires qui ont suivi la chute de la dictature laïque de Saddam Hussein.
«Les chrétiens font les frais d’un conflit qui les dépasse, commente le politologue Frédéric Pichon. Ils sont le maillon faible de la région: ils n’ont pas de réduit territorial comme les Kurdes, les Druzes ou les Alaouites en Syrie.»
Avant l’arrivée de l’Etat islamique, les chrétiens étaient déjà considérés comme des citoyens de seconde zone. «J’étais le deuxième meilleur étudiant de ma promotion, mais je ne trouve pas d’emploi, expliquait en juillet un agronome de Kirkouk à l’Aide à l’Eglise en détresse. Ici, ce sont les chiites qui sont aux commandes et qui placent leurs coreligionnaires. Seules l’armée et la police proposent du travail aux chrétiens. Mais parce que c’est tellement dangereux que personne ne veut le faire».

CMC

 

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