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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2014 - A la Une
Jeudi, 18 Décembre 2014 00:00

Suisse

 

Les sans-abri de Genève ont un toit pour Noël

Ils ont vécu dans une cave. Squatté chez des amis. Dormi dans leur voiture. Cet hiver, quinze sans-abri de Genève fêteront pourtant Noël chez eux. Dans des studios construits à partir de containers. Le temps de se retaper. Et de trouver un nouveau toit.

2014-51-24BC’était il y a deux ans presque jour pour jour. Interviewé dans l’Echo au sujet des sans-abri de Genève et de notre société «dominée par la peur et l’individualisme», le travailleur social Noël Constant déclarait: «A nous d’imaginer une nouvelle façon de vivre». Et la solution, l’infatigable bonhomme de 75 ans l’a trouvée! S’inspirant des Pays-Bas et de l’Angleterre qui utilisent des containers pour loger leurs étudiants, le fondateur de l’association Carrefour-Rue a lancé le projet «Eurêka».

Plier bagage en sept jours

Rouges, jaunes, bleus: treize caissons métalliques en forme de parallélépipède abritent une quinzaine de personnes dans le riche quartier de Chêne-Bougeries, à la périphérie de la ville en direction d’Annemasse. Installé depuis novembre au milieu des arbres et du chant des oiseaux, le hameau de studios mobiles tranche sur la grisaille genevoise. Les habitations de 14 mètres carré sont disposées en étoile afin de favoriser le contact entre voisins tout en préservant l’intimité de chacun. Fonctionnels mais confortables (voir encadré page 27), les studios accueillent des couples ou des personnes seules. Une famille emménagera bientôt dans le seul logement du complexe créé à partir de deux containers.
«Etre isolé, c’est aussi grave que de manquer de nourriture, explique Noël Constant, soutien inconditionnel des laissés-pour-compte de la ville du bout du lac depuis 50 ans. Avec notre projet, nous voulons recréer un petit village. Et surtout ne pas entasser les gens les uns sur les autres comme dans les immeubles où personne ne connaît son voisin de palier. Trop de gens vivent seuls dans nos villes. Et quand ils sombrent, ils n’ont personne à qui s’accrocher.»
Le travailleur social est clair: «Les personnes sans domicile fixe ont besoin d’un hébergement tout de suite. Pas dans dix ans». Le problème? Construire demande du temps et de l’argent. Sans parler du terrain, aussi rare que les banquiers honnêtes, dit-on à Genève en plaisantant.

Des voleurs? Des «paumés»?

Seule solution: être réactif. Et mobile. «Nos conteneurs transformés en unités d’habitation sont transportables avec un camion standard, explique Vince Fasciani, bras droit de Noël Constant. Nous pouvons être opérationnels en trois mois, le temps de connecter l’électricité, l’eau et les égouts. Et nous pouvons aussi plier bagage en moins d’une semaine.» Si un terrain se libère pour deux ans, un hameau peut ainsi voir le jour très rapidement. Une nouvelle encourageante lorsque l’on sait que Carrefour-Rue reçoit près de 60 demandes de logement d’urgence chaque semaine.
Mais qui sont ces Genevois que l’on dit SDF? Des «paumés»? Des voleurs? Des toxicomanes?, comme se l’imaginent certains voisins méfiants à l’idée d’accueillir les locataires d’Eurêka dans leur quartier.
Manu, 47 ans, n’a rien d’un criminel. Ni d’un clochard d’ailleurs. Il y a trois ans, il était encore propriétaire et gérant du Café de la Paix, non loin de Plainpalais. Un bistrot pourvu d’une petite scène, La Guinguette, où les artistes avaient l’habitude de jouer jusqu’au bout de la nuit. «Faillite, divorce... L’effet domino, comme on dit. Tout s’est accumulé très vite. J’ai passé neuf mois sur un canapé dans un petit local à côté de mon boulot. J’allais me doucher chez un ancien client qui me laissait ses clés quand il partait le matin.» Jamais l’ancien cafetier n’aurait imaginé devoir affronter de telles difficultés. Il se fait héberger
par ses amis et par sa famille pendant quelque temps. Pour recevoir ses enfants, il doit louer une chambre même s’il ne touche pas l’aide sociale. «J’ai donné du boulot à d’autres pendant des années, mais comme indépendant, je n’ai droit qu’à une aide d’urgence. Et les quelques jours de répit qu’elle offre sont insuffisants pour se relancer.» A Eurêka, c’est différent. Chacun reste le temps nécessaire. «Quand tu n’as pas de maison, enchaîne Manu, toute ton énergie passe dans la survie». Sans adresse fixe, difficile de trouver un job. Et sans job, impossible de trouver un appartement...

Aide soignant SDF

Il y aussi ceux qui, ayant un job, perdent leur logement. Fabio, 40 ans, est aide soignant dans la région de Genève. «J’ai visité des centaines d’appartements depuis que j’ai appris que je devais quitter le mien (ndlr, une sous-location). Mais je n’ai rien trouvé.» Fabio passe plusieurs semaines sur le canapé de différents amis. «J’avais des affaires dans tous les coins. J’emmenais des cartons au boulot et parfois je dormais dans ma voiture.»
Pourquoi n’a-t-il pas cherché à se loger en France? «Je suis italo-brésilien. C’est compliqué avec les papiers, et aussi pour la voiture. En plus, la crise du logement existe aussi de l’autre côté de la frontière. Et puis, je ne connais personne en France: je vis à Genève depuis 1998, tous mes amis sont ici!»
«154, Route de Malagnou, Chêne-Bougeries, ‘Eurêka’»: C’est l’adresse officielle de Fabio depuis novembre. «A l’Office cantonal de la population, ils ont tiré une drôle de tête quand
je leur ai communiqué l’emplacement de mon nouveau domicile, raconte l’aide soignant en riant. Mes collègues? Ils ont été très surpris. Surtout quand je leur ai dis que le studio faisait 14 mètres carré. ‘C’est la taille de ma terrasse! ’, m’a lancé l’un d’eux.»
Avant, l’infirmier habitait dans un grand immeuble à Sécheron (nord de la ville). «Vivre en pleine nature, au milieu des renards et des oiseaux, c’est comme débarquer sur une autre planète. Ici, aucun voisin ne regarde la télé à plein volume toute la nuit.» Pense-t-il pour autant s’éterniser ici?
«Si je trouve quelque chose demain, je m’en vais. Depuis mon arrivée, j’ai bien pu reposer ma tête. D’autres attendent leur tour et si je suis ici, c’est pour mieux repartir.»

Accident de scooter

José, 28 ans, ne compte pas prendre racine non plus. Un accident de scooter, en juin, lui a coûté son travail d’agent de sécurité à l’aéroport. Depuis, il a galéré. «Ici c’est propre, neuf, joli et pas cher (ndlr: 400 francs par mois, une partie de cet argent couvre le loyer de ceux qui n’auraient pas les moyens). Et il y a même une place de parc pour ta voiture. Vince et Noël sont vraiment humains, vous savez, ils respectent les gens. Ça a été un gros soulagement quand ils m’ont dit que je pouvais emménager. Je vais enfin pouvoir souffler. Retrouver un job et un appartement.»
Parmi les habitants du hameau, plusieurs ont passé des semaines dans la rue: 57 exactement pour Erwin qui a fait le compte depuis qu’il a perdu son appartement des Grottes. Selon cet homme de 50 ans, c’est le sommeil, jamais vraiment profond, qui occasionne le plus de dégâts lorsque l’on (sur)-vit dans la rue. Depuis son arrivée au village, il a beaucoup dormi. Et sent qu’il peut reprendre un rythme de vie.
Et les femmes? Y en a-t-il à Eurêka? «Peu, répond Vince Fasciani, les relations avec leur entourage résistent plus longtemps.»
Il n’a pas été facile de choisir parmi les dizaines de personnes inscrites pour recevoir un logement. Celles qui avaient eu un emploi ont été privilégiées, l’idée étant qu’elles avaient besoin, avant tout, d’un domicile pour rebondir. «Tout le monde peut très vite se retrouver dans la m.., souligne Manu. Une situation familiale difficile, un licenciement. Ici il y a des gens de tous les milieux: un ouvrier du bâtiment, un commerçant, un paysagiste, un artiste de rue...»
Pour Manu, tout semble s’arranger. Enfin. Il s’est remis en couple. Ses enfants adorent le nouveau village, ils lui rendent visitent régulièrement. Et, cerise sur le gâteau: il sera papa pour la troisième fois avant Noël.

Cédric Reichenbach

Tout sauf des containers

«Oublie le mot ‘container’, lâche Noël Constant, un fin sourire au coin de la bouche mais l’air très sérieux. Ce sont des pièces uniques fabriquées en Italie aussi bien isolées que n’importe quelle maison.» L’intérieur des studios mobiles n’a effectivement rien à voir avec celui des caissons métalliques géants utilisés pour transporter de la marchandise.
Lit, douche, WC, cuisine avec hotte de ventlation, table et télévision: tout est minutieusement agencé sur 14 mètres carré. On a même pris soin de percer deux fenêtres dans les parois. Une buanderie est aussi à disposition du collectif. Un local, prévu pour recevoir des invités ou partager un moment entre voisins, est équipé d’un ordinateur connecté à internet et d’une imprimante. «Pratique pour faire des recherches d’emploi», glisse l’un des bénéficiaires. Quinze employés d’Ikea ont été mobilisés une journée entière pour monter les meubles. «L’entreprise a tout offert, sourit Noël Constant. Même la vaisselle.»
La construction des studios et les travaux d’aménagement ont été financés par la Ville de Genève et des soutiens privés qui ont déboursé près d’un demi-million de francs. Et le terrain? L’association l’a obtenu après trois ans de lutte administrative. Eurêka occupe une partie des 6000 mètres carré que l’Etat de Genève a rachetés à l’Université en janvier 2013 pour y construire des logements. En attendant, Carrefour-Rue loue les lieux pour 970 francs par an. Seule l’impossibilité d’obtenir des terrains empêche pour l’instant l’émergence de cinq ou six autres hameaux. Malgré ces lenteurs, une dizaine de sans-abri pourraient bientôt emménager aux Cherpines, sur la commune de Plan-les-Ouates.

    CeR

 

Mise à jour le Jeudi, 18 Décembre 2014 10:58
 

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